‹ Å’uvres illustrées (volume 2)Chapitre 270 sur 1121 · ZOÉ, AGATHE · texte numérisé non relu

ZOÉ, AGATHE

zoé. Eh bien! ma chère Agathe, voilà comme il est toujours... autrefois, quand il n'avait pas démérite, il était fort aimable... mais depuis qu'il a eu l'idée de se faire homme de talent... il est ennuyeux à périr.... (Prenant une chaise et s'asseyant près d'Agathe.) Encore s'il avait pris un autre genre... il y en a tant!., mais il s'est lancé dans l'obscur et le profond... c'est à s'y perdre.,., et quand je veux le comprendre, je suis sure d'avoir une migraine.., mais une vraie...

agathe. Hélas! ma pauvre Zoé... c'est comme chez nous!., tu sais comme autrefois l'on s'y amusait... quels jolis bals!., comme nous dansions dans le salon de mon père!., maintenant on ne peut plus s'y retourner; il est encombré de. grands hommes... Je ne conçois pas que la France en produise autant et que l'admiration publique puisse y suffire!

zoé, riant. En vérité!

agathe. Sans compter ceux que je ne vois pas, car dès qu'il est question de quelqu'un de leur connaissance, c'est toujours : « Notre grand poète, notre grand acteur, notre grande tragédienne. » Je ne sais pas comment cela se fait, ils sont tous grands ! et moi je regrette notre jeunesse et le séjour de la pension, où tout le monde était petit.

LA CAMARADERIE

zoé. Ce qui revenait absolument au même.

agathe. C'était là le bon temps!

zoé. Quand nous jouions au cerceau ou à la corde!

agathe. Comme nous nous aimions! comme nous étions heureuses! Et notre chère Adèle, pauvre fille que nous av%ns perdue si jeune! mais alors toutes les trois nous étions inséparables : ce qui appartenait à Tune appartenait aux autres.

zoé, souriant. Aussi, M. Edmond de Varennes, son frère... agathe. Était presque le nôtre.

zoé. Tous les jours à la pension il venait voir sa sœur. agathe. Et nous aussi , puisque nous ne nous quittions pas!

zoé. Maintenant c'est bien différent... ce pauvre Edmond est avocat... il passe sa vie au Palais. Je le vois bien peu.

agathe. Et moi jamais... il déplaît à Césarine, ma bellemère, et mon père ne fait bon accueil qu'aux personnes qui plaisent à sa femme.

zoé. C'est inconcevable qu'on se laisse mener à ce point-là.

agathe. Il ne croit pas du tout être mené... Il a au contraire une volonté... une volonté très-prononcée... (Souriant.) mais celle de «a femme...

zoé. Comment un pareil mariage a-t-il pu se faire? voilà ce que je n'ai jamais compris.

agathe. Eh ! mon Dieu! par ma faute!.. C'est moi qui en suis la cause!.. A notre pension, ou sans fortune, et un peu plus âgée que nous, Césarine avait été reçue comme sousmaîtresse, elle me protégeait, elle me favorisait.

zoé. Je crois bien, tu étais la plus* riche, ce qui faisait crier à l'injustice. Je me rappelle encore un prix de sagesse que tu as obtenu, et que je méritais...

agathe, souriant. Crois-tu?.. Moi j'étaissensible à son affection, à son amitié , à ses soins... j'en parlais à mon père; et quand il venait au parloir, j'étais toujours accompagnée de Césarine, qui était pour lui tout aimable, toute gracieuse, et pleine de petites attentions dont elle seule possède le secret. Aussi aux vacances, quand je lui proposai de l'emmener au château de mon père... elle se hâta d'accepter, et M. de Miremont en fut enchanté... Elle faisait sa partie de piquet ou d'échecs, et, plus forte que lui, elle se laissait toujours gagner, en affectant un dépit et une colère qui enchantaient le vainqueur... elle lui lisait lis journaux ; elle lui servait de secrétaire, elle écoutait le récit de toutes les places qu'il avait eues sous le Directoire et le Consulat, avec une admiration qui souvent allait jusqu'aux larmes; enfin, c'était un système d'amabilité et de coquetterie que je ne songeais pas à m'expliquer, mais qui lui réussit tellement bien, qu'au bout de trois mois, quand il fallut retourner à la pension, mademoiselle Césarine Rigaut, dont les parents sont marchands de bois à Villeneuve-sur-Yonne, épousait à Saint-Thomas-d'Aquin M. de Miremont, pair de France; et je m'aperçus seulement alors qu'auprès de notre ancienne sous-maîtresse je ne serais jamais qu'une écolière.

zoé, se levant. Cette Césarine est donc bien adroite!..

agathe, se levant aussi et passant à la gauche du théâtre. Elle!.. Elle a l'instinct et le génie de l'intrigue; c'est inné chez elle; c'est une vocation décidée; et maintenant elle intrigue encore pour sa famille, pour les siens, qu'elle voudrait faire sortir de l'obscurité. Elle a rendu son mari acquéreur-actionnaire d'un de nos premiers journaux; crédit immense, influence irrésisiibl : qu'il ne soupçonne même pas, et dont elle seule profite. Ainsi il fait bon être protégé par elle : on arrive à tout !

zoé. Je comprends alors le dévouement de mon mari et l'invitation de ce matin.

AGATHE. Mais malheur à ses ennemis!., elle les écrase, les réduit à rien, ou les empêcha de parvenir... Tu sais ce procès que j'avais pour les biens de ma mère... je voulais

prendre pour avocat Edmond de Varennes, notre ami d'enfance ; ma belle-mère ne voulait pas!..

zoé. Et pourquoi donc?..

agathe. Elle ne peut- pis souffrir ce pauvre Edmond; elle le déteste, elle l'a pris en haine et ne perd pas une occasion de lui nuire.

zoé. Cela m'étonne; car à la pension, notre sous-maîtresse, mademoiselle Césarine Rigaut, trouvait M. Edmond fort aimable... on disait même dans les dortoirs qu'elle avait un faible pour lui.

agathe, vivement. Quelle idée!.. Ce n'est pas vrai.

zoé. On se trompe à la pension comme ailleurs.

agathe. En voilà bien la preuve, car elle avait persuadé à mon père que dans mon intérêt même on ne pouvait, confier à un jeune homme une affaire aussi importante; et saistu qui elle voulait en charger?

zoé. Non, vraiment.

agathe. M. Oscar Rigaut... un imbécile!.. zoé. Ce n'est pas l'avis de mon mari, qui le voit beaucoup.

agathe. Oui; mais moi je l'entends tous les jours... et Césarine le protège.

zoé. Pourquoi cela?

agathe. D'abord parce que c'est son cousin, et puis... [Mystérieusement.) il fait partie d'une secte qui lui est dévouée, qui lui obéit, qui suit en tout son impulsion ou ses ordres; car Césarine, grâce au journal dont son mari est propriétaire, est devenue une puissance autour de laquelle se groupent toutes les coteries parlementaires, littéraires et autres; elle est l'âme et presque la présidente d'une société Jeune-France, que depuis quelque temps je vois chez elle : jeunes hommes de tous les rangs et de tous les états, portant la tète et la voix hautes... apprentis grands hommes, gloire surnuméraire, illustrations à venir, qui ne feraient rien séparément, mais qui s'unissent pour être quelque chose, et s'entassent pour s'élever.

un domestique. Monsieur Edmond de Varennes.

agathe. 11 vient sans doute t'annoncer le gain de mon procès.

zoé. Il l'a donc gagné?

agathe. Eh ! oui vraiment! gagné hier, et complètement.

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