‹ Å’uvres illustrées (volume 2)Chapitre 1015 sur 1121 · PREMIER COUPLET · texte numérisé non relu

PREMIER COUPLET

Avec de tels raisonnements Pensez-vous donc me satisfaire?

Je n'aime pas les compliments, Surtout quand je suis en colère.

Dans les bois, et contre mon gré,

Courir avant l'aurore , Pour toujours je me fâcherai,

Si ça t'arrive encore.

Oui, Monsieur, je me fâcherai, etc.

Et dans quel état il est! S'abîmer, se fatiguer ainsi ! Comme il a chaud ! Tiens, voilà mon mouchoir. {Elle le lui donne.) édouard le prend vivement et le porte à ses lèvres. Ah!

CAROLINE

DEUXIÈME COUPLET

Ce mouchoir que je te donnais N'est pas pour ud pareil usage, Et je ne dois plus, désormais, Permettre un tel enfantillage.

De ma bonté c'est un abus

Que cette fois j'ignore ; Mais je ne vous aimerai plus,

Si ça t'arrive encore.

Non, je ne vous aimerai plus, etc.

édouard. Ah! ma marraine! je sais tout ce que je dois à vos bontés. Je n'ai qu'un regret, c'est qu'il ne se présente pas d'occasion de vous prouver ma reconnaissance ; car le plus beau jour de ma vie serait celui où je me ferais tuer pour vous.

Caroline. Justement ! Ce mot me rappelle qu'il faut encore que je te gronde; car je ne fais que cela. Qu'estce que c'est que cette discussion dont j'ai entendu parler, et que tu as eue, quelques jours' avant mon départ, avec madame de Nerval et avec son frère?

édouard. Quoi! ma marraine, vous sauriez...

Caroline. Avec son frère, encore passe; c'est un fat que je ne puis souffrir. Mais elle, c'est une fort jolie femme; et à ton âge, il ne faut pas se brouiller avec les jolies femmes, ce sont des moyens de succès. Je dis cela, parce que j'ai plus d'expérience que toi.

édouard. Oui, ma marraine. Si ce n'avait été que moi, j'aurais gardé le sih nce... mais c'était vous qu'on insultait.

Caroline. Moi! Et que pouvait-on dire?

édouard. On disait, on disait... des choses affreuses.

Caroline. Et quoi donc?

édouard. Que... que vous alliez vous remarier.

Caroline. Vraiment. Et où est le mal? et qu'est-ce que cela te fait? lime semble que je suis ma maîtresse, et que cela me regarde.

édouard. C'est ce que j'ai dit, en ajoutant que personne au monde n'était digne de vous épouser. Et, plus je faisais votre éloge, plus madame de Nerval se fâchait; et il y a eu un moment, où, en me traitant comme un écolier, elle a presque levé la main sur moi.

Caroline, fiant, C'était charmant.

édouard. Du tout, ma marraine. Car enfin, si c'était arrivé, qu'est-ce que j'aurais fait? je vous ledemande.

Caroline. Est-ce que je sais?

édouard. C'est pourtant vous qui devez me donner des conseils.

Caroline. Ecoute, si c'eût été un homme, je n'ai pas besoin de te dire ce qu'il eût fallu faire; mais quand c'est une femme qui vous insulte, et une jolie femme, il n'y a qu'une seule réparation qu'on puisse exiger.

édouard. Et laquelle?

Caroline. On l'embrasse.

édouard. Merci , ma marraine. (A part.) Je m'en souviendrai.

Caroline. Mais prends cette chaise et viens ici ; {Elle vas'asseoir auprèsdu guéridon à droite. Édouard prend une chaise et s'asseoit auprès de Caroline , à la gauche.) car j'ai à te parler raison : j'ai à t'enlretenir de choses très-longues et très-sérieuses.

édouard. Ah! mon Dieu! parlez, je vous écoute.

Caroline. Edouard , tu as dix-neuf ans : tu es un homme. J'ai formé pour toi des projets dont je ne puis te parler avant M. de Jordy, parce queceladépenddclui.

édouard. M. de Jordy, votre avoué, avec qui nous sommes toujours en dispute.

Caroline. Je pense qu'aujourd'hui vous vous entendrez. Il t'expliquera tout à l'heure mes intentions précises et formelles.

édouard. Ah ! mon Dieu !

Caroline. Elles vont t'imposer des obligations nouvelles, des devoirs plus dilficiles, et ce ne sera plus à moi seule que tu en devras compte. 11 va falloir travailler sérieusement, ne plus imiter ces jeunes désœuvrés, ces jeunes fats, qui font de leur toilette leur seule occupation , et qui viennent étaler dans nos salons, les modes les plus ridicules. Tiens, tuas une jolie cravate.

édouard. Je l'ai achetée hier.

Caroline. Elle te sied à ravir. Tu esgentilcommecela.

EDOUARD. VOUS tl'OUVeZ?

Caroline. Est-il coquet!

édouard. Moi, ma marraine!

Caroline. C'est bien ; mais j'aurais voulu une bordure un peu moins large, comme j'en ai vu l'autre jour, rue de Richelieu, chez Burthy. Nous irons ensemble; car, vois-tu bien, mon enfant, un homme inutile peut être accueilli dans le monde; mais il n'y est jamais estimé. Il faut donc, avant tout, choisir un état.

édouard. Il est tout choisi. Je ferai comme mon père; je me ferai soldat.

Caroline. Du tout. Tu seras officier : je m'en charge, et il faut choisir un régiment où il y ait un joli uniforme.

édouard. Peu m'importe.

Caroline. Les lanciers, par exemple; cela sied trèsbien. Il n'y a que les moustaches qui me déplaisent. Est-ce que tu prendras des moustaches?

LA MARRAINE

édouard. Comme vous voudrez, ma marraine. Caroline. Au fait,siellesnesontpastropexagérées... Il me semble déjà te voir, sur un joli cheval.

édouard. Oui, le sabre à la main, au milieu de la mêlée,gagnantmesépaulettesde capitaine etpuis celles de colonel; car je les aurai, je vous le jure, à moins

I que quelque boulet et encore, qu'importe? (Il se

I lève.)

Air : Bouton de Rose.

Pour ma marraine, On peut braver ces dangers -là; Et colonel ou capitaine, Ah! mon dernier soupir sera

Pour ma marraine.

Caroline, se levant aussi. Du tout, du tout; moi qui ne pensais pas qu'on pouvait se faire tuer. Je veux un état où il n'y ait pas de risque à courir : notaire ou agent de change, on ne risque rien... que de s'enrichir.

édouard. Et moi, je ne veux pas.

Caroline. Qu'est-ce que c'est que ce ton-là?.... c'est à moi de commander.

édouard. Je le sais bien, ma marraine; mais je ne veux pas être dans les affaires : je ne veux pas ressembler à M. de Jordy, votre avoué, que je ne puis pas souffrir avec son air empesé. (Il contrefait M. de Jordy.) « Eh ! Madame, l'affaire estdesplus majeures.»

Caroline. Oh! que c'est bien cela ! et la prise de tabac qui termine chaque période. (Imitant de même M. de Jordy.) « Et j'ai dit à monsieur le président...»

édouard. Ah ! c'est lui-même, je crois le voir.

Caroline. N'est-ce pas?

édouard. Recommencez donc, ma marraine, je vous en prie.

Caroline. Du tout, Monsieur ; c'est très-mal à vous de vous moquer d'un homme respectable, d'un homme de talent, qui a ma confiance; et là-dessus je ne céderai point à vos caprices, parce que j'ai une volonté ferme et inébranlable; et si cet état-là ne vous convient pas, je vous en donnerai un autre ; car je le veux.

édouard. A la bonne heure; et moi, je promets de vous obéir en tout, de suivre en tout vos conseils.

Caroline, allant vers le guéridon. Et c'est ce que lu as de mieux à faire, parce que, vois-tu, (Prenant par distraction la raquette qui est sur le guéridon.) à ton âge on ne réfléchit pas encore... au mien on est raisonnable. Je t'ai observé, je te connais, tu es un peu étourdi.

édouard. Ah ! ma marraine !

Caroline. Oh ! tu es étourdi, conviens-en ; tu as un excellent caractère, mais tu es bien jeune; tu ne peux pas t'occuper deux minutes de suite d'une, chose sérieuse. (Faisant sauter machinalement le volant sur la raquette.) Le moindre objet de distraction, (Édouard va prendre une raquette sur une chaise à gauche.) et voici cependant le moment de renoncer à tout cela.

édouard. Oui, ma marraine.

Caroline. C'est essentiel; parce qu'il y a tant de gens dans le monde qui vous jugent sur l'apparence, et qui, à la moindre étcurderie (Elle lance le volant, ils jouent.)

Air de Marianne.

Il faut sur soi veiller sans cesse.

— Ne le lance donc pas si fort.

EDOUARD

J'en veux croire votre sagesse.

— Je l'ai jeté trop loin encor.

CAROLINE

Que ta conduite...

— Va donc moins vite, De tous mes soins me récompense un jouri

EDOUARD

Oui, pour vous plaire Je veux tout faire, — Ah ! j'ai failli le manquer à mon tour.

CAROLINE

A moi.

EDOUARD

Non.

CAROLINE

Plus près.

ÉDOUARD

Je le jette.

CAROLINE

Ah ! si tu veux Combler mes vœux, Sois toujours sage, studieux, — Et tiens mieux ta raquette.

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