‹ Å’uvres illustrées (volume 2)Chapitre 601 sur 1121 · MISS HENRIETTE, SIR COKNEY · texte numérisé non relu

MISS HENRIETTE, SIR COKNEY

sm cokney. Certainement, voilà une autorisation extrêmement flatteuse et à laquelle j'étais loin de m'attendre. Son Excellence est bien bonne de me permettre ainsi d'être aimable.

miss Henriette. Je ne pensais pas, Monsieur, que vous eussiez besoin de là permission.

sir cokney. Non, sans doute; mais de la part de Milord, dont les intentions sont toujours diplomatiques, une pareille phrase est une espèce d'encouragement à des idées; car vous devinez bien, mis-; Henriette, que le désir de me former aux affaires n'est pas: le seul objet pour lequel mon père m'envoie en Amérique. Les hommes d'État ne vont pas ordinairement si loin pour apprendre, et cela n'est même pas nécessaires Moi, d'abord, quand j'en serai là, je ferai comme Sou Excellence, je prendrai un secrétaire.

miss Henriette. En effet, je vois que cela lient lieu de tout. • .... : .. . .-. L

sir cokney. Un bon secrétaire, par exemple, parce que je veux exercer avec distinction; et comme il n'est point de poste élevé où ne puisse- conduire l'alliance de Milord, vous concevez, belle miss, que ce n'est pas sans raison que mon père m'a vanté vo.re esprit, vos brillantes qualités.

miss Henriette. Je vous comprends, Monsieur ; mais je dois vous dire! que, dans vos calcul.s>--*.l $' est. glissé deux grandes erreurs. ... a Tûti'.^/vi -.in

sir cokney. Et lesquelles, s'il vous pJjM

LA BOHÉMIENNE

miss Henriette. La première, qui me dispensera peut-être de vous expliquer la seconde, c'est que vous nie croyez très-riche, et je dois vous prévenir que ces richesses sont au moins très-incertaines.

sir cokney. Et comment cela? n'ètes-vous point la fille de sir Thomas Gage, dont les biens immenses...

miss Henriette. Oui,Monsieur : fille d'un second mariage; toute la fortune de Milord vient de sa première femme, une Anglaise, qui lui avait laissé une fille... une fille qu'il adorait, et qu'il regrette sans cesse.

sir cokney. Je le sais comme vous, miss Henriette; mais attendu qu'elle est morte...

miss Henriette. Et si elle ne l'était pas?

sir cokney. Qu'est-ce que cela veut dire? etoii est-elle?

miss Henriette C'est ce que nous ignorons; mais il y a quinze ou seize ans, lors de son ambassade en Allemagne, mon père avait laissé Clara, encore enfant, dans un château qui a été la proie ''un incendie. L'appartement que ma sœur occupait n'avait pas même été atteint par les flammes, et cependant elle avait disparu. Des vagabonds qui couraient le pays ont élé soupçonnés d'avoir mis le feu au château, dans l'intention de le piller. On les a poursuivis sans succès, et vingt fois mon père s'est vu sur le point de découvrir la vérité. Mais quoique jusqu'à présent les recherches les plus actives aient été infructueuses, il n'a jamais abandonné l'espoir de retrouver sa fille, et je vous dirai même, sans accuser ici sa tendresse, que cette fille absente, inconnue, lui est beaucoup plus chère que celle qui n'a jamais quitté ses yeux, et qu'à chaque instant il s'attend à lavoir reparaître. D'après cela, Monsieur, vous voyez que, malgré les éloges qu'on vous a faits de moi, je n'ai qu'un mérite conditionnel, subordonné aux circonstances, et qu'en un mot il y a beaucoup à rabattre de vos espérances et de mes bonnes qualités.

sir cokney. En aucune façon, belle Miss; j'ai toujours pour vous la considération que l'on doit à... une fille unique; car, quoi que vous en disiez, je vous regarde comme telle, et ma grande raison, la voici : c'est que, si votre sœur exislait, depuis longtemps elle se serait représentée, parce que la lille d'un grand seigneur, ça se retrouve toujours; chacun veut èlre de sa famille, mèmeceuxqui n'en sont pas : ainsi, àplus forte raison...

miss Henriette, souriant. Vous croyez?

s:r cokney. Mais sans doute. Si donc vous n'avez point d'autre ia;son à m'opposer...

miss Henriette. Je comptais, je l'avoue, sur cellelà; mais puisqu'elle vous paraît insuffisante, il faut bien vous en donner une seconde.

sir cokney. Ah! oui, vous m'en avez promis deux.

miss Henriette. Celte secon Je raison, qui me parait à moi sans réplique, c'est que je ne me marierai jamais sans aimer mon maii.

sir cokney. C'est juste.

miss Henriette. Et je ne sais comment vous le dire, mais je vous crois assez habile pour le deviner. C'est que...

sir cokney. Vous ne m'aimez pas?

miss Henriette. Mêlas! non.

sut cokney. Cela va sans dire; je ne peux pas exiger qu'on m'aime sans me connaître, et je ne le voudrais même pas : je préfère que ce soit avec connaissance de cause. Tout ce que je vous demande, miss Henriette, c'est la permission de vous faire ma cour, de vous présenter mes hommages, et d'espérer qu'un jour i" ut- ire...

miss Henriette. Comme vous voudrez, Monsieur, je 1 nepuis vousenempècher,nirépondredel'avenir; mais j'ai cru d'avance devoir vous parler avec franchise, pour ne point donner à un galant homme, à un ami de ma famille, le droit de nV accuser de coquetterie, et surtout pour ne point faire perdre à un secrétaire d'État un temps précieux qu'il peut mieux employer. (Elle fait larévérence, et rentre dans son appartement.)

SIR COKNEY, seul. Eh bien! tout en se défendant de coqr.olterie, il y en a beaucoup dans ce qu'elle dit là, parce qu'enfin : «Je ne réponds pas de l'avenir, » cela signifie : « Je ne suis pas sûre de mon indifié- « rence... voyez, essayez de me plaire. » Au fait, c'est ce qu'elles disent toutes, et il parait que c'est en Amérique comme à Londres. Hein ! qui vient là? Cet étranger... C'est le comte de Gorliiz... Je suis pour ce que j'en ai dit : il a certainement une physionomie singulière.

Page 1