SCÈNE III
SAINTE -AGNÈS, D'HÉRISSEL.
d'hérissel. Eh ! arrivez donc, monsieur le receveur général.
sainte-agnès. Ce cher d'Hérissel. (Ils s'embrassent.) C'est par un officier de ton régiment que j'ai appris ton arrivée.
d'hérissel. Embrassons-nous encore.
sainte-agnès. Volontiers. (Ils s'embrassent.) Quel plaisir de revoir un ancien ami!
d'hérissel. Un compagnon de folies, qui a partagé toutes mes fredaines.
sainte-agnès. Tais-toi donc!
d'hérissel. Pourquoi cela? est-ce que tu es devenu sage? est-ce que lu n'aimes plus le plaisir?
sainte-agnès. Au contraire, mon ami; plus que jamais, d'autant mieux que maintenant il est si rare!
d'hérissel, à part. Ce qu'on m'a dit est donc vrai? (Haut.) Et ta femme?
sainte-agnès. Parle plus bas. Oui, mon ami, j'ai une femme admirable, que j'estime, que j'ai épousée par inclination, car elle est fort bien; et puis une vertu terrible.
d'hérissel. Je t'en fais mon compliment.
sainte-agnès. Tu es bien bon.
d'hérissel. Moi aussi, je me suis marié ; j'ai épousé la femme la plus aimable.
sainte-agnès. Ah ! que tu es heureux !
d'hérissel. Dix-huit à vingt ans; légère, étourdie, courant tous les plaisirs, les concerts, les bals, les spectacles, auxquels j'étais toujours obligé de la suivre.
sainte-agnès. Et tu te plains? Dieu ! que je voudrais être à ta place !
d'hérissel. Y penses-tu?
sainte- agnès. Oui , mon ami, être heureux est, selon moi, -l'essentiel en ménage; et jusqu'à présent j'ai trouvé dans le mien de la morale et des principes plus qu'il ne m'en fallait pour mon usage particulier. Mais pour du bonheur, je n'en ai point encore entendu parler.
d'hérissel. Comment cela?
sainte-agnès, regardant autour de lui. Ma femme, qui, comme je te le dis, est une femme admirable, est d'une sévérité, d'un rigorisme qui ne laisse rien passer. Elle m'aime bien, mais elle n'aime pas mes défauts, et comme mes défauts font une partie essentielle de moi-même, j'y tiens.
d'hérissel. On tient à ce qu'on a.
SAINTE-AGNÈS
Am de l'Homme vert.
De tout elle se formalise ; Elle se fâche au moindre mot, Et tous les jours me moralise :
Dimanche et fêtes, c'est mon lot.
d'hérissel.
Ta femme, en son zèle trop franche, De ses droits me semble abuser ; Car il est dit que le dimanche On doit au moins se reposer.
sainte-agnès. Et pour comble de malheur, elle est la perfection même; ce qui est désespérant, parce que la partie n'est pas égale. Elle m'accable de sa supériorité; et je donnerais tout au monde pour qu'elle eût besoin d'indulgence; ça me donnerait le droit d'en réclamer à mon tour. Mais le moyen de s'attaquer à une vertu aussi formidable ! personne n'oserait.
MADAME DE SAINTE-AGNÈS
d'hérissel. Laisse donc!
sainte-agnès. Je voudrais bien t'y voir, toi qui parles! d'hérissel, Moi !
sainte-Agnès. Essaie seulement; tu me feras plaisir.
d'hérissel. Quelle folie! y penses-tu? .
sainte-agnès. Voilà déjà que tu as peur.
d'hérissel. Non, mais quand on ne reste que trois heures...
sainte-agnès. Pas davantage?
d'hérissel. Eh! mon Dieu, oui; ce soir notre régiment se remet en marche.
sainte-agnès. Trois heures, c'est bien peu; mais c'est au moins le temps de déjeuner, et je t'invite.
d'hérissel. Je ne demande pas mieux.
sainte-agnès. Pas ici, à cause de ma femme; ça nous gênerait, parce que le rigorisme et le vin de Champagne, cela va mal ensemble. Mais je cours réunir quelques amis qui seront charmés de te voir. Nous avons ici un de tes cousins, Anatole d'Hérissel, qui était malade, qui est venu prendre les eaux, el que nous voyons souvent.
d'hérissel. Comment! ce serait lui?..
sainte-agnès. Quoi donc ?
d'hérissel. Non, rien.
sainte-agnès. Et nous ferons tous ensemble un petit déjeuner de garçons; tu sais, comme autrefois; c'était là le bon temps.
Air : Amis, voici la riante semaine.
Doux souveûir, qu'un regret accompagne!
Le verre en main je trouvais le bonheur; Je n'entendais gronder que le Champagne, Et ce bruit-la ne me faisait pas peur. Quittant la table après maintes prouesses, Éh chancelant, nous étions encor fiers... C;ir nous n'avions, pour blâmer nos faiblesses, Que des amis qui marchaient de travers.
Allons, viens vite. (Il fait un pas pour sortir.)
d'hérissel, le retenant. Un instant, j'ai à te parler d'affaires; d'Irène, notre pupille.
sainte-agnès. Une charmante enfant, que j'aime beaucoup, mais elle ne veut pas se marier; elle veut aller au couvent; et, dès qu'il s'agit de cette partielà, c'est sa tante que cela regarde; chacun ses attributions.
d'hérissel. Au contraire, c'est qu'elle ne s'en soucie pas.
sainte-agnès. Vraiment!
d'hérissel. Il faut alors que tu déclares à ta femme. ..
sainte-agnès. Moi! ah bien! oui, si j'osais seulement lui en parler, elle serait contre moi d'une belle colère.
d'hérissel. Elle! avec ses principes!
sainte— agnes. Cela n'empêche pas; au contraire, quand c'est à bonne intention, c'est permis. Trop heureux encore si j'en étais quitte à si bon marché; mais quand elle se fâche contre moi, tu ne sais pas de quoi elle est capable.
d'hérissel. Et de quoi donc?
sainte-agnts. Elle me ferait aller à ses conférences de morale; elle m'y ferait aller, mon ami, tu ne la connais pas.
d'hérissel. Et tu obéirais?
sainte-agnès. Il le faut bien, parce que je l'aime, au fond.
Air du Ménage de garçon.
MaiR toi qui n'as aucune entrave, Aborde ce; chapitre-là.
d'hérissel.
Je le veux bien : moi, je suis brave... Après déjeuner, l'on verra.
sainte-agnès.
Non, crois-moi, commence par là.
Dan,s ma carrière conjugale, J'ai i'usag.:, et j'y veux tenir, De commencer par la morale, Et de finir par le plaisir.
ensemble.
Oui, commençons par la morale, Et puis après, tout au plaisir,
sainte-agnés. La voici. Je vais commander le déjeuner; tu viendras me rejoindre. (Il sort par le fond.)