‹ Œuvres complètes de J.M. Charcot [electronic resource] (volume 5)Chapitre 30 sur 232 · IMMUNITÉS PATHOLOGIQUES · texte numérisé non relu

IMMUNITÉS PATHOLOGIQUES

3" l.a vieillesse semble créer, à certains égards, des immunités pathologiques. Les fièvres érnptives, la fièvre typhoïde, la phthisie sont peu communes à cet âge ; cependant, il ne faut point s'exagérer l'importance de ces immunités, qui sont loin d'être absolues, ainsi que M. Rayer l'a démontré pour la fièvre typhoïde, Murcliison pour le typhus, et d'autres auteurs pour diverses maladies (1). Qui ne sait, d'ailleurs, que Louis XV est mort de la variole à l'âge de soixante-cinq ans ?

Nous croyons en avoir dit assez, messieurs, pour vous convaincre qu'il existe une pathologie 5emZe;etpour vous offrir un exemple frappant des modifications que l'âge peut

1. Consultez Rayer, Gaz méd., i. X, p. 573 (1842), el Ulilc, Ueber der lyplnis ubdominalis der alteren Lent., in Avc.hiv fur Plujsiol. Heiliiknde, Bd III, Ilclt. 1859. Ces auteurs rapportent des exemples l'rnppants de fièvre typhoïde chez les vieillards. — Murchison fait observer qu'aucun tige n'est exempt du typhus : de 15 à 20 ans la proportion est de 66 p. 100 ; de 60 à 65 ans, elle est de 2,5 p. 100 ; de 70 à 75 ans, elle est de 1,21 p. 100. Le cas survenu à l'âge le plus avancé est relatif à un vieillard de 84 ans. — La fièvre à rechutes ( relapslng feoer) est moins fréquente que le typhus chez les vieillards, cependant on en observe quelques exemples ; au-dessus de 50 ans, la proportion est de 6,63 p. 100 ; au-dessus de 60 ans, elle est de 1,6 p. 100. — Les vieilles femmes sont plus exposées à ces deux maladies que ne sont les hommes ilgés. — Pour la fièvre tyijhoïde, la proportion est de 846 p. 100 au-dessus de 50 ans ; au-dessus de 60 ans, elle est de 0,5 p. 100. — Ces chiffres suffisent pour montrer que l'immunité relative dont jouissent les vieillards, par rapport aux fièvres continues, est loin d'être absolue. (A Ireatise on continued fever in Great Brilain. Londres, 1862. pages 61, 303, et 410.J

Pour ce qui concerne la phthisie, nous avons remarqué, M. Viilpian et moi, que la tuberculisation, même aiguë, est plus fréquente à la Salpctricre qu'on ne le croit généralement. Un élève de M. Vulpian. M. Mourelon a rapporté dans sa thèse inaugurale neuf cas de tuberculisation aiguë chez les vieillards. Trois de ces individus étaient âgés de plus de 80 ans et la phthisie aiguë était prtmilive dans tous les cas, à l'exception d'un seul (Thèses de Paris, 1863.)

Chaque année, nous observons à la Salpêtrièrc quelques cas foudroyants de méningite cérébro-spinale. Dès 1852, j'avais recueilli un certain nombre de faits de ce genre ; ils se trouvent réunis dans la thèse de M. le docteur Inglessis (Sur quelques cas de méninqite cérébro-spinale observés à la Salpè trière pendant le printemps de i85S. Thèses de Paris, 1855.)

IMAIL'iNlTÉS l'ATllOLOGIQlES 17

imprimer aux manifeslalions morbides, nous étudierons, dans la prochaine séance, l'état fébrile chez les vieillards, en nous attachant à faire ressortir les analogies et les différences qu'il présente avec la fièvre chez l'adulte.

CiiARCOT. CKuv. compl. t. vu. Maiacl. des Vieillards-

DEUXIÈME LEÇON

De l'état fébrile chez les vieillards.

Sommaire. — Défaul de réaction dans l'âge sénile. — Les organes semblent souiïrir isolément. — Maladies latentes. — Les lésions les pins graves peuvent passer inaperçues. — Fièvres chez les vieillards. — Qu'est-ce que la fièvre ? — Importance delà thermométrie clinique. — Du frisson chez les vieillards. — Courbes de température de la pneumonie lobaire. — Déductions pratiques que l'on peut en tirer. — Défcrvesccnces, crises, perturbations critiques. — Maladies dans lesquelles la température s'abaisse au lieu de s'élever.

Messieurs,

Dans la dernière séance, je me suis efforcé de faire ressortir le cachet particulier que la vieillesse imprime à toutes les manifestations morbides. Je m'étais principalement appuyé sur les données physiologiques ; aujourd'hui, nous allons poursuive cette étude, en nous maintenant exclusivement sur le terrain de la clinique.

Non seulement il existe pour le vieillard des immunités spéciales, et des prédispositions pathologiques inconnues à l'adulte ; mais encore nous voyons chez lui cette réaction générale, que nous sommes habitués à rencontrer en présence de la maladie, subir une transformation complète. A cette époque de la vie, les organes semblent rester en quelque sorte indépendants les uiis des autres : ils souffrent isolément, et l'es diverses lésions dont ils peuvent devenir le siège ne retentissent guère sur l'ensemble de l'économie.

20 DÉFAUT DE IlÉACilON CHEZ LES VIEll.lAltDS

Aussi les désordres les plus graves se Lraduisenl-ils par des symptômes peu accentués : ils peuvent même passer inaperçus, et c'est dans Ttlge sénile qu'on observe le plus grand nombre des maladies latentes (1).

Messieurs, ce point de vue est assez important en pratique pour mériter d'être mis en reliei' : je vais donc vous en signaler quelques exemples appropriés.

• Laissons de côté, pour le moment, l'étude des signes physiques, dont l'importance est d'ailleurs si grande à tous les égards ; oublions les difficultés que présentent l'auscultation et la percussion chez les sujets âgés ; nous aurons plus tard l'occasion d'y revenir. Occupons-nous seulement de ces phénomènes de réaction sympathique, dont l'absence souvent absolue est bien faite pour nous étonner.

Prenons d'abord pour exemple l'une des affections les plus fréquentes dans cet hospice ; nous voulons parler de la gravelle biliaire, qui détermine habituellement cbez l'adulte des phénomènes généraux d'une si grande intensité. Vous connaissez le tableau formidable de la colique hépatique, qui se présente avec un cortège de symptômes effrayants qu'il est impossible d'oublier, lorsqu'une fois on en a été témoin. Eh bien ! vous apprendrez avec surprise que chez le vieillard, il est souvent difficile de reconnaître ces symptômes amoindris ; c'est tout au plus si nous trouvons un peu de pesanteur à la région du foie^ quelques vomissements, un peu de jaunisse, parfois du déhre, des symptômes cérébraux, plus aptes à nous induire en erreur, qu'à nous éclairer sur la nature de la maladie (2)»

1. « A un âge avancé, les organes semblent vivre et soiiiïrir isolément, leur

sphère d'activité parait plus restreinte 'J"

ne devra jamais oublier que dans un itge avancé, les lésions les plus graves peuvent coïncider avec un petit nombre de symptômes légers, presque insignifiants. "(Grisolle. Traité de la pneumonie. 1" édit., p. 4'2d).

■2. « A l'infirmerie de la Salpêtrière. on fait peu d'autopsies sans rencontrer

DliFALT DE KÉACTION CHEZ LKS VIEILLAKUS 21

Si les conduits biliaires, distendus par le passage des calculs, se montrent si peu disposés à provoquer une réaction d'ensemble, il en est de même des conduits excréteurs des reins qui peuvent subir, presque sans douleur, le contact des graviers urinaires ; aussi, les vives douleurs de la colique néphrétique sont-elles presques inconnues chez nos vieillards.

Dans un autre ordre de faits, nous voyons le diabète se présenter, chez les sujets d'un âge avancé, avec des symptômes fort différents de ceux qui le caractérisent chez l'adulte. Les urines, souvent peu abondantes, ne renferment de glycose que d'une manière intermittente (1) ; et la soif, cet indice accusateur, qui nous met le plus souvent sur la voie du diagnostic, aux autres périodes de la vie, peut manquer complètement chez le vieillard.

Après avoir constaté de pareils faits, vous apprendrez sans étonnement que le cancer de l'estomac (2) et du foie, ainsi que la tuberculisation pulmonaire (3) peuvent rester à l'état

un nombre plus ou moins grand de calculs dans la vésicule, et pourtant, les coliques hépatiques sont extrêmement rares à la Salpêtrièrc. » (Beau, Eludes sur l'appareil spléno-hépatiqiie. Arch. de Méd. — Avril 1851, p. 401.) «Le fait est vrai pour les coliques avec tout leur appareil de douleur ; mais il faut tenir compte aussi de la diminution de sensibilité ; et il n'est pas rare d'observer des douleurs sourdes dans la région gastro-hépatique, douleurs que les malades apportent toujours à des causes imaginaires, mais qui pourraient bien avoir pour cause réelle la présence des calculs. » (Gillette, art. cité, p. 898.)

Nous partageons entièrement sous ce rapport les idées de Gillette, et nous ajouterons que d'après nos propres observations, dos douleurs sourdes peuvent aussi coïncider plus souvent chez le vieillard que chez l'adulte avec le passage des graviers urinaires.

1. Bence Jones On intermi/linf/ Diabeles, and on Diabètes, of old aqe. Medico-dnr. Trans., 1853, l. XXXVl.

2. '< C'est chez les vieillards qu'on rencontre ces dégénérescences de l'estomac à marche trompeuse, qui ne sont iiccompagnées ni de vomissements, ni de douleurs violentes, ni de dyspepsie, au moins a vouée. (Gillette, loc. cit. , p. 898.)

3. « La phthisie chez le vieillard est remarquable par sa forme lente et insidieuse. » (Gillette, Inc. cil., p. 898.)

22 PHÉNOMÈNES ANALOGUES CHEZ l'aDULTE

latent pendant tout le cours de leur développement ; ce sont là des surprises que l'autopsie nous réserve assez souvent.

Mais c'est surtout dans la pneumonie lobaire, si fréquente dans cet hospice, que nous rencontrons d'une manière frappante cette absence presque complète de signes généraux. Nous nous contenterons de citer à cet égard un passage extrait de l'important mémoire de MM. Hourmann et Dechambre (1).

« Les vieilles femmes, disent-ils, ne se plaignent môme pas de malaise ; personne dans leurs dortoirs, ni surveillants, ni filles de service, ni voisines, n'aperçoivent de changement dans leur position. Elles se lèvent, font leur lit, et expirent. C'est à une des morts dites- subites^ de vieillesse, à la Salpôtrière. On ouvre les cadavres et l'on trouve une grande partie du parenchyme pulmonaire en suppuration.»

Ces récits ne paraissent-ils pas bien étranges ! Est-ce à dire cependant que les lois qui régissent chez l'adulte le rapport des symptômes aux lésions soient complètement interverties chez le vieillard? Non, sans doute ; il y a lieu de faire remarquer tout d'abord que les faits de ce genre, s'ils ne peuvent être révoqués en doute, doivent être considérés toutefois comme exceptionnels. Ils ne sont pas d'ailleurs complètement étrangers à la pathologie ordinaire. La pneumonie reste parfois latente chez l'adulte, dans certaines conditions" particulières de l'organisme, et le plus spécialement chez les ivrognes. On peut rapprocher ce type de plusieurs autres affections graves ; ne sait-on pas, par exemple, que la variole hémorrhagique peut revêtir, au début, des apparences favorables qui sont brusquement démenties par la terminaison fatale ? Mais c'est surtout dans le groupe des fièvres pestilentielles qu'on peut constater des faits analogues. C'est ainsi que dans

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