SCÈNE PREMIÈRE
[Au lever durideau, M. Godard est devant une table et écrit. Mesdames Benoist, Renard et Durozeau sont assises à gauche, et travaillent à la layette en causant.)
M, godard, écrivant. « M, Godard, marchand rubanier,
« rue Saint-Denis, a l'honneur de vous faire part que ma- « dame Godard, son épouse, vient d'accoucher heureuse- « ment d'un garçon.
« La mère et l'enfant se portent bien. »
Voilà le cent soixante-treizième; j'en ai la main fatiguée.
madame benoist. C'est comme je vous le dis, ma chère madame Renard, ce petit garçon-là me ressemble à s'y mé-
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LE PARRAIN
prendre. Ce n'est pas parce que je suis sa grand'mèrej niais c'est tout mon portrait.
m. godard. Laissez donc, il a tout mon profil.
madame renaud. C'est-à-dire celui de votre femme; ou plutôt, voulez-vous que je \ous dise à qui il ressemble? à M. Durand, ce vieux garçon qui demeure ici dans la maison, au premier.
m. godard, se levant. Qu'est-ce que vous dites là, m adame Renard"? Point de pareilles plaisanteries, s'il vous plaît.
madame renard. Je le dis, parce que c'est frappant.
m. godard. C'est ce qui vous trompe, entendez-vous; mon fils me ressemble, et il doit me rassembler, parce qu'enfin... Je sais ce que je dis, et ce n'est pas après douze ans de mariage...
madame benoist. Allons, n'allez-vous pas vous fàcber, mon cher Godard?
m. godard. Non, c'est qu'on sait combien j'ai d'affaires aujourd'hui. Mes billets de faire part qui ne sont pas finis; le parrain de mon fils qui n'est pas encore trouvé; l'accouchée qui veut que je lui fasse un cadeau; une lettre de change à payer ce matin, et l'enfant qui ne tette pas. Et c'est au milieu de ces tracas de toute espèce qu'on vient me rompre la tète de M. Durand; M. Durand, que nous connaissons à peine, qui a quelquefois salué ma femme sur l'escalier, et qui n'a jamais fait que la regarder.
madame renard. Eh bien! c'est ce que je voulais dire, un regard .
toutes les femmes. Sans doute, c'est un regard.
madame benoist. Eh! oui, mon gendre, cela se voit tous les jours. 11 n'y a rien de plus raisonnable et de plus tranquillisant que les regards. Demandez à ces clames. Mais vous voilà toujours affairé, toujour; effrayé du moindre embarras, et vous donnant toujours beaucoup de mal sur place, sans faire un pas pour en sortir. Voyons le plus pressé. Vous occupez-vous du parrain?
m. godard. Eh non, puisque voilà irois de mes parents ei amis intimes qui ont refusé tout net. Vous ne pouvez pas vous imaginer combien cet enfant-là me donne de peine. Un enfant frais et vermeil qui est tout mon portrait.
madame renoist. Eh ! il s'agit bien de cela. Quant à la marraine, elle ne sera pas difficile à trouver. On sait que pour le premier enfant t;'est toujours la grand'mcre, c'est de droit.
m. godard. Du tout, du tout; le choix est déjà fixé, la proposition a été faite et acceptée.
m kDAME benoist. Voilà, par exemple, ce que je ne souffrirai point; n'est-i! pas vrai, Mesdames?
m. godard. Allons, n'allez-vous pas encore me mettre un nouvel embarras sur les bras? Vouloir que je fasse un affront à madame de Saint-Ange, la femme d'un banquier! un banquier de la rue du Mont-Blanc! ma meilleure pratique! Certainement, Mesdames, quand la Chaus-ée-d'Antin est assez bonne pour venir rue Saint-Denis, on doit s'estimer trop heureux.
madame benoist. Oui, une femme à équipage qui sera marraine de votre fils! Et Dieù sait comme on va jaser! pane que vous sentez bien que les grandes d unes... Si je vous racontais à ce sujet l'histoire que nous a dite hier madame Prudent, la sage-femme...
toutes les femmes, se levant et écoutant. Une histoire!
Les précédents, MADAME PRUDENT.
m\d\me i'ri dent. Monsieur Godard ! monsieur Godar l ! madame benoist. EU*, lenezj voilà madame Prudent qui \ i vous la raconter elle-mônit,.>
madame prudent. Ah! mon histoire du beau jeune homme inconnu; je vous la dirai tout à l'heure. Mais je viens avant tout annoncer une bonne nouvelle à M. Godard : son fils sera baptisé.
m. godard. Comment, madame Prudenf, vous auriez trouvé un parrain?
madame prudent. Où en seriez-vous sans moi ? mais quand j'entreprends quelque chose... Ah! Mesdames, quel état que celui de sage-femme! Un état continuel de silence et de di crétion, ia consolation de l'humanité, l'espoir des familles et la providence des nourrices?
m. godard. Vous dites donc que vous avez...
madame prudent. Un parrain magnifique, un garçon riche, aimable, galant, et que vous avez sous la main; car il demeure dans la maison, au premier; en un mot, c'est M. Durand.
tous. Comment! M.Durand.
madame prudent. Oui; je viens d'arranger cela avec sa gouvernante, mademoiselle Babet, que je connais de longue main, et qui s'est chargée de la négociation. C'est une affaire faite, parce qu'un vieux girçon ne peut pas avoir d'autre avis que celui de sa gouvernan'e.
m. godard. Hum! hum! jevous avouerai que M. Durand...
madame prudent. Vous ne pouvez pas mieux choisir. Un homme seul, tranquille, qui n'a ni enfant ni famille, et qui peut un jour adopter votre fils, ou le coucher sur son testament : avec les gens riches il y a toujours de la ressource; c'est comme mon bel inconnu dont je vous parlais tout à l'heure. Croiriez-vous qu'il m'a donné vingt-cinq louis pour être venu me réveiller avant-hier àminuit, et m'avoir menée dans une belle voiture, dans un b 1 hôtel, où une jeune dame venait démettre au monde une petite fille charmante? Je vous raconterai tout cela en détail; et quoique M. Durand n'ait ni équipage, ni bel hôtel, savez-vous qu'il a douze mi le livres de rentes?
tout le monde. Douze miile livres deréntes!
m. godard. Oui; mais ce que disait tout à l'heure madame Kenard, ça peut faire jaser.
madame benoist. On ressemble à qui on peut. S'il fallait s'inquiéter de cela!
m. godard. Vous croyez? Il me semble alors qu'en qualité de père de l'enfant, je dois me présenter moi-même au parrain, ci lui faire une visite.
toutes. Mais il n'y a pas de doute.
m. godard. Encore une chose à faire. Je vous dis que j'en perdrai la tète. Eh vite, madame Prudent, mes gants; et puis il faudra envoyer quelqu'un chez madame de Saint- Ange, la marraine, rue du Mont-Blanc, pour la prévenir des noms et du choix du parrain. [S' impatientant.) Eh bien, madame Prudent, mes gants, mon chapeau. 11 est sûr que M. Durand s'attend à ma visite.
madame prudent. Eh! tenez, le voici lui-même qui vient \o'.is déclarer qu'il accepte.
m. godard, aux femmes. Ah! mon Dieu! ôtez donc ces langes et ces brassières qui sont sur tous les fauteuils; ça n'est pas décent.