‹ Å’uvres illustrées (volume 2)Chapitre 384 sur 1121 · SCÈNE XII · texte numérisé non relu

SCÈNE XII

JULIEN, JOSÉPHINE, puis MADAME VAN-BERG, sortant de la porte à droite.

madame van-berg. Tout ce que vous me montrez là est charmant ! et s'il ne tenait qu'à moi, je prendrais toutes les étoffes de votre magasin; mais mon mari ne me ferait jamais un pareil cadeau. (Au domestique.) Portez toujours ces échantillons dans la voiture.

julien, saluant. Madame Vau-Berg!

Joséphine. Comment! c'est elle! il me semblait aussi que je l'avais déjà vue.

madame van-berg, apercevant Julien. Monsieur Julien, vous n'êtes pas au bureau ?

julien . Non, Madame; je ne dois plus y reparaître : monsieur votre mari m'a congédié.

madame van-berg. Que dites-vous là? ce n'est pas possible! et je vais à l'instant parler pour vous.

julien. J'ai de fortes raisons de croire que vous ne réussirez pas ; mais je vous en prie, Madame, daignez réserver votre protection et vos bontés (Montrant Joséphine.) pour une personne que j'allais épouser, sans l'accident qui me prive de ma place.

madame van-berg. Eh! mon Dieu, de grand cœur ! que pourrais-je faire pour elle?. . Qui êtes-vous, ma chère enfant, et quel est votre nom?

Joséphine. Joséphine Durand.

madame van-berg, avec émotion. Joséphine Durand!.. Seriez-vous parente d'une ancienne lingère qui demeurait rue Saint-Martin?

Joséphine. Oui, Madame, je suis sa nièce.

madame van-berg. Sa nièce.

julien, à madame Van-Berg. Eh mais ! Madame, qu'avezvous donc?

madame van-berg. Moi? rien; j'ai connu autrefois ses parents. N'aviez-vous pas une cousine?

Joséphine. Oui, Madame, une cousine germaine, que je n'ai pas vue depuis huit ou dix ans.

madame van-berg. Votre cousine Gabrirlle; je l'ai vue en pays étranger, à Amsterdam.

Joséphine. Vous la connaissez? vous savez où elle est? Ah! dites-moi, Madame, est-elle heureuse?

madame van-berg, souriant. Pas beaucoup. Elle a fait un grand mariage; elle a des gens, un hôtel, un équipage; et huit années de fortune l'ont tellement changée, que maintenant, j'en suis sûre, vous ne pourriez la reconnaître.

Joséphine. Vous croyez?

madame van-berg. Oui ; je crois qu'elle s'ennuie beaucoup de son état de grande dame ; il ne tiendrait môme qu'à elle de se croire malheureuse, si elle avait le temps de refléchir, du moins elle me Fa dit.

julien. Comment! Madame, il se pourrait?

madame van-berg. Je sais son histoire qu'elle m'a souvent racontée. 11 ya huit ans qu'un négociant étranger, désespéré de ses rigueurs, lui proposa de l'épouser, et l'emmena dans son pays, en lui défendant toute relation avec ses parents...

julien. Je comprends alors pourquoi il ne l'a pas laissée venir à Paris.

madame van-berg. Une seule fois, depuis son mariage, ce qui est fort désagréable, et c'est là le moindre de ses chagrins; car, vrai, elle en aurait beaucoup, si elle n'avait pas dans ses grandeurs conservé un peu de l'insouciance et de la philosophie de sa première condilion. Éloignée de son pays, privée de ses amis, négligée par un époux qui la trompe, j'en suis sûre, et qui lui fait payer, par son indifférence ou ses reproches, la folie qu'il a faite autrefois en l'épousant, voilà son sort, vous fait-il envie?

julien. Non, sans doute.

madame van-berg, vivement. Vous avez raison : croyezmoi, mon enfant, ne l'imitez pas, restez toujours dans votre sphère, n'épousez que votre égal : les richesses ne sont pas le bonheur, et souvent, pour les acheter, il en coûte plus cher qu'on ne croit.

Joséphine. Ma pauvre cousine ! que ne puis-je la voir!

madame van-berg. Elle le désire autant que vous. Mais vous n'auriez pas dû, sans en prévenir, quitter la maison où vous étiez . elle aurait pu vous retrouver, vous protéger; et tenez, dans quelques jours je pars pour Amsterdam, et si vous voulez, je vous emmène avec moi, je vous conduis auprès d'elle.

Joséphine, avec joie. Dites-vous vrai?

madame van-berg. Oui, sans doute.

Air d'Une heure de mariage.

De son cœur le mien est garant, Sur votre sort soyez tranquille; Pour elle jusqu'à ce moment La richesse était inutile :

Son argent va mieux se placer, Et d'aujourd'hui, je le suppose, Sa fortune va commencer A lui rapporter quelque chose.

En attendant, je veux la représenter, et faire pour vous ce qu'elle ferait elle-même. Parlez, en quoi puis-je vous servir? Quel est votre sort?

Joséphine. Le plus heureux du monde, si j'épouse Julien! car je n'ai pas autre chose à désirer.

madame van-berg. N'est-ce que cela? je m'en charge : des obstacles à vaincre, des amants à unir, c'est charmant ! Je rentre chez moi, je parle à mon mari : s'il est sorti, je me mets à sa poursuite, j'obtiens de lui votre dot, la place de Julien.

julien. Il refusera.

madame van-berg. Oui, d'abord, par habitude; mais je sais le moyen de le déterminer. J'entends du monde. (A Julien.) Venez; donnez-moi la main. (A Joséphine.) Adieu; avant peu vous aurez de mes nouvelles. Ah ! voilà une belle journée pour moi! (Elle sort avec Julien.)

Joséphine, la regardant sortir. Ah ! l'excellente dame ! quelle bonté ! quelle générosité ! je ne peux encore y croire!

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