‹ Å’uvres illustrées (volume 2)Chapitre 1013 sur 1121 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

CHAMPENOUX, CABOLINE.

champenoux. Il emporte le sac... Nos fermes... Dites donc, ma marraine, avez-vous entendu?.. Nos fermes. Est-ce qu'il y est pour quelque chose!.... Est-ce que ça le regarde?.... Ce n'est pas un filleul, ce n'est pas comme moi et M. Edouard, que je viens de rencontrer, et à qui j'ai donné une poignée de main.

Caroline. Ah! tu viens de le voir?

champenoux. Oui 11 était mis comme un prince;

et savez-vous, ma marraine, que cela ne vous fait pas honneur?

Caroline. Comment cela?

champenoux. Ce n'est pas bien, car moi, qui suis votre filleul comme lui, vous me laissez en veste et en gros souliers... 11 dîne avec vous à table, et moi je dine après à l'office... Je mange autant, c'est vrai; mais enfin je mange une heure plus tard : c'est là où est le deshonneur, et je vous le dis franchement, ma marraine, je crains que cela ne vous fasse du tort dans le monde.

Caroline. Je te remercie; mais je vois avec peine que tu en veux à Edouard.

champenoux. Moi, ma marraine, j'en serais bien fâché... C'est aussi le fils de la maison; c'est quasiment un frère, etje ne lui en veux pas... Moi d'abord, je n'en ai jamais voulu à personne; mais j'en veux à ce qu'ils ont.

Caroline. Vraiment...

champenoux. Je suis pour la justice... ça me fait mal quand je vois quelqu'un de mieux habillé, ou quelqu'un de plus riche que moi.

Caroline. Tu es cependant à ton aise... Ton père en mourant t'a laissé sa ferme.

champenoux. Oui, ma marraine; comme j'étais le fils de la maison, ça m'est revenu... C'est toujours comme ça dans la loi , n'est-il pas vrai?

Caroline. Sans contredit.

champenoux. J'ai aussi mon cousin Thomas, le plus riche cultivateur du pays, dont, grâces au ciel, je suis l'héritier.

Caroline. Ah! oui... cet honnête Thomas... un an-

LA MARRAINE

cien soldat, le parrain d'Edouard; car c'est lui qui l'a tenu avec moi, qui a été mon compère... Comment se porte-t-il?

champenoux. Vous êtes bien bonne, ma marraine... Il est mort, il y a un an.

Caroline. Ah! mon Dieu!., il y a si longtemps que je n'étais venue dans cette terre... Ce pauvre homme!., il avait pourtant l'air jeune encore.

champenoux. Il n'était pas vieux, si vous voulez; mais il avait fait son temps... Il avait servi à l'armée avec le père d'Edouard, un troupier comme lui, et c'est à ce sujet que je voulais vous consulter, parce qu'il y a quelque temps, en cherchant dans ses papiers, j'en ai trouvé un qu'on m'a dit être un testament, et dans lequel il donne tout son bien... trois mille six cent cinquante francs de rentes, en bonnes terres, à M. Edouard, son filleul.

Caroline. El tu ne le disais pas ! . . Ce pauvre Éd ouard, qui, par fierté, maintenant ne veut plus rien recevoir de moi... C'est une fortune pour lui, une fortune légitime... c'est presque un patrimoine... Mais, quand j'y pense, toi, mon garçon, qui étais l'héritier naturel, cela doit te chagriner.

champenoux. Non, vraiment, je n'ai pas si mauvais cœur... Un parrain ou une marraine peuvent donner tout ce qu'ils veulent à un filleul... Là-dessus, faut les laisser faire, n' faut pas les contrarier... Ce qui me chagrine, c'est que dans son testament, mon cousin Thomas met une condition.

Caroline. Et laquelle?

champenoux. Craignant pour son filleul les folies de la jeunesse, ce qui est assez vrai, parce que c'est un gaillard qui ne demande qu'à faire le garçon...

Caroline. Eh bien! après?

champenoux. Eh bien ! comme je vous disais, pour l'empêcher de faire le garçon, son parrain ne lui laisse sa fortune qu'à condition qu'il sera marié avant dix-neuf ans.

Caroline. Il serait possible!

champenoux, lui donnant des papiers. Voyez plutôt. Et comme malheureusement Edouard a maintenant dix-neuf ans passés, c'est à moi que tout ça revient.

Caroline. Tu crois?

champenoux. Certainement. Il a eu dix-neuf ans au mois de janvier dernier, puisqu'on a toujours dit dans le pays qu'il était né le premier jour de l'année, ce qui est une époque assez remarquable ; et comme nous sommes en septembre...

Caroline, après avoir lu. Si ce n'est que cela, rassure-toi ; Edouard n'est pas si âgé que tu crois..

champenoux. Ah! mon Dieu, qu'est-ce que vous me dites là? Il n'est donc pas né le premier jour de l'an ?

Caroline. Si vraiment; mais à l'époque de sa naissance, l'année commençait, je crois, au mois d'octobre. On appelait cela alors le premier vendémiaire.

champenoux. C'est-y possible?

Caroline. Et comme, d'après ton calcul, nous sommes au milieu de septembre, il lui reste encore à peu près une quinzaine de jours pour se marier. C'est juste ce qu'il faut. (Elle lui rend les papiers.)

champenoux. C'est fini, je ne crois plus à rien, pas même au calendrier. Cet imbécile de vendémiaire qui n'est pas dans Mathieu Lœnsberg... Si encore je l'avais su, moi qui n'étais pas obligé de venir aujourd'hui...

Caroline, réfléchissant. Quinze jours seulement pour le marier! il n'y a pas de temps à perdre. Mais où lui trouver une femme du jour au lendemain ? ici surtout.

CHAMPENOUX.

Air : Qu'il est flatteur d'épouser celle-. Il faudrait être bien habile Pour en trouver chez nous.

CAROLINE

Vraiment.

CHAMPENOUX.

Dans not' village', c'est difficile, Je m'en vais vous dire comment :

Elles ont tout's, ces jeun's fillettes, L'une un amant, l'autre un mari; Il en est mêm' des plus parfaites Chez qui tout s' trouve réuni.

Caroline. Attends donc... j'y pense maintenant. Cette petite Cécile, la sœur de mon homme d'affaires, qui est fort aimable, fort bien élevée.

champenoux. Oui ! mais M . Edouard en voudra-t-il? ça fera-t-il son bonheur? Voilà l'essentiel.

Caroline. Puisqu'il courait ce matin après elle ; puisqu'il l'a embrassée, c'est qu'il l'aime. (Se mettant à la table.) Attends, attends, ce ne sera pas long. (Elle écrit.)

champenoux, à part, pendant qu'elle écrit. Faut-il avoir du malheur! rencontrer juste une inclination toute faite! C'est pas à elle que j'en veux le plus, c'est à ce coquin de vendémiaire. On a bien fait de le destituer; mais on aurait dû commencer plus tôt. Est-ce qu'on ne pourrait pas, avec des protections?., dites donc, ma marraine?..

Air du vaudeville de V Opéra-Comique.

Vous qui voyez des gens puissants, Vous qui connaissez les ministres.

Caroline, écrivant.

Laisse- moi.

CHAMPENOUX.

Pour les pauvres gens Combien les destins sont sinistres !

J' suis sûr, si j'avais d' quoi payer, Que j'obtiendrais, changeant F quantième, Que vendémiair' vint en janvier, Comme mars en carême.

Caroline, qui pendant ce temps a écrit. Tiens, cours à la ferme, où tu trouveras, sans doute, M. de Jordy ; et remets-lui cette lettre, pour qu'il vienne lui -même, et sur-le-champ, m'apporter ici la réponse. Tout de suite, tout de suite; entends-tu?

champenoux, sans bouger de place. Oui, ma marraine, voilà que j'y cours. Vous êtes bien sûre au moins...

Caroline. Eh ! va donc. (Champenoux sort par le fond.)

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