‹ Å’uvres illustrées (volume 2)Chapitre 600 sur 1121 · MISS HENRIETTE, LORD GAGE · texte numérisé non relu

MISS HENRIETTE, LORD GAGE

lord cage. Qui vient là? ma fille ! Que voulez-vous, miss Henriette?

miss Henriette . Pardon, Monsieur; je vous déranges

lord cage. Il est vrai, mais n'importe; quel motif vous amène? parlez ..

miss Henriette. Convenez, Monsieur, que j'ai bien du malheur. Vous vous plaignez de ne pas trouver dans votre maison le bonheur et la paix; vous semblez accuser la tendresse de ma mère , la mienne. Mais comment vous en donner des preuves? quel moment choisir? même ici, à votre campagne, ma présence vous gène ; vos moments sont à tout le monde, excepté à nous; et vous n'avez pas même le temps de nous aimer.

lord gage. Tu as peut-être raison ; mais tu sais, ma fille, quel est depuis longtemps le chagrin qui me dévore. Pour me distraire de ma douleur, j'ai cherché dans la carrière des places etde l'ambition un remède à mes maux; et ces honneurs, ces dignités que je désirais,, ne m'ont fait oublier mes anciens ennuis que pour m'accabler de nouveaux.

miss iiENitiETTE. Raison de plus pour Venir les oublier auprès de nous. Le matin, soyez lord Gage, le représentant de Sa Majesté ; eteomme haut dignitaire, comme grand seigneur, obligé de vous ennuyer; c'est trop juste! mais le soir, soyez à vos amis, à votre famille; ma mère est trop souffrante pour quitter son salon, venez-y.

i.oiid gage. Pour y retrouver l<es discussions politiques dont j'fti été fatigué le malin! car, Dieu merci, nous vivons dans un temps où chaque maison a son club, si. n orateur particulier, et l'esprit de parti a tellement divisé les familles, les parents les plus inlimes, que chez moi enfin je ne suis pas sur que ma femme el nu fille soient de mon opinion.

miss iikniïiette. Que dites-vous?

i ottDGA'cE. Que, pour un homme d'Etat, je serais peu clairvoyant el pou habile si, malgré ton silence, je ffaVais pas découvert tes véritables sentiments. Oui,

ma fille, j'ai lu dans le fond de ton cœur, et je sais tout, jus ju'à ta tendresse pour Lionel.

miss Henriette. 0 ciel ! qui a pu vous faire soupçonner?.... Élevée avec lui, je l'ai toujours regardé comme un frère ; voilà tout.

lord gage. Un jeune homme obscur, inconnu, le fils d'un négociant, dont tous les titres sont dans la caisse de son père, el qui se croit militaire parce qu'il brille au premier rang dans la milice du pays, milice innocente et sédentaire, qui n'a jamais bravé le feu de l'ennemi, qui n'est composée que d'Américains.

miss henri et iE. Ces pauvres Américains, vous les méprisez beaucoup, Monsieur; et la fierté anglaise...

lord gage. Qu'est-ce à dire?..

miss Henriette. Est-ce vous manquer de respect que de défendre la patrie de ma mère? est-ce ma faute si, n'ayant jamais vu l'Angleterre ni Londres dont vous nous parlez sans cesse, je leur préfère le pays où j'ai reçu le jour; si je regarde ceux qui l'habitent comme mes amis et mes frères?.... On les opprime, ils se plaignent; ils sont malheureux; est-ce vous offenser que de faire des vœux pour eux?

lord gage. Soit, Miss : permis à vous d'aimer la patrie de votre mère ; mais rappelez-vous que le sans' anglais coule aussi dans vos veines, et n'oubliez jamais qu'à votre âge une jeune fille ne doit être d'aucun parti, d'aucune opinion, si ce n'est de celle de son père. Revenons à Lionel : il ne parait plus ici?

misshenriette Non.Monsieur,etj'en ignore la cause.

lord gage. Mais autrefois il venait presque tous les jours.

miss Henriette. Il est vrai : il nous parlait souvent de ses projets, de son avenir, de sa mère dont il est le seul espoir ; il nous entretenait surtout avec orgueil de celte patrie qu'on méprise et dont il est:fier, cette patrie qu'il voudrait voir libre et indépendante.

lord gage. Eh! mais...

miss Henriette. Pardon, mon père...

lord gage. Et il ne \'ous a point parlé de son amour ?

miss Henriette. Jamais ; et je ne crois pas, mon père, être aimée de lui.

lord gage. 11 serait vrai !

miss Henriette, soupirant. Oh! mon Dieu! oui

Estimé de vous, encouragé par ma mère, il aurait pu demander ma main ; il n'y a jamais pensé.

lord gage, avec amertume. Oh! sans doute; se regardant déjà comme un chef de parti, il aurait craint qu'une telle alliance ne lui fit perdre de son influence ou de sa popularité. Du reste, il a bien fait; car je vous déclare que mon intention a toujours été de vous marier à un compatriote, à un Anglais. Depuis quelques jours sir Cokney est auprès de moi en qualité de secrétaire particulier; c'est le fils d'un ancien ami, un parent à nous, unjeune homme d'une haute naissance, d'une grande fortune...

misshenriette. Quoi! mon perc, vous voudriez?....

lord gage. Je n'ai point là-dessus de volonté. Je désirerais qu'il )»ùt vous plaire; mais je ne prétends point vous en imposer l'obligation, et jamais, quoi qu'on ai t pu vous d ire de ma sévérité etde ma tyrannie . . .

miss Henriette. Ah! mon père !

lord gage. Silence; car voici notre nouveau secrétaire.

SCÈNK 111.

Les précédents, SIR COKNEY.

sir COKNEY, entrant parle foixl. Oserai-je demander

LA BOHÉMIENNE

?i miss Gage, à ma belle cousine, des nouvilcs de sa santé? parfaite, à ce que je vois. Je viens en même temps prendre les ordres de Son Excellence.

lord gage. Je n'en ai aucun à vous donner. Vous pouvez disposer de voire journée , et je pense qu'arrivé depuis deux jours vous ne serez pas fâché de connaître ce pays.

sir cokney. Oh ! mon Dieu, non; je me doute bien de ce que c'est. Quand on a vu Londres, New-Market, Drury-Lane, tout, le reste est bien province, c'est petite ville, et voilà lout.

miss Henriette. C'est bien de l'honneur pour l'Amérique.

sir cokney. L'Amérique , cnlendons-nous. Si vous parlez de l'Amérique du temps de Christophe Colomb, à la bonne heure. Aussi, je m'en faisais une (out autre idée, et quand je suis parti de Londres, je croyais trouver ici des sauvages, des costumes pittoresques, des plumes bariolées, comme au dernier bal de lord Sydmoulh, qui, par parenthèse, était magnifique; aussi, j'arrivais avec une admiration toute prête. Au lieu décela, je vois des gens en frac, en chapeau rond, le même langage, les mêmes manières que nous; en un mot, des Américains de Londres ou de Liverpool ; il y a de quoi détruire toutes les illusions. J'ai été confondu, suffoqué, et j'en ferai une maladie, un accès d'admiration rentrée.

lord gage. Peut-être, plus tard, trouverez-vous des sujets de surprise.

sir cokney. Oh ! je l'e-père, Milord ! Par exemple, une chose qui m'a bien étonné, c'est la distance. Dieu! que c'est loin! j'ai cru que je n'arriverais jamais.

lord gage. A ce que je vois, sir Cokney, mon cher cousin, vous êtes rarement sorti de Londres.

sm cokney. Jamais, Milord.

lord gage. Je ne doute point que votre ton et vos manières n'y soient justement appréciés.

s r cokney. Beaucoup trop.

lord gage. Mais je vous dois un conseil : sachez que, dans ce moment, l'Angleterre et l'Amérique sont rarement du même avis, et que, quand on a trop de succès à Londres, c'est le moyen de n'en pas avoir assez dans ce pays.

sir cokney. Oui, c'est ce qu'on dit; il règne ici un esprit d'opposition; je m'en doutais presque ; car, hier, dans les ruesde Boston, j'ai vu, comme à Londres, que je faisais sensation; mais dans un autre sens; et le soir, c'est bien, autre chose : j'entre dans un café, et je demande du thé ; tout le monde se lève, se parle . à l'oreille, et me regarde d'un air, d'un air... mauvaise société; il me semble cependant qu'à dix heures du soir, ce qu'il y a de mieux à faire, c'est de prendre le thé.

miss Henriette. Pas ici, Monsieur, sut cokney. Et pourquoi donc?

miss Henriette. C'est que...' je n'ose... devant mon père...

lord gage. Vous le pouvez sans crainte; je suis censé l'ignorer.

miss Henriette. C'est que, depuis le dernier bili du parlement, qui met un impût sur le thé, tous les Américains sont convenus, d'un commun accord, de ne plus en prendre, et l'on n'en sert dans aucune maison.

sir cokney. A la. bonne heure; mais dans ce cas-là, on n'empêche pas les autres...

lord gage. Et voilà les gens qu'on voudrait nous faire craindre! des mécontents bien redoutables, qui nous combattent en s'im posant des privations, Ne trou-

vez-vous pas, miss Henrielte> que. vos compatriotes ont déployé dans cette occasion une grande énergie?

sir cokney Oui, sans doute; car pour moi, d'abord, je ne pourrais pas; je suis Anglais, cfc.je ferais tout au monde, excepté changer mes habitudes; et quand je vois des gens qui renoncent aux leurs par esprit de parti, je dis : Ce sont des caractères obstinés, des gens dangereux, qui sont capables de tout. Voilà mon avis.

lordgage. Vous croyez? eh bien! sans vous en douter, sir Cokney, voilà- peut-être ce que vous avez dit de plus profond dans toute votre vie.

sir cokney. Oui, j'ai comme cela des aperçus. Mais c'est tout naturel, quand on se destine à être homme d'Etat... A propos de cela, Milord, j'ai rempli le message secret dont vous m'avez chargé hier ; j'ai vu cet étranger, ce personnage mystérieux. Qu'est-ce que c'est que cet homme-là?

lord gage. 11 Suffit.

sir cokney. Je veux dire que j'ai vu, de votre part, le comte de Gfuiitz, qu'il viendra ce matin ici. Votre Excellence est donc prévenue?

lord gage. Et je vous préviens, moi, sir Cokney, mon secrétaire intime, que, quand on se destine à être homme d'Etat, il ne faut point rendre compte tout haut, et devant tout le monde, des missions dont on a pu vous charger secrètement. Celle-ci, du reste, est sans aucune importance ; mais vous m'obligerez cependant de n'en parler à personne, et d'être, à l'avenir pîus circonspect.

sir cokney. Mon Dieu! Milord, c'est vrai; je n'avais pas pensé. Je crois que Voire .Excellence est fâchée.

lord gage. Nullement; et la preuve, c'est que je vous laisse avec ma tille; et auprès d'elle, je. vous conseille d'oublier l'homme d'Etat pour ne montrer que l'homme aimable. (Il sort par le fond.)

Page 1