SCÈNE IL CHAVIGNI, LE COMTE, ISABELLE
chavigni. Ma foi, j'avais tort... Il y a du bon chez les Allemands. Le cuisinier de Monseigneur est à coup sûr un grand homme .
le comte . C'est vous, Chavigni; d'où venez-vous donc?
chavigni. De dîner avec son altesse le grand-duc.
le comte, à part. 0 ciel ! (Haut.) Et comment cela?
chavigni. Par hasard. Je m'étais permis tantôt quelques plaisanteries sur la cuisine allemande, et son altesse a daigné m'inviter, pour détruire mes préventions.
LE DIPLOMATE
le comte, d'un air méfiant. Ah! c'était là le motif? chavigni. Il n'y en a pas d'autre... Un dîner charmant, et puis une conversation si intéressante!.. le comte. Avec le prince?
chavigm. Non; avec ces dames. Je leur ai confié l'objet de ma mission... ce costume de bal que je venais...
le comte. Encore!..
chavigm. Pour vous, c'est sans intérêt; mais pour ces dames, c'est une affaire d'État. Elles ont daigné me seconder, au point que j'ai maintenant tout ce que je désirais.
le comte. Tenez, Chavigni, je suis, comme tout autre, sujet à l'erreur; mais quand j'ai eu des torts, j'aime à les reconnaître, et surtout à les réparer. Eh bien ! oui, je vous ai mal jugé; je ne vous soupçonnais point les talents et l'habileté que vous avez déployés aujourd'hui. Je reviens de ma prévention, et, pour vous le prouver, joignez-vous franchement à moi; confiez-moi le véritable motif de votre mission, et ma fille est à vous.
chavigni. 0 ciel! il se pourrait!
Isabelle. Ah! que de bonté! de générosité!.. Et vous ne tombez pas à ses pieds !
chavigm. Si vraiment, c'était bien mon idée; mais c'est que...
le comte. Eh bien! vous hésitez!
chavigni. Non, sans doute; mais un pareil bonheur... un coup si inattendu, et dans la situation où je suis... je désire au moins un instant de réflexion.
le comte. C'est trop juste.
chavigni, à part. Que vais-je faire? lui avouer...» quoi? que je ne sais rien, que je n'ai pas de secret, que je suis un sot ! 11 est capable de ne pas me croire; et s'il me croit, c'est encore pis ; je perds son estime et tout espoir à la main de sa fille. Non, ma foi, conservons au moins l'honneur, c'est toujours cela de sauvé.
Isabelle. Eh bien! Monsieur, répondez donc.
le comte. Êtes-vous décidé?
« chavigni. Oui, monsieur le comte. Placé entre le devoir et l'amour, j'ai été sur le point de céder à ce dernier; mais le talent que vous m'accordez, le mérite que vous avez cru reconnaître en moi, je perdrais tout, si je disais un mot; et c'est pour rester digne de vous que j'ai résolu de me taire.
isàbelle. 0 ciel! que viens-je d'entendre?
le comte. Refuser la main de ma fille, repousser mes bienfaits! c'est indigne, c'est affreux. (A part.) C'est bien à lui... Je ne m'y attendais pas.
Air de la valse des Comédiens.
Mais qu'ai-je vu"? son altesse s'avance. Auprès du prince, à mon poste je cours.
(A Chavigni.) Entre nous deux, Monsieur, plus d'alliance; Mais mon estime est à vous pour toujours!
(A part.)
Déjà chez lui tant d'aplomb et d'adresse; Il faut, morbleu! l'observer avec soin; Pour parvenir, immoler sa tendresse ; Je me trompais, ce jeune homme ira loin. ensemble.
LE COMTE
Dans ce salon son altesse s'avance, etc.
chavigni.
J'avais raison de garder le silence ; Il me sert mieux que les plus beaux discours. De le fléchir je garde l'espérance, Car son estime est à moi pour toujours.
ISABELLE
Ah! c'est affreux! Peut-on, lorsque j'y pense, A sa fortune immoler ses amours!
Oui, pour mon cœur il n'est plus d'espérance; Je l'abandonne, hélas! et pour toujours. (Le comte sort, Isabelle se dispose à le suivre, Chavigni la retient, et la ramène sur le devant de la scène.)