SCÈNE IX
FRANÇOIS Ier, CHARLES-QUINT, tous les deux debout.
charles-quint, /; 'invitant à s'asseoir. Sire!..
François ier, de même. Votre Majesté!..
charles-quint. Je suis chez moi... dans mon palais!
François ier, regardant les murs de sa prison et souriant. Dans votre palais?., soit!.. (Il s'assied et Charles-Quint après lui. Après un instant de silence.) D'abord, mon frère, et pour n'y plus revenir, que je vous fasse un reproche. Comment avez-vous tant lardé à m'accorder cet entretien? comment avez-vous pu ajouter à l'horreur de ma captivité l'espérance tantde foisdéçue de vous voir... de me plaindre, à vous-même, des privations que m'imposaient, à votre insu, vos valets?.. Pardon, mon intention n'est pas de blesser Votre Majesté...
charles-quint, avec bonhomie. Me blesser? au contraire... Tout ce que vous me dites, sire, je mêle suis reproché souvent, plus amèrement encore que vous ne pourriez le faire... mais la faute n'en était pas à moi !
François ier. Et à qui donc?
charles-quint. Ignorez-vous donc combien le conseil de Castille est jaloux de ses droits et privilèges? Empereur d'Allemagne, on ne m'a permis d'être roi, à Madrid, qu'en partageant !e trône avec Jeanne ma mère... et malgré son état de démence, tous les actes du pouvoir sont toujours revêtus de son approbation, ou plutôt de celle du conseil de Castille qui la représente; et, vous ne savez pas ce que c'est que le joug de ces vieux précepteurs de rois... surtout quand c'est à eux que l'on doit la couronne et que, sous peine d'être ingrat, on n'ose leur rompre en visière.
François ier. En vérité !
charles-quint. Je voulais, moi, qu'on vous donnât pour prison un palais, avec une lieue de forêt pour la promenade et la chasse!., mais mes vieux conseillers prétendaient que Votre Majesté tenterait de s'échapper... (Mouvement de François 1er .) et leur prudence exagérée...
François ier, avec impatience. Devait mal s'accorder avec votre franchise... N'en parlons plus! Vos conditions, sire?..
charles-quint, vivement. Mes conditions, à moi!., aucune !.. Mais je suis bien obligé de vous apporter celles du conseil. La longue cl terrible guerre que nous venons de soutenir contre Votre Majesté, nous a tellement obérés, qu'on exige, pour réparer nos pertes, qu'une rançon de douze cent mille écusd'or soit payée par la France...
François ier, froidement. Par la France?.. Non pas; mais par moi. Je vendrai mes domaines, mes apanages, mes diamants. Accordé !
LES CONTES DE LA REINE DE NAVARRE
charles-quint. Il est naturel, qu'avec un ennemi si redoutable, on prenne ses garanties ! On exige que vous abandonniez toute prétention sur l'Italie et les Pays-Bas.
François ier; avec douleur. Perdre d'un trait de plume ces conquêtes achetées par tant d'or et de sang !..
Charles- quint, vivement. Et vous pourriez dire, par tant d'immortels exploits ! Mais, injuste ou non, le sort des batailles vous les a fait perdre.
François ier, avec chaleur. Et, Dieu aidant, je peux les regagner '•
CHARtCs-QuiNT. Vous en êtes bien capable, sire, et c'est justement c« qu'on veut empêcher...
François r-\ avec humeur et se levant. Soit... Accordé !
CHARLES-QUINT. Après...
François ier. A^rès! (Se rasseyant.)
charles-quint. veci est un acte de reconnaissance et de bonne foi, un engagement solennel contracté par l'Espagne, envers le connétable de Bourbon...
François ier, avec colère. Le connétable'? cet infâme!., ce traître!..
Charles- quint. Qui nous a loyalement servis... pour un traître!.. Et le conseil demande, pour prix de ses services, que Voire Majesté l'indemnise, et au delà, de tous ses biens confisqués en France.
François ier, avec colère. Le payer! pour m'avoir vendu! (Se contenant.) Prenez garde, sire... ne donnez pas, pour vous-même, un pareil exemple?.. 11 peut y avoir du danger à payer les traîtres.
charles-quint, froidement. 11 peut y en avoir à ne pas les payer...
François i*r, regardant Charles-Quint avec mépris. Les craindre est plus honteux encore que de s'en servir, et Votre Majesté entreprend là une lourde lâche pour ses finances obérées, car si elle estime aussi haut la trahison, j'ignore de quel prix elle pourra payer la loyauté de ses fidèles sujets!.. Cela vous regarde, sire; accordé!
charles-quint, avec joie. Ah!..
François ier. Touchons-nous donc la main, et signons notre traité.
charles-quint. Je ne le puis, par malheur, sans une dernière condition.
François 1er, avec impatience. Encore une autre?..
charles-quint. Celle-là est la justice même !.. et votre loyauté ne saurait s'y refuser!
François ier. Quelle est-elle? Voyons.
charles-quint. Le roi Louis XI, qui fut un grand politique, et qui conquérait plus de provinces par la plume que d'au- Ires par l'épée, avait usurpé sur nos pères, et annexé à la France, le duché de Bourgogne...
François icr, ne pouvant se contenir. Le duché de Bourgogne!.. Il a pu entrer dans votre pensée que je consentirais à l'abandonner... à le, céder...
charles-quint. C'est-à-dire, à le rendre...
François ier, se levant. Ah! c'est trop longtemps irriter ma patience !..
charles-quint. Calmez- vous, sire ; que votre modération égale la mienne !
François 1er, avec violence. Assez de railleries, sire, ou, par le ciel! je ne répondrais pas de moi!
charles-quint, avec hauteur. Qu'"st-ce à dire?
i RANçois icr. Croyez-vous que j'aie été dupe de cette feinte modération ; de votre fausse bonhomie et de vos prétentions au rôle de jeune homme en tutelle ? Je me suis contenu, cependant, et quelque cruels que fussent les sacrifices qu'on exigeait, quand, après tout, ils ne regardaient que moi, quand ils n'attaquaient que mes trésors, à moi, mes biens, à moi, mes conquêtes ou mon orgueil, j'ai tout accordé; mais s'attaquer à la Fiance, mais me demander son morcellement
et son déshonneur !.. alors le souverain se relève et vous dit : Moi, vivant, vous n'y toucherez pas!
charles-quint. Très-bien! si vous étiez en France, et dans votre royaume; mais vous oubliez que vous êtes à Madrid !
François ier. Et vous aussi, vous l'oubliez, en insultant un ennemi désarmé! M ais le roi captii a un peuple qui n'a pas besoin de chef pour combattre et repousser l'étranger; le roi captif a des allié; qu'indigne votre ambition, et le roi d'Angleterre, Henri VIII...
charles-quint. Peut lever en votre faveur des armées et des flottes; il trouvera Charles-Quint partout...
François ier. Excepté sur les champs de b vtaille!
charles-quint, avec hauteur. Et pourquoi donc?
François Ier. Parce que vous n'avez jamais tenu une épée de votre vie.
charles-quint. Moi! (Henri d'Albret sort de la porte à gauche.) henri, à part. Qu'y a-t-il donc?
François ier, avec amertume. Il s'est livré de beaux combats depuis que vous avez âge d'homme; vous n'en avez vu aucun. Votre royaume s'est enrichi de nombreuses conquêtes... vous n'en avez fait aucune. Qui commandait les Espagnols vainqueurs dans la Navarre? Villalva! dans le Milanais? Colonna! dans la Camille? le comte de Haro! mais Charles-Quint!., absent, toujours absent!..
charles-quint, hoi~s de lui, Sire!..
henri, s'avançant auprès de François Ier. Sire, au nom du ciel !..
François ier. C'est toi, Henri !.. le ciel t'envoie... Il y aura un témoin de ma vengeance... (A Charles-Quint.) Enfin, les Espagnols ont vaincu les Français à Pavie!.. Qui était leur chef?., un Français!., un Français félon! Oui, pour vaincre la France, il vous a fallu acheter l'aide de la France, l'acheter par la trahison, par la corruption .. votre courage, à vous!..
charles-quint. Ah! je ne supporterai pas un tel outrage!
François 1er. Prouvez-le donc! Vous avez une arme au côté, et d'Albret me donnera la sienne; l'épée à la main, et vidons ici notre querelle, en chevaliers, avec Dieu pour juge!.. (Montrant d'Albret.) et un gentilhommepourtémoin.
charles-quint, froidement. Je conçois, en effet, sire, que ce parti vous conviendrait; mais la victoire me fût-elle assurée, je demanderais à Votre Majesté la permission de ne pas la priver d'une existence qui m'est aussi chère qu'utile; quant à la mienne, je la tiendrai en précieuse et digne garde pour vous prouver que, sans vous égaler en prétendu héroïsme, on peut vous surpasser en renommée. Pendant que vous resterez immobile et enchaîné... j'avancerai toujours, toujours, et ne m'arrêterai dans ma marche, que lorsque l'Europe entière m'appartiendra, à commencer par la France. Adieu! (// sort.)
henri, avec indignation. La France, à lui!... j unais!
franç.ois ier, de même. Tu dis vrai.