GUÉRISON DE CAS RÉPUTÉS INCURABLES
Messieurs,
J'ai pensé qu'il y aurait intérêt à inaugurer les Conférences de cette année ' en vous montrant, à la Salpêtrière, — c'est-àdire dans un établissement consacré pour une large part aux cas chroniques réputés incurables — deux exemples de guérison ou tout au moins d'amendement équivalent, ou peu s'en faut, à une guérison. Le terme de maladies incurables, cela va de soi, ne saurait être pris dans un sens absolu, car s'il s'applique aux cas qui réellement ne comportent pas de remède, il s'applique aussi à ceux pour lesquels le remède n'a pas encore été trouvé, mais peut être trouvé.
Les faits qui vont vous être présentés forment deux groupes biens distincts : dans l'un, la guérison ou l'amendement se sont produits spontanément, sans l'intervention de l'art -, dans l'autre, ils ont été voulus, cherchés, prémédités. J'insisterai particulièrement sur un cas qui appartient au dernier groupe.
Il s'agit. Messieurs, d'une malade que je vous ai fait voir pour la première fois, il y a deux ans, et que je vous ai montrée de nouveau l'an passé. Je n'entrerai pas dans de longs développements à propos de l'histoire clinique de ce cas-, vous pouvez la lire dans le Progrès médicaV- qui en a consigné tous les détails. Elle a été reproduite, d'ailleurs, dans la plupart des feuilles médicales françaises et étrangères. Je me bornerai à relever les traits les plus saillants de cette histoire afin, surtout, de vous mettre à même de bien reconnaître quel était l'état des choses au moment où la thérapeutique est intervenue. C'est à mon sens un très bel exemple de la maladie de Ménière ou pour mieux dire du vei'tige de
1. Leçon faito en novembre 1875, et publiée dans le n» 50 du Progrès médical de 1875.
2. 1874, n°' 4 et 5. M. Charcot fait allusion à la leçon précédente.
352 VERTIGE DE 'MÉKIÈIIB
Ménière, car le syndrome auquel se rapportent ces dénominations ne répond pas exclusivement à un seul état morbide, il peut se montrer commun à des affections très diverses.
La situation à cette époque, c'est-à-dire en mai dernier, était absolument la même qu'en 1874 ; c'est-à-dire que G... était, depuis plusieurs années, littéralement confinée au lit, sous le coup d'un état vertigineux pour ainsi dire permanent et rendue par là à peu près incapable d'exécuter spontanément des mouvements un peu étendus. Les moindres mouvements communiqués au lit exaspéraient aussi, à un haut degré, la sensation vertigineuse, et beaucoup d'entre vous n'ont pas oublié sans doute l'anxiété profonde peinte sur le visage de la malade, les cris déchirants qu'elle poussait, lorsque nous avons dû, les années précédentes, la faire transporter sur une civière dans la salle des Conférences.
En outre de cet état vertigineux, en quelque sorte habituel, et qu'accompagne un bruissement incessant perçu dans l'oreille, Gr. . . était sujette à éprouver de temps à autre de grandes crises vertigineuses. J'ai insisté beaucoup, dans le temps, sur la description de ces crises, parce que je crois qu'elles constituent le fait symptomatique fondamental, dans la maladie de Ménière, tandis que l'état vertigineux habituel peut être, en quelque sorte, considéré comme une complication, un épiphénomène, ne se montrant que dans des cas exceptioimels.
Les accès dont il s'agit sont, vous vous en souvenez, toujours annoncés et immédiatement précédés par la sensation d'un bruit aigu^ perçant, qui survient tout à coup et qui, chez G..., en particulier, — comme d'ailleurs chez beaucoup d'autres malades du même genre, — simule, paraît-il, jusqu'à s'y méprendre, le bruit strident d'un sifflet de chemin de fer. J'ai été amené à considérer ce brusque sifflement comme un des éléments constants, nécessaires, et par conséquent comme un caractère du vertigo ab aiire lœsa.
Tout récemment M. le Lussana, dans une série d'articles intéressants qu'a publiés la Gazetta medica Italiana Lomhardia (1875, t. XXXV, série VII, t. II, n"» 43 et suivants, octobre), a confirmé ce point qui intéresse à la fois la clinique et la physiologie pathologique.
Quant au vertige lui-même, il se montre chez G.. . conforme au type classique : sensation, succédant au sifflement, d'un brusque mouvement de translation, par suite duquel la malade se croit tout à coup, comme par l'impulsion d'une force extérieure, précipitée soit en avant, soit en arrière. Les impulsions dans le sens latéral sont, chez elle, beaucoup plus rares ; absence de perte de connaissance, nausées et quelquefois vomissements à la fin de l'accès.
Je vous rappellerai en passant que cette sorte d'hallucination motrice n'est point, passez-moi l'expression, toujours platonique/je vous ai cité plusieurs cas dans lesquels les malades, effectivement entraînés parle vertige, sont tombés lourdement sur la face; l'un d'eux s'est fracturé les os du nez; un autre, dont je vous parlerai dans un instant, s'est cassé plusieurs dents.
Je terminerai en faisant remarquer que, chez a..., la maladie est fort ancienne, les premiers symptômes remontent au delà de dix années ; qu'il existe du côté gauche une lésion de la caisse avec épaississement de la membrane du tympan et écoulement habituel de pus mêlé de sang.
Actuellement que vous avez présent à l'esprit l'ancien tableau symptomatique, je vais entrer dans quelques développements pour vous dire dans quelles circonstances s'est produit l'amendement qui fait qu'aujourd'hui a... peut se tenir debout, comme vous le voyez, et marcher sans aide; rester toute la journée tranquillement assise sur un fauteuil' et subir enfin, sans trop d'émotion, toutes les secousses, tous les ébranlements qu'on lui imprime par curiosité.
Chaucot. ŒuTTca oompli-tes, t. II,