‹ Å’uvres illustrées (volume 2)Chapitre 48 sur 1121 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

(Un salon du palais.) SCÈNE PREMIÈRE.

CHARLES-QUINT, assis, enrobe de chambre de velours, dans un fauteuil à gauche; GUATTINARA, debout près de lui.

guattinara. Quoi, sire ! moi qui croyais qu'on m'avait desservi auprès de Votre Majesté, et qui attendais son retour de Tolède comme le signal de ma disgrâce, je reçois de mon maître, du puissant Charles-Quint, le titre et la charge de ministre du palais!

Charles-quint. Pour que la fumée du pouvoir ne te monte pas trop à la tè'e, nous allons te dire pour quelles raisons nous t'avons choisi, toi, simple cadet d'une illustre maison, de préférence à tout autre. Jeune et sans cxpcrioiiçe, tu te laisseras guider par moi; sans renommée politique, on n'ira pas t'attribuer, comme au vieux duc delTnfantado, ton prédécesseur, tout ce que je pourrai entreprendre d'audacieux et d'habile. Enfin, tu as une ambition, une ambition effrénée ?

GUATTINARA. Ail! STI».!...

charles-quint. Ne t'en défends pas! c'est ton principal mérite à mes yeux! De plus, ce qui nuit aux hommes d'Ëlat, ce sont les femmes; c'est par elles que s'est perdu le roi de

LAGNY. — lmj>riiiu<rie de Vulat el Cie. «g

LES CONTES DE LA REINE DE NAVARRE

France, le chevaleresque François ier, naguère mon rival cl aujourd'hui mo i prisonnier, ici, à Madrid. C'est pour elles que le duc Philippe d'Autriche mon pore a risque un Irône et ses jours peut être ! et moi-même... (c'est sans doute dans !e sang') j'ai vingt fois failli compromettre les plans les plus habilement conçus pour une fantaisie, un caprice du moment... amours qui ne duraient que l'espace compris entre un désir et un regret... tandis que toi, Guattinara, je l'ai observé!... impassible et froid...

guattinara. Vous croyez, sire?

charles-quint. Oui! et voilà pourquoi je t'ai pris pour ministre. Maintenant, parlons d'affaires! De quoi s'agit-il ce matin ?

cuattinara. D'abord, sire, du jour à cbiiisir par Voire Majesté pour son' mariage avec l'infante Isabelle de Portugal!...

Charles quint. J'arrive, et je l'ai à peine entrevue hier soir; mais toi, Guattinara, qui as passé l'année dernière six mois à Lisbonne, comme envoyé extraordinaire, tu voyais la princesse Isabelle?

guattinara, acre embarras. Oui, sire !

chap.les-quint. Très-souvent, à ce qu'on (lit.

cuattinara, de mc'me. Quelquefois, sire! Nièce du roi Emmanuel, dont la fille existait encore, l'infante Isabelle vivait dans la solitude, partage ord inaire des princes sans crédit ; on lui trouvait même fort peu de mérite; mais depuis, et grâce aux circonstances, elle en a acquis beaucoup.

charles-quint. Je la verrai, ce matin, à la messe, et demain soir chez elle, où je désire qu'il y ait réception; tu le lui feras savoir. Après, de quoi as-tu à me parler?

guattinara, ouvrant son portefeuille. D'une demande d'audience adressées Votre Majesté.

charles-quint. Par qui?

guattinara. Parmi Français, le comte Henri d'Albrct, qui a été blessé à Pavie.

charles-quint. Que vient-il faire à Madrid?

guattinara. II demande à partager la captivité du roi François Ier, son maître.

charles-quint, froidement. Ce doit être un jeune homme?

guattinara . Un tout jeune homme.

charles-quint. C'est juste! c'est d'un noble cœur! 11 serait difficile, en le voyant, de refuser... {Lentement.) C'est pour cela...

guattinara. Que Votre Majesté lui accorde cette audience?

charles-quint, après avoir réfléchi. Tu t'arrangeras, Guattinara, pour l'ajourner indéfiniment! Après, de quoi s'agit-il?

guattinara. De l'objet le plus important et le plus grave. Quelle conduite aurai-je à tenir avec le roi François Ier, votre captif?.. Depuis trois mois il est prisonnier à Madrid sans avoir pu, malgré toutes ses instances, obtenir une entrevue de son frère, l'empereur Charles-Quint. Quelles sont les intentions de. Votre Majesté?

charles-quint, d'un air distrait. Mes intentions?..

guattinara . Votre Majesté consent-elle à le voir, à lui parler?..

charles-quint. Non!

guattinara. Vos idées sont alors de lui donner la liberté? charles-quint. Non !

cuattinara. Alors... sire, que voulez-vous faire?

charles-quint. Tu ne devines pas?

cuattinara, timidement. Presque!... Je crois, s'il tuVsl permis de le dire, que Votre Majesté travaille en ce moment à ne rien faire cl compte sur moi, pour l'y aider, afin d'amener par l'impatience i'l l'ennui delà captivité à des concessions... qu'un n'eût jamais faites.

Charles-quint, regardant tluallinara avec bonté. Voilà longtemps que tu es debout, Guattinara.,, Assieds-loi.

guattinara, s'en défendant. Devant l'empereur?..

c:n:u.ES-QUiNT, de même. L'empereur le veut. [Avec bonté.) C'est toi qui d'abord avais été préposé par moi, pendant que j'étais à Tolède, à la garde da.roi François Ier notre frère... Comment cela s'est-il passé? je veux tout savoir! Et d'abord, son entrée à Madrid...

guattinara. A été magnifique... on eût dit non pas un captif, mais un vainqueur, un monarque rentrant dans sa capitale. Les Espagnols aiment la valeur, sire, etee roi qui, entouré d'une vingtaine de braves, avait combattu jusqu' au dernier moment contre une armée entière, ce roi chevalier, qui avant déjà reçu trois blessures, refusait de se rendre a i connétable de Bourbon, à un traître, et choisissait un loyal officier, un Espagnol, pour lui remettre son épée, que celuici recevait un genou en terre... tout cela avait exalté les tètes ; les maisons étaient pavoisces aux armes de France; des feuillages ou des fleurs jonchaient les rues, et tous les balcons étaient garnis de jolies femmes qui, agitant leurs mouchoirs, criaient : Vive le roi de France!..

charles-quint, s'e.fforçant de sourire. Et le roi d'Espagne?...

guattinara. On y pensait peu dans ce moment; ce qui me choquait, moi, et me blessait au cœur.

charles-quint. Ce bon Guattinara ! . .

guattinara. Mais au palais, c'était bien autre chose encore! Quelle réception, grand Dieu! des cercles, des bals, des fêtes. Nos marquises, nos duchesses, ce qu'il y avait de plus élevé à la cour, à commencer par la prineesse liléonore votre sœur, yen dent chaque jour rendre hommage au vaincu de Pavie, qui tenait cour plénière et trônait à votre place! cela m'a paru un crime de lèse-majesté; sans compter qu'un tel accueil lui devait mettre trop de fierté an camr... et le rendre trop difficile aux accommodements. Je me suis dit, puisque Votre Majesté m'avait laissé toute latitude à cet égard, qu'il fallait briser sa force et affaiblir son courage par l'abandon, la solitude, et substituer à une prison dorée une captivité réelle.

charles-quint, se levant. Très-bien!

guattinara. Mais ce qui était difficile alors le devient bien plus aujourd'hui... Voilà quinze jours que la sœur de François Ier, la princesse Marguerite, est à Madrid.

charles-quint. Eh bien?..,

guattinara. Eh bien'... pour parvenir jusqu'à ce frère dont la vue lui est interdite, il n'y a pas, en votre absence, un des conseillers de la couronne qu'elle ne soit parvenue à intéresser en sa faveur. Aux uns, elle raconte les fatigues et les périls de sou voyage, au cœur de l'hiver, en pays ennemi, pour apporter ses consolations à ce frère, son idole et son dieu!., chez d'autres, ranimant les vieux sentiments de fierté et de générosité espagnole, elle leur rappelle que le Cidrenvoyaitsans rançonles rois maures qu'il avait vaincus Dans les salons du palais, elle fait de la politique avec le président de l'audience de Castille, des vers avec votre secrétaire, de la théologie avec le grand inquisiteur; et s'il se trouve par hasard quelques sévères et impassibles hidalgos, devant qui ses séductions soient impuissantes, c'est à leurs femmes qu'elle s'a lresse. Avec les plus jeunes, elle devise tendresse et propos galants; avec d'autres plus mûres, elle s'occupe de toilette etde modes de France; à celles-ci, attentives et charmées, elle récite ses contes joyeux et naïfs, inépuisable arsenal de malices féminines dont celles mêmes qui l'écoutenl ont souvent fourni les traits! Confidente et amie intime de toutes, c'est elle que chacune consulte, sur la coupe d'un habit de bal, la forme d'un bijou ou l'or lounance d'une fête. Enfin, quoique femme, toutes les femmes l'adorent, et la prennent pour modèle. Aussi , depuis quelques jours, sire, votre cour n'est plus reconnaissable ; ii la gravité espagnole, au respect de l'étiquette, à l'entre-

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tien muet et décent de nos salons ont surcédé la gaieté, Fétourderie française ; c'est un bruit continuel de conversations, de chansons, d'éclats dé rire, et l'on dirait qu'avec son roi captif, Paris tout entier se retrouve à Madrid.

charles-quint, se levant, avec gravité. Oui! Marguerite est d'autant plus dangereuse, qu'à toutes ses qualités ou à ses défauts elle joint celui d'être honnête femme! Vertu galante et folle , en apparence , mais appuyée sur une vraie dévotion, défendue par une haute coquetterie; et je ne sais rien d'aussi difficile à vaincre qu'une sagesse qui rit toujours! [D'un air d'abandon.) Sais-tu, Guattinara, que j'ai dû l'épouser?

guattinara. Vous, sire?..

charles-quint. Je l'avais fait demander en mariage, et elle m'a bravement refusé.

guattinara. Je conçois alors que Votre Majesté ait résolu de ne pas la voir.

charles-quint. C'est la première personne que j'ai aperçue hier soir, à mon arrivée de Tolède, dans l'appartement d'Ëléonore d'Autriche, ma sœur, à côté de la princesse de Portugal, ma fiancée! Elle achevait de broder une anmônière, dont j'admirais le travail, m'informant (ce qui était presque l'engager à me l'offrir) àqui elle destinait ce chef-d'œuvre?.. Au plus loyal des chevaliers, répondit-elle froidement !.. et elle ne me l'offrit pas!

guattinara, C'est d'une fierté!., d'une insolence!..

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