SCÈNE VI
MADAME DE SAINTE-AGNÈS, ANATOLE
anatole. Non, non, je ne peux pas aller avec toi; mais je te reverrai plus tard.
madame de sainte-agnés. C'est vous, monsieur Anatole; avec qui parliez- vous là?
anatole. Avec un de mes cousins que je viens d'embrasser, M. d'Hérissel.
madame de sainte-agnés. Comment! il serait possible? un pareil homme serait votre parent?
anatole. Oui, .Madame.
madame de sainte-agnés. Vous qui êtes si sage, si réservé! qui avez de si bonnes mœurs! Au surplus, ce n'est pas votre faute. Ce qui est du moins en votre pouvoir, c'est de ne pas le fréquenter, et j'espère bien...
anatole. Ah! soyez tranquille, et la preuve c'est qu'il voulait m'emmener à un déjeuner de garçons que lui donne votre mari ; j'ai bien mieux aimé venir causer avec vous; je dois déjà tant à vos conseils!
madame de sainte-agnés. En vous les donnant, je crois faire iuie bonne œuvre.
anatole. Oh! oui, Madame.
madame de sainte-agnes. La jeunesse d'à présent est si dépravée, et l'âge mûr est si pervers...
anatole. Les pauvres gens ! il n'y a donc plus d'espoir pour eux?
madame de sainte-agnés. Heureusement ; et pour ceux qui marchent dans la bonne voie, c'est une idée bien consolante.
anatole. Oh ! sans doute; mais c'est justement cela qui m'effraie. ,
MADAME DE SAINTE-AGNÈS
madame de sainte-agnès. Quand on n'a rien à se reprocher...
anatole. Mais c'est qu'au contraire, tous les jours, et à tous les moments, je me fais des reproches.
madame de sainte-agnes. Vous, monsieur Anatole; et sur quoi?
Air de Céline.
Achevez, ouvrez-moi votre âme.
ANATOLE
J'ai peur...
MADAME DE SAJKTE-AGNÈS
Vous semblez interdit.
ANATOLE
De vous scandaliser, Madame; Car peut-être, dans ce récit, Il est certaines circonstances...
MADAME DE SAINTE- AGNÈS
Continuez, "malgré cela :
Je saurai, de vos confidences,
N'entendre que ce qu'il faudra.
anatole. Eh bien! vous répétez sans cesse qu'il faut fnir l'amour, et j'ai déjà aimé quelqu'un; une première inclination...
madame de sainte-agnès. Comment! Monsieur.
anatole. 11 faut bien commencer par une; c'était Irène, votre nièce; elle était si douce, si aimable; j'étais décidé à me déclarer, lorsque vous m'avez appris qu'elle fuyait le monde et le mariage ; j'ai vu alors qu'il fallait y renoncer, et j'ai fait tout ce qu'il fallait pour l'oublier.
madame de sainte-agnès. C'était bien.
anatole. Eh! non, Madame; ce fut bien pire; car, à dix-huit ans, on ne peut pas vivre sans aimer; et, malgré moi, ça m'est arrivé encore.
madame de sainte-agnès. Comment, Monsieur, une seconde passion?
anatole. Ah ! si vous la connaissiez !
Air : Ainsi que vous, je veux, Mademoiselle. Vous approuveriez ma tendresse.
madame de sainte-agnès.
L'aurais-je vue?
ANATOLE
Oh ! non, jamais.
L'esprit, la raison, la sagesse, L'embellissent de mille attraits.
Sa vertu me semble admirable, Je lui voue un culte assidu...
Et si je lui semble coupable, C'est par amour pour la vertu.
madame de sainte-agnès. L'intention est bonne ; et puisque vous êtes le maître de vous choisir une compagne, le mariage est un état qu'on peut rendre exemplaire.
anatole. Hélas! Madame, celle que j'aime ne peut être ma femme.
madame de sainte-agnès. Pourquoi donc?
anatole. Elle n'est plus libre.
madame de sainte-agnès. Bonté divine! ah' c'est une chose affreuse!
anatole. Je le sais; mais le moyen de faire autrement?
madame de sainte-agnès. Il faut lutter contre cette passion coupable, vous éloigner du monde.
Air : j'en guette un petit de mon âge. L'isolement rend les Ames plus pures,
ANATOLE
A mon amour tout cela ne fait rien.
MADAMH DE SAINTE-AGNÉS.
Faites alors quelques lionnes lectures.
j ANATOLE.
Pour l'oublier c'est un mauvais moyen. De ces auteurs la morale est fort belle, Mais ennuyeuse... et malgré mes efforts,
Lorsque je les lis, je m'endors,
Et quand je dors, je rêve d'elle.
Aussi ai-je renoncé à résister, ça me donnait trop de peine; je m'abandonne à mon amour, sans but, sans calcul, comme un homme en délire; et si vos i conseils ne viennent pas m'aider, c'est fait de moi, je suis perdu à jamais.
madame de sainte- agnès. C'est affreux ! Monsieur, i c'est indigne! (A part.) On ne peut pourtant pas l'a- | bandonner ainsi au désespoir, (haut.) Je veux bien, 1 par charité, vous aider de mes conseils; mais c'est à ! condition que vous ne me cacherez rien.
anatole. Eh! oui, Madame.
madame de sainte-agnes. La personne dont vous me parlez connaît-elle votre amour?
anatole. Non, Madame; plutôt mourir que lui en parler; je n'ai d'elle qu'un seul gage, un gage qui ne me quitte point, un bracelet qui lui appartenait.
madame de sainte-agnès. Et qu'elle vous a donné?
anatole. Non, Madame, que j'ai pris sans le lui dire, et j'en ai fait faire un tout pareil, que je remettrai à la place dès que je le pourrai.
madame de sainte-agnes. Et vous osez avouer... remettez-moi ce bracelet sur-le-champ.
anatole. Oh ! non, Madame, je n'oserai jamais; ce serait la compromettre.
madame de sainte-agnès. Taisez-vous, voici ma nièce.
Les précédents; IRÈNE, sortant du cabinet à gauche.
madame de sainte-agnès, d'un ton sévère. Que demandez-vous, Mademoiselle? qui vous amène ici?
iréne. Rien, ma tante; je venais vous dire qu'il est deux heures : c'est l'heure où ordinairement nous allons à votre conférence.
madame de sainte-agnés, à part. Et je l'avais oublié! (A Anatole.) Si vous le voulez, Monsieur, vous pouvez nous y accompagner.
anatole. Ah ! je suis trop heureux ; je cours mettre un habit plus décent, et je suis à vos ordres.
Air de la Disgrâce (du Vieux Mari), ensemble, madame de sainte-agnès.
Je vous permets de nous y suivre.
Et de nous y donner la main.
{A part.)
Contre l'erreur dont il s'enivre, C'est un remède souverain.
ANATOLE
A quel espoir mon coeur se livre!
Ah! pour moi quel heureux destin!
11 m'est permis de vous y "suivre; Je reviens vous donner la main.
irène, à madame de Sainte-Agnès.
Quoi! dans ce lieu qui d'ennui m'épouvante, Vous l'emmenez?
madame de sainte-agnès.
Eh ! vraiment oui.
irène, n part.
Pauvre jeune homme! il paraît que ma tante Est en colère contre lui.
d'hérîssel. Mais qu'à donc mon cousin? — Acte 7, scène 10.
MADAME DE SAINTE-AGNÈS
Je vous permets de nous y suivre, Et de nous y donner la main.
(A part.)
Contre l'erreur dont il s'enivre, C'est un remède souverain.
ANATOLE
A quel espoir mon cœur se livre !
Ah! pour moi quel heureux destin!
Il m'est permis de vous y suivre ; Je reviens vous donner la main.