‹ Å’uvres illustrées (volume 2)Chapitre 506 sur 1121 · LE COMTE, VALÉRIE · texte numérisé non relu

LE COMTE, VALÉRIE

valérie, sortant de son appartement. Ambroise! Ambroise! Je voudrais bien savoir si le comte est parti. Ambroise avait promis de venir me reprendre ; et moi, quand on m'oublie... (Entendant le comte qui a fait quelques pas vers elle.) Ah ! te voilà! Viens; donne-moi la main. (Le comte s'avance et saisit sa main.) Eh mais, ce n'est pas la main d'Ambroise ! (Avec une émotion marquée.) 0 ciel! est-il possible! (Met~ tant son autre main surdon cœur.) Voilà ce que j'éprouvais autrefois. (Au comte.) Qui que vous soyez, si vous n'êtes pas lui, ne me répondez pas, et laissez-moi mon erreur. Ernest, est-ce toi?

le comte. Valérie !

valérie. Dieux ! Il ne m'a donc pas oubliée !

le comte. Oui, c'est Ernest qui, fidèle à sa promesse, revientte défendre, te protéger. Veux-tu me rendre mes droits, me permettre d'èlre encore ton guide, ton ami? Valérie, le veux-tu ?

valérie, écoutant toujours. Parle, parle encore, j'ai besoin de t'entendre ; il y a si longtemps que ta voix n'a retenti à mon oreille !

le comte. J'allais te chercher à Olbruk, au château de Rinsberg, dans ces lieux qui me rappelaient tant de souvenirs.

valérie. Que vous est-il arrivé? qu'ètes-vous devenu? que de choses vous aurez à me râcontef ! Vos peines, vos chagrins, vos dangers, songez, mon ami, que je veux tout savoir.

le comte. Et vous. Valérie, pendant ces trois années d'absence, que faisiez-vous?

valébie. J'attendais. Et si vous saviez, Ernest, combien pour moi les instants s'écoulent lentement! Vous, du moins, vous pouvez les compter; mais moi! j'ignore ce que vous appelez des jours, des semaines, des mois ; depuis votre absence, ce n'était qu'une nuit, mais qu'elle fut longue! Enfin, n'en parlons plus; il me semble qu'elle est finie, et que je m'éveille. Vous voilà!

le comte, souriant. Oui; vous avez raison, c'est le jour qui revient; je l'espère du moins.

valérie. Et c'est pour moi que vous retourniez à Olbruk? le comte. Oui, Valérie, j'y allais pour vous épouser. vai.érie. Que dites-vous? Moi, Ernest; moi, votre femme! le comte. Je suis libre et maître de mon sort. Quel qu'il soit, voulez-vous le partager?

valéuie. Ah ! si je n'écoutais que mon cœur, je serais peut-être assez égoïste pour accepter; mais il est bien temps qu'à mon tour je pense à votre bonheur. (Le cherchant de la main.) Mon ami, où ètes-vous? écoutez-moi. Quand vous m'avez quittée, j'ignorais les idées, les opinions d'un monde qui m'était étranger. Depuis, ce que j'ai entendu, ce que j'ai cru comprendre m'a fait réfléchir sur vous, sur moi-

VALÉRIE

même, et dans l'état où je suis, je ne consentirai jamais à unir votre sort au mien.

le comte. Valérie!

valérie. Je ne rougis point de mon manque de fortune, vous êtes assez généreux pour me le pardonner. Mais je ne vous porterai point en dot le malheur qui m'accable; je ne condamnerai pas celui que j'aime à des soins, à des égards continuels qui ne coûteraient rien... à vous, je le sais, mais à celle qui les reçoit ! Oui, Ernest, soyez encore mon guide, mon ami ; ne m'abandonnez pas, car je ne pourrais y survivre; mais qu'une autre que moi soit votre femme, votre compagne ; j'en aurai la force, le courage, Plus qu'une autre je puis supporter celte idée, "car je saurai votre bonheur, et du moins, je ne le verrai pas.

le comte. Ah! Valérie! si vous m'aimiez, auriez-vous le courage de me parler ainsi?

valébie. Eh! c'est parce que je vous aime que je vous refuse ! Ernest, je ne veux pas vous affliger ; mais nous ne serions pas heureux ; tout ne serait pas commun entre nous; vous auriez des plaisirs que je ne pourrais partager, et songez, Monsieur, si je devenais jalouse ! cela peut arriver, je le sens, et très-aisément, j'en mourrais d'abord ! Vous voyez donc bien que, pour notre bonheur à tous deux, il faut que je sois toujours votre sœur et votre amie?

le comte. C'est là votre résolution?

valérie. Oui, inébranlable comme l'amour que j'ai pour vous.

le comte. Et si par hasard vous veniez à recouvrer la vue? yalérie, souriant. Pour cela, mon ami, vous savez bien que c'est impossible.

le comte * Mais enfin, si l'on vous proposait d'essayer? valérie. Je crois que je refuserais.

le comte. Et pourquoi?

valérie. Parce qu'une pareille tentative me donnerait des idées.,, un espoir qui, s'il élaitdéçu, me rendrait l'existence insupportable, taudis que, telle que je suis, je ne désire rien, je me trouve heureuse... du moins depuis quelques instants.

le comte, la regardant. Ah ! que vous le seriez davantage, si vous connaissiez comme moi le bonheur devoir ce qu'on aime!

valérie. Je suis moins à plaindre que vous ne croyez. Teneï, mon ami, je vous vois.

le comte. Vous, Valérie !

valérie. Oui, tous vos traits sont là, mon imagination me tes représente, et je suis sûre qu'elle est fidèle.

le comte. Quoi ! vous croyez que si la vue vous était rendue, vous pourriez me reconnaître?

Valérie. Sur-le-champ; et jugez donc quel avantage j'ai sur vous! Je vous ai entendu parler de la vieillesse, desra-* vages du temps. Pour moi, ils seront insensibles; vous serez toujours le même ; je n'aurai pas le chagrin de voir vos traits s altérer, se flétrir. Ils seront comme mon amitié; ils ne vieilliront pas!

le comte. Et ces merveilles qui Vous environnent et que vous ignorez; ce beau ciel dont l'aspect est si consolant; ce spectacle imposant dont vous semblez exclue, et qui doublerait de prix si je pouvais l'admirer avec vous; et ce bonheur plus doux encore de s'entendre d'un regard, de lire dans les yeux d'un ami, de pouvoir tracer ces caractères cliéris qui rapprochent et les temps et les lieux.., En s'éerivant, Valérie, il n'y a plus d'absence !

valérié. Ah! voîlà ce que je craignais. Pourquoi me tenter ainsi? Pourquoi me donner l'idée d'un bonheur dont je ne pourrai jamais jouir?

le comte. Et si rien n'était plus facile? Si ee miracle ne dépendait que de vous, de votre coiffage?

valérie. De moi ! Parlez. J'exposerais ma vie pour être digne de partager la vôtre!

le comte. Eh bien, j'ai un ami qui vous est dévoué ; et si le ciel ne trompe point mes espérances, ilsaura vous rendre à la lumière. Daignez vous confier à ses soins, à son zèle, et dès ce soir je vous mène auprès de lui. Quoi ! vous hésitez?

valérie. Non; mais l'idée seule me rend toute tremblante. Songez bien, Ernest , à ce que je vous ai dit! Rien ne pourra changer ma résolution, et si ce projet ne réussit pas, il faut renoncer à jamais à l'espoir d'être à vous!

le comte. N'achevez pas; ne m'offrez pas une pareille idée. Dites-moi seulement que vous acceptez.

valérie. Mon ami, ayez pitié de moi; laissez-moi quelques instants, jusqu'à ce soir.

le comte. Eh bien! à ce soir. Valérie, vous rappelez-vous le château de Rinsberg, et me donnerez-vous encore votre bouquet?

valérie. Quoi! vous n'avez point oublié notre ancien gage d'amitié?

le comte. Aujourd'hui, si je le reçois, je le regarderai comme un gage d'amour, comme un consentement à notre union. Mais on vient. Adieu, adieu, Valérie.

valérie. Vous me quittez?

le comte. Pour quelques instants. Je vais tout préparer; à ce soir. Vous consentirez, n'est-ce pas? (fi sort en saluant Henri, qui vient d'entrer par le fond.)

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