DEUXIÈME PARTIE
Tliermométrie clinique dans les maladies des vieillards.
PREMIÈRE LEÇON
De l'importance de la thermométrie dans la clinique
des vieillards.
Sommaire. — Préliminaires. — Difficultés de la pathologie des vieillards. — Maladies latentes. — Absence de commémoratifs. — Défaut de réaction générale. — Irrégularité des symptômes. — Exemple tiré de la pneumonie lûbaire. — Phénomènes comateux simulant l'apoplexie. — Indolence des coliques hépatiques et néphrétiques.
Emploi méthodique du tliermométric. — Température normale des vieillards. — Thermométrie axillaire et thermométrie rectale, chez les vieillards.
— Désaccord entre la température centrale et la température extérieure. — Avantages de la thermométrie rectale.
De la température du corps chez les vieillards, dans l'état pathologique.
— Limites extrêmes de la température centrale au-dessus et au-dessous du chifTrc normal. — Des températures fébriles, basses, moyennes, élevées chez le vieillard. — Du danger des températures élevées pendant plusieurs jours. — Raisons du danger des températures élevées. — Expériences physiologiques. — Combustion exagérée du sang. — Médication antipyrétique.
— Dangers de l'abaissement de la température.
Messieurs,
Le but des conférences instituées par nous, dans cet hospice, en 1866, et dont nous inaugurons la quatrième série, vous est sans doute connu. Nous nous sommes proposé d'étudier avec vous les faits pathologiques les plus intéressants qu'offre, à notre observation, la population si variée de ce vaste établissement.
Deux points de vue, assez intéressants, fixeront plus parti-
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culièremcnt nolro allention ccLle année. D'un côLé, nous nous allaclierons à traiter avec détail^) l'iiistoire de plusieurs alTections chroniques du système nerveux central, qu'il nous est donné d'observer dans cet asile sur une grande échelle, surtout chez les femmes relativement peu avancées en âge ; d'autre part, nous nous efforcerons de vous faire connaître quelques-uns des chapitres les plus intéressants de la pathologie des vieillards.
C'est à ce dernier point de vue que nous nous arrêterons, si vous le voulez hien, tout d'abord; vous n'ignorez pas que la pathologie sénile présente des difficultés d'un ordre à part, et qui ne peuvent être surmontées que par une longue expérience et par une connaissance approfondie de ses caractères particuliers.
Or, si l'on cherche à exprimer par une formule très générale la raison de ces difficultés, on peut dire que, d'une part, chez les vieillards, les organes souffrent en silence, sans provoquer nécessairement les symptômes locaux qu'on est à peu près habitué à rencontrer, à peu près toujours en pareil cas, aux autres époques de la vie ; que, d'autre part, ils souffrent isolément, en ce sens que les diverses lésions dont ils peuvent devenir le siège, ne retentissent que d'une manière très incomplète sur l'ensemble de l'organisme.
Ainsi, dans l'âge sénile, les désordres les plus graves pourront ne s'accuser que par des symptômes locaux ou par une réaction d'ensemble peu accentuée et hors de proportion avec l'intensité du mal. Ils pourront même passer inaperçus, car vous n'ignorez pas que c'est chez les vieillards que l'on observe le plus grand nombre de maladies latentes.
D'ailleurs, il ne faut pas oublier que l'on ne saurait guère compter ici sur le secours des commémora tifs, et c'est là une difficulté d'un nouveau genre. L'indolence ou l'indifférence la plus absolue forment le fond du caractère de nos vieillards.
EXEMPLE : PNEUMONIE I.OnAIKE 295
même dans les meilleures conditions, et lorsqu'il ne s'est pas encore produit chez eux une obnubilation plus ou moins prononcée des facultés intellectuelles. Le plus souvent vous en serez réduit à ignorer quand et comment la maladie s'est développée, et, pendant son cours, vous ne pourrez pas espérer obtenir du malade des renseignements de quelque intérêt, relativement aux sensations qu'il éprouve.
Mais nous avons hâte de laisser ces termes très généraux qui touchent un peu à la métaphore, et de nous adresser aux cas concrets, afin d'y chercher quelques exemples propres à fixer votre attention.
Supposons qu'il s'agisse de Va pneumon ie lobaire^ maladie fréquente dans cet hospice, et qui fait périr chaque année un grand nombre de nos vieillards. Vous savez par quel appareil de symptômes caractéristiques, locaux et généraux, elle se manifeste chez l'adulte. En somme à celte époque de la vie, c'est une maladie qu'il est, en général, très facile de reconnaître. Il n'en est pas de même, tant s'en faut, du moins fort souvent, dans l'âge sénile. Sans parler des difficultés nombreuses, très réelles, et souvent presque insurmontables que présentent chez les sujets âgés, l'auscultation et la percussion, il nous sufira de faire remarquer que chez eux, même au plus fort de la maladie, et dans les cas où la lésion est le plus étendue, non-seulement la douleur locale, mais encore tout l'appareil des phénomènes extérieurs de l'état fébrile, tels que chaleur de la peau, prostration des forces, fréquence du pouls peuvent sinon faire complètement défaut, du moins ne se montrer que d'une manière très peu accentuée.
A côté de ces cas en réalité assez nombreux, où la réaction générale pêche par défaut, il en est d'autres, et ces cas ne sont pas non plus très rares, où elle se traduit par une série de phénomènes singuliers qui, loin d'appeler l'attention sur
le siège du mal, sont bien faits au contraire, pour tromper l'observateur non prévenu, ft pour embarrasser encore le diagnostic.
Ainsi la pneumonie lobaire peut se dissimuler sous un appareil de symptômes qui rappellent, jusqu'à s'y méprendre, ceux que détermine une lésion grave de l'encéphale. En général, ce n'est pas le délire qui, comme cela a lieu assez souvent chez l'adulte, occupe ici la scène, mais bien l'état apoplectique. Le malade se présente à vous endormi dans un coma profond dont l'invasion a été presque soudaine. La respiration stertoreuse, la flaccidité des joues, la résolution complète des membres, rien ne manque au tableau. Il s'y adjoint parfois des phénomènes d'hémiplégie, ou même la contracture d'un membre, et nous avons rencontré plusieurs fois, en pareille circonstance, jusqu'à cette torsion du cou qui constitue des caractères habituels de l'apoplexie déterminée par l'hémorrhagie intra-encépalique, ou par le ramollissement cérébral à début brusque.
Je pourrais aisément multiplier les exemples de ce genre, car ce n'est pas seulement dans la pneumonie, que de telles anomalies se présentent. Elles peuvent se rencontrer également dans la plupart des maladies qui ont pour caractère de susciter l'état fébrile. On peut d'ailleurs observer des irrégularités non moins remarquables dans des affections qui ne s'accompagnent pas de fièvre, mais qui se traduisent d'ordinaire, par des irradiations douloureuses. C'est ainsi que les coliques de la douleur hépatique et de la douleur (colique) néphrétique qui, chez l'adulte, se montrent en général si atroces, passent souvent presque inaperçues chez les vieillards, tant elles sont peu intenses.
Mais c'est à dessein. Messieurs, que j'ai insisté surtout sur cas anomalies que peut présenter chez les gens âgés, atteints
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de maladies aiguës, l'état générai, et plus spécialement l'état fébrile. J'ai, en effet, le projet de consacrer cette première leçon à mettre en relief, par quelques exemples frappants, les secours que peut trouver le médecin dans l'emploi méthodique du thermomètre au triple point de vue du diagnostic, du pronostic et de la thérapeutique, lorsqu'il lui faut s'orienter au milieu des écueils sans nombre qui s'offrent à lui dans la clinique des vieillards.
Il n'est plus nécessaire aujourd'hui de dépenser beaucoup d'éloquence en faveur de la thermométrie clinique ; la méthode a fait son chemin, et elle s'est répandue un peu partout. Tl n'en était pas tout à fait de même, lorsqu'on 1863, nous l'avons apphquée dans cet hospice à la pratique usuelle ; mais il reste encore peut-être quelque chose à faire pour montrer que ce n'est pas là un moyen exclusivement propre aux recherches scientifiques.
].a thermométrie clinique, est, vous le savez, un moyen physique d'exploration, au même titre que l'auscultation et la percussion ; seulement, tandis que celles-ci s'appliquent surtout aux lésions locales, celle-là s'adresse au phénomène fondamental de l'état fébrile dont elle donne pour ainsi dire la mesure. (Wunderlich, Verhalten der Eigenwarme, in Krankheiten. Leipzig, 1868.) Qu'est-ce, en effet, que la fièvre? A cette question tous les auteurs répondent aujourd'hui par la définition de Galien : Calor jjrseter naturam. C'est qu'en réalité tous les autres symptômes de la fièvre peuvent faire défaut et que seule, l'exultation de la chaleur animale est le fait constant, obligatoire.
Telle est la loi, loi générale, et à laquelle les vieillards ^"ux-mêmes n'échappent pas. Car, Messieurs, cet isolement (les organes, ce défaut de réaction, d'ensemble, que je vous signalais tout à l'heure, ne sont qu'une apparence; comme chez l'enfant, comme chez l'adulte, la fièvre, ou tout au
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moins l'élévation de la température du corps existe chez les vieillards et elle y acquiert souvent une intensité à peu près égale ; seulement chez ceux-ci, plus souvent que chez ceux là, elle peut rester latente, c'est-à-dire ne point se révéler par les phénomènes extérieurs qui, ordinairement, l'accompagnent. Mais il faut savoir, à l'aide du thermomètre, en chercher la manifestation dans les régions centrales de l'or-
ganisme.
Messieurs, c'est surtout lorsqu'il s'agit des maladies dans lesquelles la chaleur s'élève au-delà du taux normal, que l'importance de la thermométrie clinique peut être aisément mise en relief; il est cependant, surtout chez le vieillard, un certain nombre d'affections qui donnent naissance au phénomène inverse en provoquant un abaissement réel de la température. Or, cette algidité cenlrale ne peut être sûrement reconnue qu'à l'aide du thermomètre qui, ici encore, peut être appelé à rendre de grands services. C'est là un sujet encore peu exploré, mais qui nous fournira toutefois, je l'espère, l'occasion de vous présenter quelques détails importants.
Avant d'entrer dans le vif du sujet, nous devons établir quelques préliminaires.
A. Temj}éTalure noimale des vieillards. — Vous n'ignorez pas que chez les vieillards la fonction respiratoire est amoindrie, ce qui s'exprime à la fois par la diminution de la qnantité d'acide carbonique exhalée, par l'augmentation du nombre des inspirations et par la réduction sensible de la capacité vitale des poumons. Ce dernier résultat, d'après les recherches spirométriques de Wintrich, de Schnepf et de Geist, com-