CINQUIÈME ET SIXIÈME LEÇONS
Circulation artérielle du cerveau.
SoMMAinE. — Travaux de M. Durel et de M. Heubnei". — Artères principales du cerveau. — Système des artères corticales; — vaisseaux nourriciers. — Système des artères centrales ou des ganglions centraux.
Artère sylvienne ; ses branches : artères des noyaux gris centraux; — brandies corticales, ramifications et arborisations ; — artères nourricières de la pulpe encéphalique : elles sont longues (artères médullaires) ou courtes (artères corticales).
Effets de l'oblitération de ces diverses artères. — Ramollissements superficiels, plaques jaunes. — Communication entre les territoires vasculaires : opinion de Heubner ; opinion de Duret. — Artères terminales (Cohnheim).
Autonomie relative des territoires vasculaires du cerveau. — Localisation des lésions de l'écorce.
Branches de la sylvienne : frontale externe et inférieure ; — artère de la circonvolution frontale ascendante ; — artère de la circonvolution pariétale ascendante ; — artère du pli courbe ; — artères cérébrale antérieure et cérébrale postérieure: leurs branches.
Messieurs,
Je me propose de reprendre aujourd'hui le sujet que je n'ai fait qu'ébaucher dans la dernière séance et de le fouiller plus profondément. Si j'ai été assez heureux pour bien faire, ressortir que le système vasculaire à sang rouge domine pour ainsi dire la situation dans le champ de la pathologie cérébrale, j'ai dû vous convaincre, du même coup, de la nécessité d'études préalables, concernant les rapports qui existent, à l'état [thysiologique, entre ce système et les divers départements qui composent le cerveau proprement dit.
56 INSUFFISANCE DES NOTIONS USUELLES i
Comment comprendre, en effet, la raison de la localisation | de ces foyers d'Iiémorrliagie ou de ramollissement qui constituent un des principaux chapitres de l'anatomie pathologique du cerveau, si l'on n'est pas parfaitement éclairé sur le mode de distribution des vaisseaux artériels dont l'altération est le point de départ, la condition première de ces lésions diverses? ,
Il ne saurait, d'ailleurs, s'agir ici de la pure contemplation de | faits d'anatomie normale. L application se présente, en quel- | que sorte, d'elle-même et d'une façon immédiate. Je l'ai déjà montré et je le montrerai, je pense, mieux encore aujourd'hui.
Je m'arrête d'autant plus volontiers, Messieurs, sur ce point de l'anatomie de la circulation cérébrale que vous ne trouve- j rez, à cet égard, dans les traités les plus justement estimés que j des renseignement vagues, tout à fait insuffîssants pour l'objet de nos études. Tout ce que nous savons de précis sur ce sujet est de date récente et résulte d'études provoquées par les be- ; soins de l'anatomie et de la physiologie pathologiques. \
Mes emprunts seront faits surtout à l'important travail de notre compatriote M. Duret, travail qui a été exécuté dans le laboratoire de la Salpêtrière. Je ne dois pas vous laisser ignorer, toutefois, que M. Duret, dans la voie où il s'est engagé, j a rencontré un émule. Cet émule est un médecin allemand, i M. le Heubner, professeur cà l'université de Leipzig. Ces j deux auteurs ont poursuivi leurs recherches simultanément, j mais sans se connaître, et ils sont arrivés, du moins pour les points essentiels, à des résultats identiques. Cela est assuré- . ment une garantie de l'exactitude des descriptions nouvelles qu'ils nous ont données. :
Seulement, dans un ouvrage récent qui traite de l'altération syphilitique des artères cérébrales (1), M. Heubner émet , la prétention d'avoir été l'initiateur. C'est là une prétention
(1) Die luelmhe Ericranfnmrj cler Hirnartericii, p. 188- Leipzig. 1874, ,
RKCHKHCHES DE MM. DUHET ET HEUBNER 57
insoutenable. Les premières recherches de M. Duret, relatives à la circulation du bulbe et de la protubérance, ont été communiquées à la Société de biologie dans la séance du 7 décembre 1872. Par une coïncidence remarquable, ce môme jour, 7 décembre^ le résumé des recherches de M. Heubner, sur la circulation du cerveau, était publié à Berlin dans le Centralblatt. Un mois après, en janvier 1873^ M. Duret a publié une note dans le Mouvement médical (1 ) concernant la partie de ses recherches ayant trait également à la circulalion du cerveau. Les investigations de M. Duret ne sont donc pas postérieures de deux années à celles de M. Heubner, comme ce dernier l'insinue : elles sonè absolument contemporaines. C'est là un fait dont M. Heubner aurait pu facilement se convaincre, puisqu'il a pris connaissance du dernier mémoire de M. Duret, inséré dans les Arc/î2î;es de 'physiologie (1874), et où l'historique de la question est exposé dans tous ses détails (2).
J'ai cru utile d'insister sur cette chronologie, afin de bien déterminer, devant cette manie d'annexion, la large part qui appartient à notre compatriote.
Mais j'en viens à l'objet particulier de nos études. Vous savez de quelle façon trois troncs, émanés du cércle de Willis, se partagent la circulation artérielle de chaque hémisphère cérébral. Ce sont : 1° la cérébrale antérieure ; 2" la cérébrale
(1) 18 et 25 janvier, 1" février, 8 et 15 novembre 1873.
(2) Les rechercliesde M. Durelprésentenl un intérêt patliologique considérable, car elles ont été faites surtout dans lo but de rcclierclicr l'oxplication de l'aspect des lésions trouvées à l'aulopslo. A l'aide de plus de deux cents observations qui lui ont élcconnécH par M. Gbarcol, il a pu, au point de vue analomifjiie, établir la classification des hérnorrliagies et des ramollisscnionts ccrébrau.\.
moyenne ou arlère sylvienne, issues l'une et l'autre de la carotide interne ; 3" la cérébrale postérieure, branche de la basilaire, provenant elle-même de la confluence en un seul tronc des deux artères vertébrales .
A. Chacune de ces artères, dans chaque hémisphère, règne pour ainsi dire, surun domaine particulier, etje vous ai déjà fait connaître, très sommairement au moins, la topographie générale et les limites de ces grands territoires vasculaires. Ces territoires doivent être considérés, non seulement à la surface des hémisphères, mais encore dans la profondeur de ceuxci à l'aide de coupes.
Notre attention doit se fixer, en premier heu, sur la surface du cerveau, comprenant les faces externe, supérieure, interne et inférieure ; et en second lieu, sur les coupes frontales qui montreront l'importance prépondérante du territoire de la sylvienne.
Nous verrons tout à l'heure que ces territoires ou provinces peuvent être divisés en un certain nombre de départements secondaires, correspondant cà la distribution d'autant d'artères secondaires, émanant des troncs principaux.
B. Ne nous arrêtons pas plus longtemps à cette première vue d'ensemble et entrons de suite dans le détail. Chacune des trois artères principales donne naissance h deux systèmes très différents de vaisseaux secondaires. Le premier de ces systèmes peut être désigné sous le nom de système des artères corticales. Les vaisseaux qui le composent se répandent dans l'épaisseur de la pie-mère ets'y divisent selon un mode spécia , avant de fournir les petits vaisseaux qui pénètrent dans la pulpe cérébrale et qui sont, à proprement parler, les vaisseaux nourriciers de l'écorce grise et de la substance médullaire sous-jacente.
ARTKHKS DKS MASSKS CRNTRALES
Le second système est le système central ou des ganglions centraux (masses grises centrales). Les vaisseaux qui entrent dans sa constitution partent de chacune des trois artères principales, tout près de leur origine, et s'enfoncent immédiatement, sous formes d'artérioles, dans l'épaisseur des masses ganglionnaires.
Ces deuœ systèmes, bien qu'ils aient une origine commune, sont tout à fait i?idépendants l'un de l'autre et à la périphérie de leur domaine, ils ne communiquent sur aucun point.
C. Nous devons étudier ces deux systèmes dans chacun des grands territoires vasculaires. Dès notre entrée dans cette étude, nous aurons à relever des traits communs et quelques traits particuliers. Tout d'abord, nous nous occuperons de Tartère sylvienne^ la plus importante et la plus compliquée des trois artères cérébrales. L'histoire des deux autres s'en trouvera ensuite aisément simphfiée.
L'artère syl vienne pénètre dans la scissure de Sylvius dont il faut écarter les lèvres pour bien mettre à nu le vaisseau artériel. Mais auparavant, elle adéjàfourni, par son bord supérieur dans une région qu'on appelle Vespaceperforé antérieur, une série d'artères qui s'insinuent parallèlement les unes aux autres dans chacun des trous de cet espace perforé lequel est formé par delà substance blanche. Ce sont là les artères des noyaux gris centraux ou, d'une façon plus spéciale, les artères du corps strié. Nous laisserons de côté, pour l'instant, le système des noyaux gris pour ne nous attacher qu'au système cortical.
60 AUTÈHIÎ SYLVIIÎNNK
Dans le fond de la scissure de Sylvius, se voit Tinsula de Reil au niveau duquel l'artère sylvienne se divise en quatre branches qui méritent chacune un nom particuler. Ces branches suivent les sillons qui séparent les circonvolutions de l'insula auxquelles elles fournissent des vaisseaux. Elles se
pi^ 9. Distribution de l'artère sylvienne (Figure demi-schématique.) - S, troac de l'arlèrc sylvienne qui pénètre dans la scissure de Sylvius et dont les branches divergent entre les circonvolutions de l'insula. — P, loranchcs perforantes destinées aux noyaux gris centraux. - 1, artère de la circonvolution de Broca ou frontale externe et inférieure. — 2, artère frontale ascendante.- 3, . artère'pai-iélale ascendanlp.-4 et 5, artères pariélo-sphénoïdale et sphénoïdale. ^
pi F2 F3 1", 2" et 3'' circonvolutions frontales. — Fa, circonvolution frontale ascendante. — Pa, circonvolution pariétale ascendante. — LPs, lobule pa- , riétal supérieur. - LPi, lobule pariétal inférieur. - Pc, pli courbe. - Lo, : lobe occipital.
recourbent ensuite, de dedans en dehors, pour remonter à la : surface de l'hémisphère, où ehes se distribuent, ainsi que nous ; le disions tout à l'heure, sur un certain nombre de circonvo- ' lutions fondamentales, formant là autant de petits territoires secondaires qui correspondent à chacune de ces circonvolutions {Fi(j. 0.)
BRANCHKS DR I/'a UTKUl': SYLVIKNNI') 61
Nous n'insisterons pas davantage quant à présent sur celte description, et nous allons examiner plus à fond le mode suivant lequel les artères corticales se divisent et se ramifient dans l'épaisseur de la pie-mère avant de pénétrer dans la pulpe cérébrale.
Immédiatement, je dois vous faire remarquer que les branches, issues de la sylvienne, se partagent en rameaux de troisième ordre, au nombre de deux ou trois pour chaque tronc secondaire. Ces rameaux tertiaires constituent ainsi une sorte de squelette vasculaire sur lequel est greffé tout un système d^irborisations. C'est un système particulier très original de petits vaisseaux qui partent non-seulement des extrémités des rameaux^ mais encore de leurs troncs euxmêmes. Contrairement aux assertions de la plupart des auteurs, M. Duret affirme que ces arborisations ne s'anastomosent pas entre elles, tandis que les rame«'i«;r communiquent quelquefois avec ceux des territoires voisins {Fig. 10.)
Les ramifications et les arborisations sont situées dans le plan de la pie-mère Du côté de la face interne de cette membrane, elles donnent naissance aux artères nourricières de la pulpe encéphalique, lesquels pénètrent celle-ci perpendiculairement. Tous ces vaisseaux nourriciers sont déjà des capillaires, suivant la nomenclature de M. Ch. Robin. Ce caractère les distingue des vaisseaux des ganglions centraux qui s'enfoncent dans la substance blanche de la base du cerveau (espace perforé antérieur) alors qu'ils ont encore les dimensions et la structure des artères.
Le moment est venu d'observer de plus près, sur des coupes susceptibles d'être examinées au microscope, les particularités relatives à ces artères nourricières.
Sur des coupes d'ensemble d'une circonvolution faites perpendiculairement à la surface, on dislingue d'abord,à la périphcrio, la substance grise qui se montre sous la forme d'un
(\2 AHTKUES NUUHKICIliUKS ;
feston ayant une épaisseur de 2 à 3 millimètres; puis, en de- j
dans, la substance médullaire composée de fibres rayonnantes i
et de fibres comraissurales reliant une circonvolution à sa , voisine. Comment, sur de pareilles coupes, se comportent les artères ? On y distingue aisément deux sortes d'artères nourricières, ainsi que l'ont reconnu, du reste, depuis longtemps
plusieurs auteurs et en particulier Todd et Bowmann. De ces !
artères, les unes sont longues, les autres sont courtes. -
Fig. 10. — V, artère principale. — B, arljorisation primitive. — CC, arborisalions secondaires. — 1, 1, 1, artères médullaires. — 2, 2, artères corticales. — 3, réseaux des artères corticales dans la pulpe cérébrale (1). j
i° Les artères longues ou autrement dit médullaires se j détachent des ramifications ou bien sont la terminaison des ! arborisations. On en voit douze ou quinze sur une coupe j de circonvolution; trois ou quatre à la surface libre; les au-
(1) Celle figure csl empruntée au li'avail de M. Duret inséré dans les .(/•- | chiues de pliy.siologie, 187i, p. 312,
ARTKIIKS NOUmUClKHKS, MKDUI.LAIHICS ET COItTICAI.ES ()3
1res se distribuent sur les deux versants ou dans Je sillon de séparation. Les artères du sommet sont verticales; l'une d'elles occupe en général la partie médiane de la circonvolution; les artères du versant sont obliques ; celles qui occupent le fond des sillons se montrent de nouveau verticales. Ces artères pénètrent dans le centre ovale jusqu'à une profondeur de trois à quatre centimètres ; elles progressent sans communiquer entre elles autrement que par de fins capillaires, et constituent de cette façon autant de petits systèmes indépendants. Disons enfin qu'elles s'approchent, par leur terminaison, de l'extrémité du système des artères centrales, mais qu'il ne s'établit aucune communication entre les deuco systèmes. 11 résulte de cette disposition qu'il y a là, sur les confins des deux domaines, une espèce de terrain neutre où la nutrition s'opère moins énergiquement. Ce terrain neutre est plus spécialement le siège de certains ramollissements lacunaires séniles centraux.
2° Les artères nourricières courtes ou corticales ont la même origine que les longues; elles sont seulement plus grêles, plus courtes et s'arrêtent pour ainsi dire en chemin. Les unes vont jusqu'à la limite de la couch3 grise, du côté du centre médullaire; les autres s'étendent moins loin et se terminent dans l'épaisseur de la couche grise. Ces artères courtes donnent naissance à des vaisseaux capillaires qui, conjointement à ceux qui émanent des artères longues, forment les mailles d'un réseau.
Dans les circonvolutions, le réseau possède les caractères suivants 11): 1" la première couche, «, a une épais-
seur d'un demi-millimètre; elle est peu vascularisée ; 2" la seconde-couche, b, correspond aux deux zones de cellules nerveuses; là, le réseau vasculaire est très serré, à mailles polygonales très fines; 3° sur la limite de cette couche, c, les
64 UAMOLLISSEMKNTS SUPKRFIClfCLS
mailles deviennent plus larges; 4" enfin, dans la substance médullaire, d, les mailles sont plus larges encore et allongées verticalement.
Fiçi. li. —1, 1, Arlcres médullaires. — 1' Groupe d'arlèrcs médullaires du sillon silué entre dcuxcirconvoluUons voisines.— 1" Artères des fibres commissurales de Gratiolel. — 2, 2, 2, Artères corticales ou de la substance grise.
«, Réseau capillaire à mailles assez larges situé sous la pie-mère. — 6, Réseau a mailles polygonales piuF serrées, situé dans la région de la couche grise. — r, Réseau de transition à mailles plus larges. — d, Réseau capillaire delà substance blanche.
Des renseignements qui précèdent, il résulte que, au point de vue de la distribution artérielle, l'écorce grise et Técorce blanche sous-jacente sont solidaires puisque les vaisseaux qu'elles reçoivent dérivent également des artères qui-rampent dans la pie-mère. Ceux-ci sont-ils oblitérés sur un point? La substance grise et la substance blanche souffriront siniul-
TKUIUTOIUKS VASCIILAIUKS
tanémenl dans les parties correspondantes, et pourront subir cette sorte de mortification qu'on nomme le ramollissement cérébral ischémique. La disposition réciproque des parties permet de vous donner un schéma du ramollissement superficiel.
Vous vous rappelez la distribution générale des vaisseaux nourriciers. Ils se dirigent parallèlement les uns aux autres vers les parties centrales comme autant de rayons. La région blanche et la région grise de l'écorce peuvent donc, en tant que départements vasculaires, être divisées en un certain nombre de coins dont la base est vers la surface de l'encéphale et le sommet tronqué dirigé vers les parties centrales. C'est, en effet, la forme qu'affectent la plupart des ramollissements diis superficiels. Cela remet immédiatement en mémoire l'aspect des infarctus de la rate et du rein. Si le ramollissement est ancien, c'est-à-dire s'il date déjà de quelques semaines, la substance grise paraît déprimée, en raison delà destruction que ses éléments ont subie et de l'effondrement concomitant de la substance blanche sous-jacente.
La partie superficielle du foyer forme ce qu'on appelle une plaque jaune. La coloration jaune appartient exclusivement à la substance grise, la substance blanche sous-jacente, ramollie, étant seulement blanchâtre ou quelquefois légèrement teintée de jaune.
A. Nous avons supposé, dans ce cas, qu'il s'agissait de l'oblitération d'une branche de deuxième ou de troisième ordre. L'oblitération du tronc de la sylvienne elle-même pourrait avoir pour effet d'amener la nécrose de toute l'écorce grise et de l'écorce blanche sous-jacente.
Les parties centrales seraient totalement épargnées si l'oblitération siégeait au-dessus de l'origine des artères du corps strié.
Chamcot. Œuvres ComplMes, t. iv, Localisations, 5
66 'rKRRlTOlRES VASi.UUiVIUlîS
R. Il ne laudraiL pas croire, Messieurs, que toutes les oblitérations de ce genre produiront nécessairement, toujours, à coup sûr, des effets aussi désastreux. 11 est des cas, rares à la vérité, où une telle oblitération portant soit sur une branche de Vartère sylvienne, soit sur le tronc de cette artère, — je prends ici la sylvienne pour exemple, mais ce que je vais en dire pourrait s'appliquer tout aussi bien à la cérébrale antérieure ou à la cérébrale postérieure — il est des c;: dis-je, dans lesquels l'oblitération en question ou bien rcsle sans résultat appréciable^ ou bien ne détermine que des effets passagers .
S'il en est ainsi, Messieurs, cela tient à ce que les truis grands territoires vasculaires qui se partagent l'écorce du cerveau et les départements en lesquels ils se divisent, ne sont pas, rigoureusement parlant, des territoires isolés, autonomes. Ils peuvent communiquer et communiquent en effet, dans la règle ordinaire. Mais, ces communications sont-elles faciles, constantes, ou, au contraire, sont-elles des voies accidentelles, indirectes souvent impraticables ? C'est là un problème sur la solution duquel nos auteurs ne sont pas d'accord.
M. Heubner prétend que les communications en question sont très faciles, qu'elles se font par l'intermédiaire de vaisseaux qui n'auraient pas moins d'un millimètre de diamètre. 11 fonde cette assertion sur des résultats d'injections qui lui auraient montré constamment que la matière poussée dans l'un quelconque des départements, soit par le tronc principal, soit par les rameaux, pénètre toujours avec rapidité dans les autres territoires .
11 fait appel aussi à des cas pathologiques qui indiquent que Foblitération d'un des vaisseaux du système cortical ou de ses branches ne s'est révélé pendant la vie par aucun symptôme évident, cas dans lesquels, la mort étant survenue, la pulpe cérébrale, dans les parties correspondantes à Tobli-
ARTÈRES TERMINALKS 07
téralion, n'a présenté, à l'autopsie, aucune trace de ramollissement.
En premier lieu, pour ce qui concerne les faits pathologiques invoqués par M. Heubner, nous devons reconnaître qu'ils existent en réalité, cela est incontestable. Toutefois, si j'en juge d'après les observations très nombreuses que j'ai été à même de recueillir, ils sont véritablement rares.
Il est certain, d'un autre côté, que, dans le domaine de l'anatoraie normale, les choses sont loin d'être toujours, tant s'en faut, telles que M. Heubner les a vues. Les observations de M. Duret, à cet égard, ont été multipliées et à peu près toujours concordantes.
Voici, brièvement, ce qu'elles nous apprennent:
On place une ligature sur les tpois artères principales de la base de l'encéphale, des deux côtés, immédiatement au-delà de l'origine dans le cercle de Willis. On pousse alors dans la sylvienne une injection. Celle-ci remplit d'abord le territoire de la sylvienne et, dans la majorité des cas, elle en dépasse les Imiites. La matière à injection envahit les territoires voisms en y pénétrant peu à peu. Cette invasion se fait de la périphérie vers le centre du territoire envahi. Elle s'opère par l'intermédiaire de vaisseaux de petit calibre appartenant au système des ramifications, n'ayant par conséquent qu'un quart ou un cinquième de millimètre de diamètre, contrairement à l'opinion de M. Heubner qui prétend qu'il s'agit, en pareille circonstance, de vaisseaux artériels d'un millimètre de diamètre.
Le nombre des anastomoses de territoire à territoire est d ailleurs très variable. H ôst des cas où l'on peut injecter isolement un seul des trois grands territoires, les anastomoses ne sulhsant pas pour permettre à l'injection d'entrer dans les lerntoH-es vo.sms. La communication qui se Itiit dans la zone périphérique d'un territoire vasculaire explique pourquoi l'obli-
68 All'rKUlîS TBHMINAIvlîS
lération d'un tronc principal a souvent pour conséquence le ramollissement isolé des parties centrales du territoire, les parties périphériques demeurant indemnes.
Telles sont les conclusions de M. Duret. Elles sont, à mon sens, plus conformes aux faits pathologiques que celles de M, Heubner. J'ajouterai que M. Cohnlieim qui, de son côté, s'était livré à un certain nombre d'injections partielles des artères encéphaliques, avait conclu dans le même sens que M. Duret. Si les artères de l'encéphale, a-t-il dit, ne sont pas absolument des artères finales ou terminales, — nous allons dire ce que M. Conheim entend par ce mot — elles se rapprochent coasidérablement de ce type.
Sous le nom artères terminales ou finales [Endarter2m), M. Conheim f'I) catégorise ingénieusement les artères ou lesartérioles qui, dans leur trajet,depuis leur origine jusqu'aux capillaires, ne fournissent ou ne reçoivent aucun rameau anastomotique. Un exemple d'artères terminales, commode pour l'étude, est fourni par la langue de la grenouille qui est transparente et sur laquelle il est aisé de suivre, de visu, tous les effets d'une oblitération sous le microscope. Vous voyez sur ces dessins schématiques les conséquences diverses d'une oblitération d'une artère terminale. Ils se produisent d'une manière fatale. Si nous considérons, par opposition, une artère à anastomoses, le cours du sang se rétablit en général avec facibté, au-dessous du point lésé, par les anastomoses. Mais, celles-ci peuvent être oblitérées à leur tour, etil s'ensuit qu'une artère qui, dans les conditions normales, n'est point une artère terminale, le devient accidentellement.
La circulation de l'encéphale fournit un grand nombre d'exemples d'artères terminales. Ainsi, sans compter les rarai-
(i) Unlcrsuchunçien ueber die embolischen Processe . Berlin, 1872.
«HANCHES PRINCIPALES DE i/aU'I'ÈUE SYLVIENNE ()9
fîcations qui existent dans la pie-môre, nous pouvons signaler les artères nourricières. Nous verrons encore que le système des artères des ganglions centraux est construit tout entier et rigoureusement sur ce modèle. Le môme type se retrouve dans les autres systèmes circulatoires où se produisent soit pathologiquement, soit expérimentalement, ces lésions par oblitération vasculaire que l'on a coutume de désigner sous le nom ^'infarctus. Tels sont la rate, le rein, le poumon et la rétine. Tous les viscères, et cette remarque appartient à M. Conlieim, oii les infarctus ne se produisent pas dans la règle, ne sont pas soumis à ce mode de distribution artérielle.
Je clos cette digression qui, je crois, n'aura pas été inopportune et j'en reviens à l'autonomie relative des territoires vasculaires du cerveau. Cette autonomie n'est pas l'apanage exclusif des grands territoires ; elle se retrouve encore dans les départements secondaires en lesquels les premiers se divisent et qui correspondent aux ramifications artérielles de deuxième ou de troisième ordre. Entre ces régions de second ordre, de même qu'entre les grands territoires, les communications sont possibles, mais le plus souvent très difficiles. Il résulte de cette disposition que l'oblitération d'une de ces branches secondaires pourra avoir et aura souvent pour conséquence de déterminer la mortification d'une région très limitée de l'écorce. C'est là un point capital pour l'étude des localisations cérébrales. Il pourra se faire que la lésion, ainsi limitée, corresponde justement à une des circonvolutions ou à un groupe de circonvolutions, douées de propriétés spéciales et se traduise pendant la vie par des phénomènes spéciaux.
Cette localisation étroite des lésions de l'écorce, produite par l'oblitération de branches artérielles de deuxième ou de troisième ordre, sera surtout intéressante à étudier, vous le comprenez aisément, dans le domaine delà sylvicnne." C'est dans cette grande région, en effet, que l'expérimentation tend h
Fig. 12. — Territoires vasculaires de la face supérieiire du cerveau. — F, lobe frontal. — P, lobe pariétal. — 0, lobe occipital. — S, fin de la branche horizontale de la scissure de Sylvius. — G sillon central. — A, circonvolution centrale antérieure. — B, circonvolution centrale postérieure. — F F 2, F 3, circonvolutions frontales supérieure, moyenne et inférieure. — F*, f 2, sillons frontau.^c supérieur et inférieur. — f 3, sillon frontal vertical (sukuis praiccntralis). — P lobule temporal supérieur. — P ^, lobule temporal inférieur ou P 2, Gyrus supra-marginalis. — P'^, Gyrus angularis. — ip, Sulcus intcrparictalis. — c m, sulcus calloso-marginalis. — po, po, fissura parictooccipilalis. — t 1, sillon temporal supérieur. — 0 première circonvolution occipitale. — 0, sulcus occipitalis transversus.
Artères. — 1° La ligne (...) circonscrit la distribution de la cérébrale antérieure ; 2° la ligne (.—.—.), du côté gauche de la figure, limite la distribution de l'artère sylviennc, — I. Artère frontale externe et inférieure. — II. .Vrtûre pariétale antérieure. — III. Artère pariétale postérieure. — IV. .\rtèro pariétale sphénoïdale ; 3» La ligne (.—.—.—.), du côté droit de la (igure, limite la distribution de. la cérébrale postérieure. (Celte figure et les figures 16 et 17 sont empruntées au travail de M. Duret, inséré dans les Archives de physiologie, 1874.)
URANCHRS PRINCfPALRS DR i/aRTIîRR SYLVIENNR 71
placer les fameux centres moteurs et c'est là aussi que la clinique, avec le secours de l'anatomie pathologique, a placé le siège de la faculté du langage articulé.
11 nous importe, .par conséquent, de bien connaître chacune des principales artères émanées de la sylvienne et d'examiner de plus près leur mode de distribution dans les circonvolutions fondamentales de la région.
L'artère sylvienne se partage en quatre branches principales ou tout au moins donne naissance à quatre branches principales. La distribution de ces branches a été soigneusement étudiée par M. Duretetpar M. Heubner. (Voyez Fig. 9 et 12).
La première est désig née par M. Duret sous le nom de fvontale externe et inférieure. C'est, à proprement parler, l'artère de la troisième circonvolution frontale (circonvolution de Broca). Plusieurs fois j'ai vu, pour mon compte, l'oblitération de ce seul tronc artériel produire un ramollissement hmité au seul territoire de la troisième circonvolution et, plus explicitement, à sa postérieure. Voici, à l'appui, un fait concluant. 11 concerne une femme, nommée Farn..., observée à la Salpétriôre dans mon service. Elle avait été frappée d'aphasie. 11 n'avait existé aucune trace de paralysie soit du mouvement, soit de la sensibilité. L'aphasie, dans ce cas, était le symptôme unique et l'atrophie de la troisième circonvolution a été aussi la seule lésion correspondante, révélée par l'autopsie. {Fig. 13 et 14.) C'est là Messieurs, incontestablement un bel exemple de localisation cérébrale (1).
La deuxième branche de la sylvienne est X artère pariétale antérieure de Duret; j'aimerais mieux l'appeler artère de la circonvolution frontale ascendante. {Fig. 9,2 et i?'?//. 12,11).
La troisième ^ artère pariétale postérieure qui serait
(1) Nou^ avons publid l'obscrvulioii complclo de cello inalacio dans los n»» '>U ':l 21 du l>rof/rès médical {[S'iA). 13