Médecine clinique , 3a éd., p. 458 et s
DE i/exI’ECTATION
S’il est des médecins toujours disposés à agir, il en est d’autres qui sont, au contraire, enclins à la temporisation ; cela est dans la nature des choses. Mais il n’y a pas deux espèces de médecine, l’une nécessairement agissante, l’autre toujours expectante. L’art est un, et il a pour bases l’observation, l’expérience et le raisonnement 1 .
L’expectation s’applique, d’une manière générale, aux maladies et aux circonstances des maladies où les méthodes actives seraient inutiles, impuissantes ou nuisibles.
11 est des cas où l’expectation pure peut constituer, pendant tout le cours d’une même maladie, l’unique méthode de traitement; mais il en est d’autres, et le nombre en est grand, où, tout en formant la base de la thérapeutique instituée, elle doit, à des moments donnés, céder le pas aux méthodes actives. — De là une méthode mixte, sorte & expectation mitigée, laquelle s’applique, en définitive, peut-être au plus grand nombre des maladies aiguës qui rentrent véritablement dans le domaine de la pathologie interne.
Dans les maladies douées d’un haut degré de spécificité et qui ne reconnaissent pas de remède spécifique, l’expectation doit, le plus souvent, constituer la base du traitement.
Il est des maladies d’une bénignité extrême, il en est d’incurables ; il y a des maladies médicatrices , et des maladies qu’il est dangereux de guérir. L’expectation convient, en général, dans tous ces cas.
L’expectation pure, ou l’emploi de moyens simplement palliatifs, conviennent le plus souvent lorsque le genre de la ma-
1. « L’osservazione razionalee quclla, che deve decidere, si occorra essere atlivi o passivi nel Lrattamento delle malallie, altrimenti l’aspettazione non sarebbe che l’effetto délia stupidezza, e l’atlività si risolverebbe in una turbulenta rudacia. » (Brera, Prolegomeni clinici. Padova, 1833, p. 801). — Optima medicina interdum est medicinam non facere. (Hippocrates, De articutis, 1, 6). — Periti est medici quandoque nihil agere atque alio tempore efficacissimaadliibere remedia. (Sydenham, cap. VI, sec. y, p. 158, Op. omn., t. I, 1757.)
Guarcot. Œuvr. compl. t. viii, 5° partie : Thérapeutique. 22
THÉRAPEUTIQUE
ladie n’a pu être déterminé. Celte même méthode trouve souvent son application dans les cas où il y a coexistence d’indications contraires *.
L’expectation pourrait, dans quelques circonstances, servir d’expériment, et permettre, par exemple, d’apprécier la valeur d’un agent médicamenteux; elle pourrait également permettre d étudier avec précision l’évolution naturelle des maladies.
RÉSDMÉ DES PRINCIPAUX TRAVAUX RELATIFS AU TRAITEMENT DE LA PNEUMONIE, PAR L’EXPECTATION PURE .
L’opinion qui a semblé prévaloir pendant longtemps, au sujet delà pneumonie, c’est que c’est une affection d’une grande gravité et qui réclame nécessairement un traitement énergique. Cette opinion se trouve dans les traités les plus récents, et le passage suivant du Guide du médecin praticien , de Yalleix, a été invoqué par les sectateurs d’Hahnemann pour faire ressortir les succès de leur thérapeutique. «La gravité incontestable de la pneumonie, sous quelque forme que cette maladie se présente, suffit pour nous convaincre de l’importance extrême de son traitement. Il est bien peu de médecins qui croient pouvoir se passer d’une médication très active et qui aient le courage de faire de la médecine d’expectation, en présence de symptômes aussi alarmants 2.»Valleix a d’ailleurs bien modifié son opinion, non pas dans son livre, où elle se
1. « Indicatione incerta, maneas in generalibus, — nunquam aliquid magni tacias, ex mera hypothesi aut opinione. Ilâc methodo plurimum fit boni : magni momenti est non nocere, neque admittere ut adstantes ægro noceant, aut æger sibi. Subinde solum licet hâc negativà medicationeuti. » (Stoll. Aphor., 83:', 833.) Neque pudet fateri, me non semel in curandis febribus, ubi nondum constaret quid mihi agendum esset, nihil prorsus egendo et mihi et ægro consuluisse optime : dum enim morbo invigilarem, quo eum opportunius confodere valerem, febris vel sponte sua sensim evanuit, vel in eum se typum redegit, ut lam mihi innotesceret quibus armis esset debellanda. (Sydenham, loc. cit., sect. v, cap. VI, p. 138.)
2. Guide du méd. prat., t. I, p. 43b et s., 2° édit., Paris, 1830.
de l expectation
trouve reproduite textuellement, dans l’édition de 1853, t. I, p. 447, mais dans les articles qu’il a publiés dans le journal Y Union médicale, en 1850 ; nous allons y revenir.
On pourrait d’abord, peut-être, en dehors de toute étude directe, concevoir des doutes sur la gravité absolue de la pneumonie, en voyant le nombre de médications qui ont tour à tour été préconisées comme héroïques dans le traitement de cette affection; toutes peuvent montrer leur liste de succès. De là à entrevoir la possibilité de guérir certaines pneumonies sans employer de remèdes énergiques, voire même par l’expectation pure, il n’y a qu’un pas. C’est dans ce sens que Valleix paraît modifier son opinion, lorsqu’il examine dans les articles de Y Union médicale les recherches de M. Tessier sur la pneumonie : « C’est une erreur grossière que de croire à la gravité de la pneumonie en général : c’est une mauvaise réputation qu’on lui a faite, bien plus mauvaise assurément quelle ne le mérite. » Et ailleurs : « Elle (la pneumonie) a une tendance naturelle à la guérison, etc. » Yoilà assurément un changement radical : faut-il voir dans la première opinion émise par Yalleix un simple énoncé de ce qui se répète par tradition sur la pneumonie; et dans la seconde, l’expression de l’expérience propre de l’auteur?
Consultons M. le professeur Grisolle, dont l’autorité sur une semblable matière est incontestable, et nous le verrons, partisan d’un traitement actif, ne point exagérer la gravité du pronostic de la pneumonie ; rien ne lui paraît démontrer péremptoirement que la pneumonie, abandonnée à elle-même, ne puisse pas se terminer heureusement. « L’histoire du passé, dit-il, nous apprend que les saignées excessives, comme l’expectation, n’ont pas produit des succès tellement nombreux, que Tune ou l’autre de ces méthodes ait dû être acceptée d’une manière exclusive par tout le monde. » [Traité prat. de la pneumonie , 1841, p. 558.)
thérapeutique;
« On ne peut contester, dit-il un peu plus loin, que, pour apprécier d’une manière tout à fait rigoureuse la valeur des diverses méthodes thérapeutiques qu’on a préconisées contre les pneumonies, il serait indispensable qu’on connût exactement quelles sont la marche, la durée et la terminaison la plus fréquente de cette même affection, lorsqu’on n’emploie contre elle qu’une médecine purement expectante ; mais le terme de comparaison nous manque. » {Ibid., p. 559 et 560.) 11 rapporte ensuite que « Biett 1 avait pendant une année entière traité les pneumonies qui arrivaient dans les salles par les boissons émollientes et les cataplasmes, et il paraît que sa mortalité fut très peu considérable ; on sait aussi, dit-il, que de nos jours encore, M. Magendie n’emploie guère d’autre traitement contre les inflammations pulmonaires. » M. le professeur Grisolle, après avoir montré l’insuffisance de ces données, avoue qu il n a pas osé se livrer lui-même à l’expérimentation sur une grande échelle. Il s’est borné à traiter par la méthode expectante onze cas de pneumonie d’apparence bénigne : le traitement se composa du traitement au lit, de la diète, de l’usage de quelques boissons pectorales ; il y joignait parfois l’administration d’un laxatif doux, tel que l’huile de ricin. Comparativement, il traita activement treize sujets atteints de pneumonies également bénignes. L’analyse attentive de ces deux séries de faits terminés tous par la guérison conduit M. Grisolle à établir qu’en définitive, dans la première série, la maladie a eu une durée assez longue eu égard au peu de gravité des symptômes généraux et locaux ; la seconde série montre une rapidité plus grande dans la disparition des symptômes locaux et généraux et dans la résolution de l’engorgement inflammatoire. Là se sont bornés, en résumé, les
i. Pinel avait déjà rapporté un exemple frappant de l’application qu’on pouvait faire de la méthode expectante au traitement de la pneumonie.
( Didionn . des sciences méd t. XIV, p. 251.)
de l’expectation
essais deM. Grisolle, et il se garde bien d’en tirer des conclusions absolues contre la médecine expectante. Ce que M. Grisolle n’a pas tenté, d’autres médecins 1 ont fait.
Quelques efforts qu’ils déploient pour s’en défendre, les médecins voués à la doctrine homœopathique, lorsqu’ils restent fidèles à leurs principes, ne font rien autre chose que de la médecine expectante déguisée. Les résultats qu’ils obtiennent dans leur pratique peuvent donc, jusqu’à uncertain point, être invoqués dans la discussion de la question qui nous occupe. Dans un mémoire 1 où M. Timbart cherche à soutenir les conclusions avancées par M. Tessier en faveur du traitement de la pneumonie par les doses infinitésimales, on trouve les chiffres suivants: sur 40 cas, 3 cas de mort seulement. Ce serait là assurément un résultat remarquable et bien propre à fixer l’attention sur la valeur de la méthode expectante dans le traitement de la pneumonie. Ces résultats (3 sur 40 ou 1/13) comparés à ceux qui ont été obtenus par d’autres auteurs, par M. Louis et en particulier par M. Grisolle (mortalité de 1/8), ont naturellement été invoqués à l’appui de la méthode qu on voulait faire prévaloir. Mais cette même méthode s’est montrée moins heureuse dans une autre série de faits. C est ainsi que sur 50 cas de pneumonie, dont M. Grandmottet a été témoin, la mortalité a été de 1/8. (Sur le traitement de la pneumonie , Paris, 1852, p. 28.) Ce qui concorde avec le résultat produitparM. Grisolle.
Quoi qu’il en soit, il ressortirait de ces données que la méthode expectante ne perd pas plus de malades affectés de pneumonie que la médecine active, conclusion bien intéressante et qui trouverait un appui dans les statistiques faites par M. Dieth sur une grande échelle. Ce médecin, qui avait déjà publié quelques-uns des résultats qu il avait obtenus, en 1849