SCÈNE II
JAPIIET, puis TIMOTHEE.
japhet. Ah ! je suis fou d'aimer cette jeune personne... Moi, aspirer à la main d'une fille titrée... moi, dont la réputation a commencé d'hier.,, moi, qui suis sans fortuite.* et plusencorc sans parents... sans famille.. . enfant obscur et délaissé... à qui on n'a pas même daigné jeter un nom... Eh bien ! ce nom, je ne le devrai qu'à moi... à moi seul... Je m'en ferai un plus honorable... plus noble, peut-être, que celui qu'on m'a refusé.
ti MOTHÉK, ouvrant la porte. Ah! il est seul!
japhet. Timolliée ! Que viens-tu faire?
timothée. Je viens... je viens f embrasser... Je n'y tenais pas... voilà trois jours que je ne t'ai vu.
japhet. Et ton magasin?., et le marchand chez lequel je t'ai placé?..
timothée. 11 peut se passer de moi, ce matin... Il a une vingtaine de commis... il en a plus que de pratiques... Et moi, je n'ai qu'un ami... qu'un frère... je n'ai que toi de famille. Et dès que nous sommes séparés, jen'ai plus de gaieté.. . plus de plaisir ... je tourne au spleen... je suis malade... Mais je t'ai vu... ça va mieux !
japhet. Mon pauvre Timothée, je crois qu'il m'a fallu aussi toute ma raison... pour prendre un parti semblable...
TiMornÉE. Oui, je sais bien comme toi que, chacun de notre coté, nous devons travailler... qu'il faut se faire un état... Quand on n'a ni fortune... ni parents... Pauvres petits malheureux... exposés tous les deux, le même jour... il y a vingt-quatre ou vingt-cinq ans, aux Enfants-Trouvés... frères de hasard et de rencontre...
japhet. Depuis... frères de cœur et d'amitié...
timothée. C'est là que nous nous sommes vus pour la première fois... Moi, Timothée, avec une assez piteuse mine et de misérables haillons. Mon camarade Japhet, avec un beau fourreau de soie, et un visage rayonnant de prince... Moi, fils de quelque porte-balle de la Cité... toi, enfant de quelque lord qui, partant pour la guerre d'Amérique, n'avait pas eu le temps de te chercher un gouverneur.
japhet. Tais-toi... tais-toi...
timothée. Non, morbleu !.. je suis fier de toi... je te respecte... je t'honore... etquand je parle de mon ami Japhet, je suis toujours tenté de dire : Milord !
japhet, souriant. Allons donc!
timothée. Ce sera ainsi... tu le verras! Tu es d'une noble famille... c'est certain... c'est positif!.. Quand nos vêtements ne seraient pas là pour nous servir d'indices... nos inclinations seules prouveraient assez la différence de nos conditions... Chez ce vieux curé irlandais, qui nous avait retirés tous deux de l'hospice pour être enfants de chœur... j'étais toujours à courir, à me quereller, à boxer... et toi, à étudier dans ses livres... Et, comme c'était un savant... il t'a pris en affection... il t'a donné de l'éducation .. et à moi, il ne me donnait jamais que des commissions, des ouvrages dans la maison... Ça «fallait. .. came convenait... du zèle... de l'activité... du dévouement... voilà ma partie... Des talents, du mérite... voilà la tienne... Aussi, pendant que je ne faisais rien... toi, tu acquérais de la science pour nous deux ! de la réputation pour nous deux... Oui... oui, je te dois tout... je ne vis que par toi... et je ne peux pas m'acquitter...
japhet. Allons donc!., est-ce que de ton côté tu ne fais pas ce que tu peux?..
timothée. Oui, mais je ne peux rien... je ne peux pas travailler assis dans un bureau... face à face avec des livres, qui ont l'air de me narguer, et qui me mettraient en fureur... Tu as voulu me placer dans l'étude d'un notaire et d'un procureur... j'y serais mort... avant de comprendre... Tu l'as vu, je dépérissais déjà...
japhet. Aussi, je t'en ai retiré...
timothée. Pour me placer chez ce banquier, ton client... encore des livres... De maudits livres... et en partie double... encore... Ah! avec ceux-là, goddem!.. j'ai cru que nous nous fâcherions, et que leurs damnés chiffres me rendraient fou... sans compter que je faisais à chaque instant, et quoique honnête homme, des erreurs de millions et de milliards... que la Banque
JAPHET
Angleterre elle-même enétait stupéfaite, et que notre caissier, qui ne s'y retrouvait plus, a été obligé de me mettre à la porte pour rétablir l'ordre dans la maison...
JAPHET. A la bonne heure... mais diez le marchand de soieries où tu es maintenant, pour aimer du quinzes:!ize, il ne faut pas de génie..,
timothée. Non, mais il faut de la patience... et je n'en ai pas!,. Il faut rester dans un comptoir... et j'aime le grand air... Ah ! si j'avais osé!., sans t'en rien dire, je me serais fait soldat.. . je ne suis bon qu'à cela.. .
japhet. Je ne le yeux pas ! . . T'exposer aux fatigues..', aux dangers,..
timothée. Et pire encore... à te quitter... à ne plus te voir... toi qui es ma famille et ma patrie! Ça serait pour moi comme le mal du pays... je n'y résisterais pas... Et dernièrement, cependant... ça a bien manqué m 'arriver...
japhet. Oui... au bord de la Tamise, où tu regardais couler l'eau au lieu d'être à ton magasin.
timothée, vivement. J'y allais!,, par le plus long.., Mais il y avait ce jour-là, sur le port, une presse de matelots... des coups, des querelles... une affaire dont je ne t'ai rien dit... parce que tu m'aurais grondé...
japhet. Et dont cependant... j'ai su queique chose... Mais n'en parlons plus... Il se fait tard... maître Gibson, ton marchand, va t' attendre.
timothée, avec embarras et se grattant l'oreille. Non... j'ai idée qu'Une m'attend pas!..
japhet. Pourquoi donc?
timothée. Je t'en prie... Japhet... ne te fâche pas... mais il n'y a pas moyen que j'y retourne... je ne peux pas y vivre... Ils sont là une vingtaine de commis avec qui je me suis battu ce matin... moi seul... contre eux tous...
japhet. Est-il possible?..
timothée. L'un d'eux avait fait quelques plaisanteries sur les bâtards... Ça nous touche... ça nous regarde...
japhet. Eh bien!., est-ce que ça n'est pas vrai?
timothée. Non!., ce n'est pas vrai!-.. Pour toi, du moins... qui es fils d'un duc et pair... Pour moi... c'est différent... ça m'est égal...
japhet. Alors, si cela ne te fait rien, pourquoi te fâcher?..
timothée. Parce que... parce que... j'avais d'anciens comptes à régler avec eux... Et puis, que veux-tu? je n'étais pas fâché de trouver une occasion de sortir du commerce...
japhet. Et que veux-tu faire?., malheureux?
timothée. Me livrer à une entreprise que j'ai conçue, et qui me semble bien plus profitable. Il ne sera pas dit que moi, qui te dois tout... je ne t'aurai jamais servi à rien !.. Tu as beau plaider et commencer à te faire connaître. . . le peu que tu gagnes. . . je le dépense. . . il faut trop de temps pour que le talent devienne de la fortune... Et moi, je t'en veux une. .. tout de suite... je te veux de la naissance, des honneurs, des titres... Tu en as... tu dois en avoir, il ne s'agit que de les retrouver... et je m'en charge.
japhet. Y penses-tu?
timothée. Je ne pense qu'à cela. . . c'est mon idée fixe. . .
japhet. Eh ! je ne le sais que trop ! et depuis longtemps déjà, je m'en suis aperçu... c'est devenu chez toi une monomanie...Nous ne rencontrons pas un lord ou une grande clame, que tu ne trouves tout de suite, entre eux et moi, quelques traits de ressemblance... un air de famille... Et vingt fois cette conviction, que tu te formes, a donné lieu aux méprises et aux désappointements les plus désagréables... car, dans
tout ce que tu imagines, il n'y a jamais apparence de vérité...
timothée. Jamais!., voilà comme tu exagères toujours... Tout à l'heure, parexemple, au moment où je montais l'escalier... cette dame qui sortait de chez toi...
japhet, riant. Lady Suntherland, ma cliente?
timothée. C'est frappant...
japhet. C'est absurde... Une dame pieuse.,, une dévote!..
timothée, se grattant l'oreille. Il est de fait que si c'est une dévote!., pourtant... ça s'est vu... enfin, elle ou une autre, je retrouverai ton illustre famille... ton noble père. Ni les courses, ni* les démarches, ni les peines... rien ne me coûtera... Et maintenant que me voilà maître de mon temps, et libre comme l'air, je ne veux pas d'autre occupation... d'autre état...
japhet. Que de courir à la recherche d'un père...
timothée. Oui, sans doute...
japhet. Qui n'existe pas...
timothée. Qui existe... J'ai de l'espoir... j'ai des preuves... des commencements de preuve... des renseignements... des indices...
japhet, allant s'asseoir à la table à gauche. Encore quelque folie... et puis, tu ne t'en aperçois pas, Timothée, avec cette habitude que tu as prise d'être toujours aux aguets, d'écouter, d'épier, d'interroger... tu deviens remuant, intrigant, et bavard surtout!..
timothée. C'est ça, tu me grondes... j'ai tous les défauts... on a toujours tort quand on ne réussit pas... mais le succès me donnera raison!.. Tiens, voici d'abord une annonce que j'ai fait insérer dans ce journal.
japhet. Une annonce?., qu'est-ce que je te disais... cela a-t-il le sens commun?..
timothée, prenant sur la table un livre qu'il va replacer clans la bibliothèque, quiest au fond. Lis toujours, à la troisième colonne.
japhet, lisant haut. «Le docteur Irving, qui a trouvé « un remède infaillible contre l'hydrophobie, doit en « faire incessamment l'épreuve devant l'Académie « royale de médecine. Il ne lui manque qu'un sujet. « Il offre à la personne qui voudra bien lui en servir, « deux cents guinées, lui garantissant tout danger. « S'adresser, pour les autres conditions, à M. Schoon, « apothicaire, Billing-Street, chargé de payer la « somme. » — Que diable cela veut-il dire?.. Un remède contre l'hydrophobie?
timothée, revenant près de lui. Eh non!., ce n'est pas cela!., le paragraphe au-dessous.
japhet. Alors, dis-le donc... [Lisant.) « Les personnes « qui auraient des renseignements relatifs à la nais- « sance d'un enfant, déposé le 1 S juillet 1816 à l'hôtel « des Enfants-Trouvés, sont priées d'en donner avis à « sa noble famille.' S'adresser au sieur Timolhée « Dixon, Billing-Street, 42, qui promet une récom- « pense de cent livres sterling. » Mais quelle extravagance... C'est me compromettre.
timothée. En quoi donc? Il n'est pas question de toi, qui cherches une famille... mais de ta noble famille, qui cherche un de ses descendants, égaré dans quelque révolution... ou quelque guerre d'Amérique... Et c'est moi, l'intendant, l'homme d'affaires, le parent, si tu l'aimes mieux... qu'on a chargé de prendre des renseignements...
japhet. Qui n'arriveront pas.
timothée. Qui sont arrivés... Une lettre où l'on me demande un entretien particulier... c'est ce noble père... ce grand seigneur... qui va peut-être venir luimême... car je lui ai donné rendez-vous ici, chez loi.
JAPHET
japhet. Chez moi!.. Quelque intrigant que je ne veux pas voir.
timotiiée. Que je recevrai.
japhet. Quelque fripon, qui veut t'attrapcr une demi-guinée.
timothée. Je ne dis pas que quelquefois déjà, cela ne me soit arrivé.
japhet. Tu vois bien.
timothée. Mais, maintenant, je suis sur mes gardes... et je ne lâcherai pas un scnelling qu'on ne m'ait dit d'abord, et avant tout, quel costume portait l'enfant... ou les deux enfants, moi compris!., qu'on ne m'ait parlé du chapelet que tu avais au cou, et que j'ai conservé; qu'on ne m'ait montré la moitié correspondante à cette médaille brisée, trouvée sur moi... Tu vois, par ce moyen...
japhet. Je vois, mon cher ami, mon bon Timothée,
que le mieux serait de renoncer à tes folles idées
ce n'est pas à elles qu'il faut demander notre avenir!., c'est à l'étude et au travail... ceux-là ne vous manquent cl ne vous trompent jamais. Reste donc ici, puisqu'il le faut... mais je t'en supplie, ne t'y occupe de rien... ne t'y inquiète de rien. ..je suffirai à tout... Adieu, je rentre.
timothée. Pour travailler?
japhet. Oui...
timothée. Surcroît de peine...
japhet. Surcroît de plaisir... car c'est pour nous deux... Je ne suis visible pour personne... entendstu?., que pour la marquise de Suntherlànd.
timothée, seul, avec attendrissement. Oui, Japhet... oui, mon frère... (Vivement.) Rester tranquille... ne m'occuper de rien... quand il se tue pour moi... non, ce ne sera pas ainsi ; non, monsieur le marquis... non, monsieur le duc... car avec un cœur comme celui-là... il doit l'être!., il est impossible qu'il ne le soit pas... Eh bien! puisque ça le fâche... puisque ça le contrarie... je ne lui parlerai plus de mes démarches... j'agirai sans rien dire... Mais, par amitié... par amourpropre... et pour mon honneur à moi... je veux découvrir sa noble famille... je veux lui trouver un père et je lui en trouverai un, aussi bien conditionné que possible. Je sais bien qu'il aurait pu me répondre... mais il n'a pas voulu me le -dire de peur de m'humilier : Mon pauvre Tim, travaille d'abord pour loi-môme; commence par trouver tes parents, à toi, lu chercheras les miens ensuite... Ah! bien oui, mes parents... je ne m'en inquiète guère!., quelque malheureux porte-balle, quelque gros butor de matelot... cela me rappelle que dernièrement j'ai manqué en boxer un dans Bound-Strcet, et, le bras levé, je me suis arrêté court, en me disant : C'est peut-èlre mon père... L'idée seule qu'on peut à chaque instant heurter sa parenté vousrendaffectueux avec tout le monde... je suis toujours tenté d'ôter mon chapeau ou de donner une poignée de main à ceux qui passent près de moi... Bonjour, mon oncle, bonjour, ma cousine... Il y a en bas une petite marchande de gauffrea qui doit être de ma famille... de la grande famille !.. nous en sommes tous, et dès que mou cher Japhet sera reconnu et placé grand seigneur... si je me trouve un père (jui soit bon cillant... je lui ferai avoir dans l'hôtel de mou ami le marquis, une petite place de concierge ou d'intendant; il faut faire quelque chose pour les siens... Mais, dans ce moment... Ah ! mon Dieu... il me semble que l'on a frappe à la pgçte!.. c'est sans doute ce respectable lord... le père de mon ami...