ZOÉ, EDMOND, AGATHE
zoé. Arrivez donc, monsieur le vainqueur! arrivez! vous allez trouver ici des camarades de pension qui s'occupaient de vous.
edmond, troublé. Ah! que vous êtes bonne!., je ne m'attendais pas au plaisir de rencontrer mademoiselle de Miremont... et sachant l'intérêt que vous daignez me porter, je venais vous apprendre un succès que vous connaissez déjà.
zoé. C'est égal! c'est bien à vous, et je vous remercie de venir recevoir mes compliments.
agathe. Et moi, Monsieur, je suis bien heureuse de vous exprimer ma reconn-.iiss.uicc; car, hier, quand vous êtes accouru à l'hôte) en présence d: mou père et de ma bellemère m'annoncer cette bonn: nouvelle, j'ai dû vous paraître bien indifférente ou bien ingrate.
edmond. Non, Mademoiselle.
agathe. A peine si je vous ai parlé.
edmond. C'est vrai... mais en me voyant vous m'avez tendu la main comme autrefois à la pension.
LA CAMARADERIE
zoé. Oui, je m'en souviens ; cela voulait dire : « Bonjour, Edmond, bonjour, notre frère ! » et nous vous le disons encore. [Les deux femmes lui tendent chacune la main qu'il serre dans les siennes.)
edmond. Àh! quels souvenirs vous me rappelez! Hier, au moment où je gagnais votre procès...
agathe. Dites le nôtre!
edmond. C'est à ma pauvre sœur... c'est à elle que je pensai tout d'abord !.. {Aux deux femmes.) c'était encore penser à vous, puisque dans mon souvenir vous êtes inséparables; et je me disais: « Que n'est-elle témoin de mon bonheur et de ma joie, elle qui tant de fois avait partagé mes chagrins ! » Mais, non, je suis seul au monde, j'ai tout perdu; je n'ai plus de sœur.
agathe. Ah ! que c'est mal à vous ! il vous en reste encore, vous le savez bien. Croyez-vous donc que nous oublions ainsi nos serments et nos amitiés d'enfance?
zoé. Tout à l'heure encore nous nous occupions de vous et de votre avenir.
edmond. Mon avenir! il est bien triste! Orphelin et presque sans fortune...
zoé. On n'en a pas besoin quand on a du talent.
edmond. Eh! qui vous dit que j'en ai?
agathe. Nous! qui vous connaissons, nous qui avons confiance en vous! Je vous l'ai prouvé; d'autres feront comme moi.
zoé. Patience et courage, et vous parviendrez.
agathe. Vous verrez peu à peu s'augmenter votre clientèle, votre réputation, votre fortune.
zoé. Et vos amis! Tout le monde alors voudra l'être.
agathe. Mais vous vous rappellerez que nous l'étions avant eux.
edmond. Ah ! tout me paraît possible quand je vous entends, il y a dans l'amitié des femmes, dans la vôtre, un charme si enivrant et si persuasif qu'il ferait tout croire [Regardant Agathe.) et tout oublier; mais quand vous n'êtes plus là, quand je regarde autour de moi, je ne vois plus qu'obstacles et entraves que je ne puis vaincre et qui semblent se multiplier sous mes pas. En vain, fuyant les plaisirs de mon âge et consacrant tous mes instants à l'étude, je passe mes jours et mes nuits dans des travaux assidus; rien ne me vient en aide, rien ne peut me faire sortir de mon obscurité, pas même les succès que j'obtiens, qui passent inaperçus et me laissent plus inconnu qu'auparavant ! 11 semblcqu'ily ait comme une barrière invisible et continuelle qui me ferme tous les passages. On dirait d'un mauvais génie qui sans cesse éloigne ou détourne le but et me dit : « Tu mourras sans l'atteindre! »
zoé. Quelle idée !
agathe. Hier, déjà, vous voyez bien que vous avez eu un beau triomphe. Des personnes qui étaient à l'audience m'ont dit qu'on avait été ému et entraîné; que plusieurs fois même on avait applaudi.
zoé. Le premier pas est fait.
agathe. 11 faut continuer.
edmond. Je ne peux pas forcer les clients à venir à moi.
agathe. Si vraiment! en appelant sur vous l'attention publique, en mettant de côté cette vaine timidité et cette modestie de dupe qui vous arrêtent.
zoé. Elle a raison.
edmond. Et moi, mes jeunes amies, je ne vous comprends pas.
agathe. En ce moment, par exemple, il y a un député à nommer à Saint-Denis.
edmond, étonné. Que dites-vous !
zoé. C'est vrai, mon mari me l'a appris ce matin.
agathe. Le peu de propriétés que vous possédez est situé clans ce pays-là, il faut vous mettre sur les rangs.
edmond. Moi! grand Dieu! y pensez-vous? jamais. agathe. Et pourquoi pas?
edmond. Une pareille ambition demande de si grands talents !
zoé. Vous n'avez donc jamais été à la Chambre? edmond. Si vraiment; mais auprès des électeurs quels seraient mes titres?
AGATHE. Avocat !
zoé. Ils arrivent tous !.. vous ferez comme eux.
agathe. Le succès d'hier doit vous mettre en évidence...
zoé. Faire parler de vous avec éloge... Il faut profiter de l'occasion... [Apercevant un domestique qui sort de chez M. de Montlucar et apporte des journaux.) Voici justement les journaux d'aujourd'hui... nous allons jouir de votre triomphe; lisez-nous, lisez vite l'audience d'hier... [Voyant Edmond qui tremble en dépliant le journal.) Vous tremblez d'émotion!
edmond. C'est vrai:
zoé. Est-il enfant !
agathe, à Edmond qui parcourt le journal. Eh bien! Monsieur, eh bien ! cela vous donne-t-il du courage?., ètes-vous content?
edmond, tombant dans un fauteuil. Ah ! c'est indigne !
toutes deux. Qu'avez-vous donc ?
edmond. C'est fait de moi ; ce dernier coup m'accable ; mon plaidoyer tronqué, défiguré... le contraire de ce que j'ai dit; et dans les endroits qui ont produit le plus d'effet... ceux où ont éclaté des applaudissements... on a mis entre deux parenthèses... « Murmures dans l'auditoire. » [Donnant le journal à Zoé.) Tenez... tenez... voyez plutôt!
zoé, regardant. C'est vrai. [Lisant à demi-voix à Agathe.) « La cause s'est défendue par elle-même; point de logique, « point de verve, point de mouvements oratoires ; et chacun « se demandait en sortant, comment l'on n'avait pas confié « cette affaire au jeune Oscar Rigaut, dont l'éloquence cha- « leureuse convenait bien mieux au sujet. »
agathe, prenant le journal. Oscar!
edmond. Quand je vous le disais : j'ai beau redoubler d'efforts, tout conspire contre moi... Impossible d'arriver jamais... c'est fini, j'y renonce.
zoé. Et pourquoi doue vous décourager? N'y a-t-il pas d'autres voix qui s'élèveront pour rendre témoignage à la vérité? Ceux qui étaient là à l'audience savent que vous avez bien plaidé.
edmond. Combien étaient-ils?., deux ou trois cents personnes peut-être, et cette feuille-là s'adresse à quinze ou seize mille abonnés; et demain, d.ins les salons de lecture, dans tous les lieux publics, deux cent mille lecteurs seront persuadés et répéteront que je suis un avocat sans instruction, sans talent, ineipable de défendre les intérêts qui me sont confiés !
zoe. Y pensez-vous?
edmond, reprenant le journal qu'il parcourt. C'est écrit... c'est imprimé! et votre mari est mieux traité... Je vois là un pompeux éloge de son dernier ouvrage !.. [Lisant.) « Qu'est- « ce que le génie ? n'est-ce pas l'étincelle électrique qu'un « ne peut saisir, bien qu'elle parcoure l'immensité... »
zoé, étonnée. Ah ! mon Dieu !
edmond. « C'est la réflexion que tout le monde fera en li- « sant le dernier ouvrage de M. le comte de Montlucar. »
zoé, à part, regardant du côté de la table, où était le brouillon écrit de la main de son mari. Ah! je comprends maintenant.
edmond. Un pareil éloge!.. Il est bien heureux!., cela ne m'arriverait pas, à moi...
zoe. Peut-être!., si vous le vouliez!..
agathe. Oui, sans doute; car une fois député, il faudra bien qu'on vous entende et qu'on vous ren le justice !
LA CAMARADERIE
zoé. A la tribune, on parle de haut.
edmond. Non, non... je vous remercie toutes les deux de votre amitié, de vos consolations, de vos conseils... mais mon parti est pris... Je ne me sens ni la force, ni le courage de parcourir une pareille carrière ; encore des intrigues, des cabales à combattre et à déjouer... Jamais je ne m'abaisserai jusque-là!
agathe. Et vous resterez toujours tel que vous êtes!
zoé. Et vous mourrez ignoré!..
edmond, avec désespoir. Oui, oui... je mourrai bientôt, je l'espère ; plût au ciel que cela fût déjà arrivé!
agathe, faisant un mouvement vers lui. Edmond!..
un domestique entre et dit: La voiture de Mademoiselle.
agathe, faisant signe d'attendre. C'est bien!.. (Elle va prendre son châle, pendant que Zoé vaprendre son chapeau, qui est plus loin, s%ir un autre meuble. — S'approchant d'Edmond, à demi-voix et d'un ton suppliant.) Vous ne voulez donc pas nous écouter et être député?..
edmond. A quoi bon ?
agathe. A beaucoup de choses ! ( Tout en arrangeant son châle et sans regarder Edmond.) Mon père disait hier qu'il ne serait pas du tout éloigné de donner sa fille à un député !..
edmond. 0 ciel!
agathe, se retournant vers Zoé, et prenant le chapeau qu'elle lui apporte. Merci, merci de ta peine... Adieu, ma chère Zoé, adieu ! (Elle sort vivement, et Zoé ta reconduit jusqu'à la porte du fond, pendant. qu'Edmond est resté sur le devant du théâtre, immobile de surprise.)