‹ Å’uvres illustrées (volume 2)Chapitre 322 sur 1121 · SCÈNE IL · texte numérisé non relu

SCÈNE IL

LA REINE, LA DUCHESSE, entrant par la porte du fond.

la duchesse, a remarqué ce mouvement et s'approche de la reine, qui reste assise et lui tourne le dos. Oserai-je demander à Sj Majesté de ses nouvelles ?

la reine, sèchement. Mauvaise... souffrante. ..indisposée...

la duchesse. Sa Majesté aurait eu quelques contrariétés...

la reine, de même. Beaucoup !

la duchesse. Mon absence peut-être...

la RWNE, de même. Oui, sans doute... je ne vois pas la nécessité d'aller ce matin à Windsor... quand je suis ici accablée d'affaires, obligée d'écouter des réclamations et des adresses du parlement.

la duchesse. Vous savez donc ce qui se passe?

la reine. Non vraiment...

la duchesse. Une affaire très-grave... très-fàcheuse. la reine. Ah ! mon Dieu !

la duchesse. Qui excite déjà dans la ville une certaine fermentation... Je ne serais pas étonnée qu'il y eût du bruit...

la reine. Mais c'est affreux... On ne peut donc pas être tranquille?.. Nous avions pour aujourd'hui, avec ces dames, une promenade sur la Tamise...

la duchesse. Que Votre Majesté se rassure... nous veillerons à tout... Nous avons fait arriver à Windsor un régiment de dragons, qui, au premier bruit, marcherait sur Londres. Je viens de m'entendre avec les chefs, tous dévoués à mon mari et à Votre Majesté.

la reine. Ah! c'est pour cela que vous étiez à Windsor?,.

la duchesse. Oui, Madame... et vous m'accusiez...

la reine. Moi... duchesse...

la duchesse, souriant. Ah ! vous m'avez fort mal accueillie... j'ai vu que j'étais en disgrâce.

la reine. Ne m'en veuillez pas, duchesse, j'ai aujourd'hui les nerfs dans un état d'agacement...

la dichesse. Dont je devine la cause... Voire Majesté aura reçu quelque fâcheuse nouvelle?..

la reine. Non vraiment...

la duchesse. Qu'elle veut me laisser ignorer de peur de m'affliger ou de m'inquiéter... Je connais sa bonté...

la reine. Vous êtes dans l'erreur.

la duchesse. Je Fai vu... Car à mon arrivée, vous avez caché un papier avec un empressement... et une émotion tels... qu'il m'a été facile de deviner que cela me concernait... moi...

la reine Non, duchesse... je vous le jure... Il s'agit tout uniment d'une jeune fille... (Tirant la lettre de son sein.) qui m'est recommandée par cette lettre... une jeune fille que je veux... que je désire placer auprès de moi...

la duchesse, souriant. En vérité!., rien de mieux alors... et si Votre Majesté veut permettre...

la reine, serrant la lettre. C'est inutile... je vous en ai déjà parlé... c'est la petite Abigaïl.

la duchesse, à part. 0 ciel!.. (Haut.) Et celui qui vous la recommande si vivement?..

la rené. Peu importe... j'ai promis de ne pas le nommer... et de ne pas montrer sa lettre.

la duchesse. A cela seul... je le devine!., c'est M. de Saint- Jean.

la reine, troublée. Je ne dis pas que...

la duchesse, vivement. C'est lui, Madame, j'en suis sûre...

la reine. Eh bien ! oui... c'est la vérité!

la duchesse, avec une colère qu'elle s'efforce de contenir. Ah! je comprends que nos ennemis l'emportent, puisque notre reine nous livre à eux, au moment où nous combattons pour elle... Oui, Madame, aujourd'hui même a été présenté au parlement le bill qui rappelle en Angleterre le prince Edouard, votre frère, et qui le déclare après vous l'héritier du trône. Ce bill, qui déjà soulève la répugnance de la nation et les murmures du peuple, c'est nous qui le soutenons contre Henri de Saint-Jean et le parti de l'opposition, au risque d'y perdre notre popularité, et plus tard notre pouvoir. Voilà ce que nous faisons pour notre souveraine; et elle, loin de nous seconder, entretient pendant ce temps des correspondances secrètes avec nos adversaires déclarés; et c'est pour eux enfin qu'elle nous abandonne et nous trahit...

la reine, à part, avec impatience. Encore une scène de plaintes et de jalousie... en voilà pour toute la journée. (Haut.) Eh ! non, duchesse... tout cela n'existe que dans votre imagination, qui dénature et exagère tout. Cette correspondance n'a rien de politique, et ce qu'elle renferme est d'une nature telle...

la duchesse. Que Votre Majesté craint de me la montrer...

la reine, avec impatience. Par égard pour vous. (La lui donnant.) Car elle contientdes faits que vous ne pouvez nier.

la duchesse, parcourant la lettre. N'est-ce que cela? l'attaque est peu redoutable.

la reine. Ne vous êtes- vous pas opposée à l'admission d'Abigaïl !

la duchesse. El c'est ce que je ferai encore de tout mon crédit auprès de Votre Majesté.

la reine. Il n'est donc pas vrai, comme on l'assure, qu'elle est votre cousine?..

la duchesse. Si, Madame... j'en conviens, je l'avoue hautement; c'est pour cela même que je n'ai point voulu la placer auprès de vous. On m'accuse depuis si longtemps, moi surintendante de voire maison, de donner tous les emplois à mes amis, à mes parents, à mes créatures; de n'< ntourer Votre Majesté que de ma famille ou de gens à ma dévotion ; nommer Abigaïl serait donner contre moi un prétexte de plus à la calomnie; et Votre Majesté est trop juste et trop généreuse pour ne pas me comprendre.

la reine, avec embarras el à moitié convaincue. Oui cer-

tainement... je comprends bien... mais j'aurais voulu cependant que cette pauvre Abigaïl...

la duchesse. Ah! soyez tranquille sur son sort... je lui trouverai loin de vous, loin de Londres, une position brillante et honorable. C'est ma cousine, c'est ma parente.

la reine. A la bonne heure...

la duchesse. Et puis d'ailleurs, l'intérêt que Votre Majesté daigne lui porter. .. Je suis si heureuse quand je puis prévenir ou deviner ses intentions... C'est comme ce jeune, homme... cet enseigne dans les gardes, que l'autre jour Votre Majesté avait eu l'air de me recommander.

la reine. Moi?., qui donc?

la duchesse. LepelitMasham,dontelle m'avaitfait l'éloge.

la reine, avec un peu d'émotion. Oui, c'est vrai, un jeune militaire, qui tous les matins me lit le journal des modes.

la duchesse. J'ai trouvé moyen de le faire passer officier aux gardes. Une occasion admirable, dont personne ne se doutait, pas même le maréchal... qui a signé presque sans le savoir... et ce matin le nouveau capitaine viendra remercier Votre Majesté-

la reine, avec joie. Ah! il viendra!

la duchesse. Je l'ai mis sur la liste d'audience.

la reine. C'est bien! je le recevrai. Mais si les journaux de l'opposition crient à l'injustice, à la faveur...

la duchesse. C'est le maréchal... ça le regarde... ce n'est plus un emploi dans votre maison.

la reine, allant s'asseoir près de la table, à gauche. C'est juste!

la duchesse. Vous voyez bien que quand cela est possible, je suis la première à vous seconder.

la reine, assise, et se tournant vers elle. Vous êtes si bonne !

la duchesse, debout, près du fauteuil. Mon Dieu non ! au contraire... je le sens bien... mais j'aime tant Votre Majesté, je lui suis si dévouée...

la reine, à part. Après tout, c'est vrai!

la duchesse. Et les rois ont si peu d'amis véritables!., d'amis qui ne craignent pas de les fâcher... de les heurter, de les contrarier... Que voulez-vous, je ne sais ni flatter... ni tromper... je ne sais qu'aimer...

la reine. Oui, vous avez raison, duchesse, ■ l'amitié est une douce chose...

la duchesse. N'est-il pas vrai?.. Qu'importe le caractère? le cœur est tout... (La reine lui tend la main que la duchesse porte à ses lèvres.) Votre Majesté me promet qu'il ne sera plus question de cette affaire... elle a pensé ine faire perdre vos bonnes grâces... elle m'a rendue si malheureuse...

la reine. Et moi aussi !

la duchesse. Le souvenir en serait trop, pénible. Qu'elle soit à jamais oubliée !

la reine. Je vous le promets.

la duchesse. Ainsi, c'est convenu... vousne reverrez plus cette petite Abigaïl?..

la reine. Certainement.

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