CAROLINE, LE COMTE
Caroline. Vous allez penser, Monsieur, que je tiens peu à mes résolutions; car je m'étais bien promis que d'aujourd'hui il ne serait pas question d'affaires entre nous. Eh bien! Monsieur, que me voulez-vous, et qu'avez-vous décidé?
le comte. Je n'oserais vous le dire, Madame; mais daignez m'ente ndre, et après ce que je vais vous confier, j'espère que c'est vous-même qui prononcerez.
Caroline, à part. Eh ! mon Dieu, que veut-il dire ? je n'y suis plus.
le comte. Vous n'ignorez pas que, dernier héritier d'une famille très-nombreuse, je ne devais jamais espérer le titre et les richesses dont je jouis aujourd'hui. Mon refus d'entrer dans les ordres m'avait brouillé avec mes parents; mais j'avais fait de brillantes études, j'étais plein de courage, d'enthousiasme ; et, comme tous les jeunes gens de mon âge, dans mes rêves d'indépendance, j'espérais ne devoir ma fortune qu'à moi-même. Je partis, sans prévenir personne
VALÉRIE
pour commencer mon tour d'Europe ; il ne fut pas long ; je n'avais pas fait vingt lieues que déjà j'étais amoureux.
Caroline, souriant. Je vois que votre philosophie n'était pas à l'abri de deux beaux yeux. Et celle que vous aimiez.. i.e comte. Yous vous trompez, Madame; elle était aveugle ! Caroline, à part. Grand Dieu! quel rapprochement ! le comte. C'était aux dépens de sa vie qu'elle avait sauvé la mienne. Je la lui consacrai ! je n'exislai plus que pour l'aimer! La seule idée qui m'occupât était de kl) rendre la lumière, de lui faire partager les douceurs de ce jour dont je ne jouissais que par elle. Que n'avais-je alors les trésors que je possède aujourd'hui ! j'aurais tout donné ! j'aurais cru trop peu payer encore un auesi grand bienfait. Mais j'ignorais même si un pareil miracle était possible à la science ! Je n'avais rien, je ne possédais rien, et à qui tn'adresser? Je ne comptai que sur moi et je partis. — Je traversai à pied l'Allemagne, la France , j'arrivai à Paris, séjour des sciences et des talents! Je du reliai le plus habile, le plus savant; je me présentai chez lui, je lui offris mon temps, mes soins, ma peine ; je rte lui demandai rien que de m'initier dans son art, et je devins, non pas son élève, mais son apprenti, son serviteur, son valet!
Caroline. Vous, monsieur le comte?
le comte. Oui ! trop heursiux encore si celui dont je m'étais rendu volontairement l'est lave eût payé mes services du prix que j'y avais mis! Mais bien différent de ces savants généreux qui croiraient trahir la cause de l'bumanité en cachant une découverte utile, mon maître spéculait sur ses talents; il ne voyait que la fortune, les trésors; et avare do la science qui 1rs lui procurait, il aurait cru s'appauvrir en la partageant avec moi ! Eh bien! cette science, je la lui dérobai ! La nuit j'étudiais furtivement ses livres, ses manuscrits ! Le jour, témoin assidu des prodiges de son art, je suivais sa main habile, cl malgré lui je surprenais ses secrets! Ni ses mauvais traitements, ni le joug humiliant de sa tyrannie, rien ne me rebuta; Enfin, au bout de deux ans de ruses et de travaux continuels, j'étais sur de moi! Un vieillard se présente : un de vos serviteurs, Madame, un Allemand, un compatriôtej il était trop indigent pour que mon maître daignât le secourir.
Caroline. Comment! ce serait vous?..
le comte. Combien j'étais ému! mon cœur palpitait et ma main était tremblante. Enfin, Madame, je réussis. Depuis, mille épreuves nouvelles, toutes couronnées du succès, m'avaient attesté mes talents. Je partis plein de confiance et d'espoir, et c'est en rentrant en Allemagne que j'appris les titres, les dignités et le riche héritage qui m'attendaient. Je pouvais alors faire venir mon maître et le récompenser dignement. Mais j'avais l'orgueil de croire en moi ! Et vous le dirai-je, Madame, j'aurais été jaloux que celle que j'aime reçût, d'une autre main que de la mienne un pareil bienfait. Ii me semblait que ce prix m'était dû !
Caroline, vivement. Oui, sans doute; vous le méritiez.
le comte. Eh bien ! Madame, l'objet dotant d'amour, celle en qui réside et ma vie et mon bonheur, elle est ici, je l'ai vue, c'est Valérie !
Caroline. Que dites-vous? 0 ciel!
le comte. Prononcez maintenant. Suis-je libre? et m'est-il permis de vous épouser ?
Caroline, lui tendant la main. Avez-vous besoin de ma réponse?
LIE COMTE. Non, je la lis dans vos yeux ; et quant au procès d'où dépend voire fortune, je crois pouvoir l'abandonner sans manquer à la mémoire de mon onde. Je viens de faire dresser par un notaire des environs ma renonciation en bonni forme ;i de:- droits au moins très-douteux.
Caroline, Non, monsieur le comte, ils ne le sont pas.
1 1. cou n., souriant, J'entends, Madame ; vous voulez que
j ma prudence ait le mérite d'un sacrifice. Eh bien, soit; imitez-moi, faites aussi le sacrifice de votre fierté; acceptez mes offres et accordez moi votre amitié.
Caroline. Ne l'avez-vous pas déjà?
le comte. Eh bien, Madame, je la réclame en ce moment. Il faut que vous m'aidiez à déterminer Valérie ; elle hésite encore ; je lui ai parlé d'Un ami à qui je devais la conduire.
Caroline. Quoi ! ne lui âvez-vous pas dit ?..
le comte. Gardez-vous-en bien! il n'y aurait plus d'espoir si elle savait que c'est moi ! Un pareil moment exige la tranquillité, le calme le plus absolu; la moindre émotion peut nous perdre, et elle n'aurait jamais le courage...