SCENE III
LÉOCADIE, PHILIPPE, arrivant du côté opposé à la sortie de don Carlos.
léocadie. Ah! te voilà, mon frère! tu nous as bien inquiétés : où étais-tu donc?
Philippe. Que t’importe? laisse-moi. (Ilote son chapeau et son sabre et les suspend à la muraille .)
léocadie. C’est qu’eu ton absence Monseigneur est venu; il avait appris la rupture de ton mariage.
Philippe. Ah! il avait appris...
léocadie. Mon Dieu! ne te fâche pas; il voulait te parler à ce sujet; mais il est allé trouver le seigneur Crespo l’aicade, et il espère le déterminer...
Philippe, avec une colère concentrée. Il n’y réussira pas... Je remercie Monseigneur de me continuer ses bontés; mais Crespo me refuse sa nièce; et il fait bien, il a raison.
Léocadie. Que dis-tu? et pour quel motif?
DUO
Philippe, d'un air sombre Tu le demandes!., toi!
léocadie, effrayée.
Mon frère!
Ne me regarde pas ainsi.
PHILIPPE
Tu le demandes! toi!
léocadie, plus effrayée.
Mon frcre !
PHILIPPE
Toi qui m’as ravi
Le seul bien que laissa mon père!
Que dis-tu?
PHILIPPE
Je sais tout !
LÉOCADIE
O ciel!
Je suis trahie!
PHILIPPE
Ne tremble pas, ne crains rien pour la vie;
J'ai fait de l’épargner le serment solennel. ’
LÉOCADIE
Ah! par pitié!
PHILIPPE
Je ne veux rien entendre.
Rien qu’un seul mot; son nom?
LÉOCADIE
Ah! Philippe...
PHILIPPE
Son nom?
Je veux l’apprendre.
LÉOCADIE
Rappelle ta raison.
PHILIPPE
Ecoute-moi, Léocadie :
Tu m’as frappé d’un coup mortel.
Tu m’as couvert d’un opprobre éternel,
Tu m’as fait détester la vie !
Eh bien! je puis encor t’accorder mon pardon : J’oublierai tout, dis-moi son nom.
ENSEMBLE
PHILIPPE
Oui, parle, et la vengeance Ya conduire mon bras.
léocadie, à part.
Quelle horrible souffrance!
Je n’y survivrai pas.
PHILIPPE
Eh quoi! tu gardes le silence!
LÉOCADIE
Rien n’est égal à l'horreur de mon sort.
Mais j’en appelle à toi, mon juge.
Au ciel, mon unique refuge..
Ah! frappez-mof tous deux de mort,
Si la triste Léocadie
A mérité les maux dont elle est poursuivie !
(La musique cesse peu à peu.)
Philippe. Parle, je t’écoute...
léocadie. Oui! toi seul peux m’entendre et nous venger.. 11 y a quatre ans, tu partis pour l'armée; tu nous laissas près d’ici, dans le petit village de Riélos, dont le château avait appartenu à nos ancêtres. Un soir, funeste souvenir! c’était la veille du jour où ma tante me fut ravie ; tremblante pour elle, privée de tout secours, je ne pensai ni à l’éloignement, ni à l’obscurité de la nuit; je m’enveloppai d’une mante, et seule, à pied, je courus à la ville voisine. Déjà j’eu approchais, j’étais dans la grande prairie, auprès de cette chapelle que mon père avait fait élever pour remercier le ciel de notre naissance, lorsque j’entends les pas d’une nombreuse cavalcade : c’étaient de jeunes seigneurs qui sortaient de la ville; leur désordre, leurs bruyants éclats de voix, tout me fit présumer qu’ils n’avaient pas leur raison. Je retournai sur mes pas, afin de les éviter; mais en vain. Ils m’avaient aperçue, car ils s’écrièrent : « C’est elle, c’est la fugitive. » Ils courent sur mes traces, m’entourent; l’un d’eux me saisit, m’enlève dans ses bras...
Philippe. Les lâches !
léocadie. La frayeur, le désespoir, m’avaient ôté l’usage de mes sens .. mais, prête à quitter la vie, ma der-^ nière pensée fut pour toi, mon frère, que j’appelais à mon secours...
Philippe. O fureur!
léocadie. Et toi aussi, mon père, j’invoquais ton nom, je te suppliais de me protéger. Hélas! tu ne m’entendis pas! . Et quand je revins à moi, cette nuit qui m’environnait encore, cette maison, cet appartement inconnus, tout m’apprit que la mort était désormais mon seul espoir! A genoux, j’implorais le trépas, lorsque soudain retentit à mon oreille un cri douloureux, un cri déchirant que je crois entendre encore : « Dieu! ce n’est pas elle!.. » et l’on s’élance hors de l’appartement.
Philippe. O ciel! quel est ce nouveau mystère!..
léocadie. Restée seule et dans l’obscurité, je fais quelques pas, je me trouve près d’une croisée, je l’ouvre, et une faible lueur vient éclairer les lieux où j’étais ; je regarde ; l’or et la soie étincelaient de toutes parts. Jj vois encore ces tableaux, ces tapisseries; oui, je les vois, je les reconnaîtrais. A côté de la cheminée brillait un médaillon attaché à une chaîne d’or; je ne sais quelle idée m’inspire, et me dit qu’un pareil indice peut un jour servir à me venger... Je m’en empare, je le cache dans mon sein, je cours à la croisée ; des rideaux que j’y attache m’offrent un moyen de fuite. En ce moment j’entendais les pas de plusieurs personnes, je voyais briller les flambeaux ; je m’élance, éperdue, hors de moi, craignant d’étre poursuivie ; une rue se présente, vingt autres se croisent.. Errant, marchant au hasard, sans appui, sans abri, j’ignore ce que je devins dans cette nuit fatale; seulement je me rappelle que de loin j’aperçus le Tage. Enfin, m’écriai-je, voici un asile! et j’y courus. Sans doute mes forces me trahirent ; car, au point du jour, je me trouvai hors de la ville, seule, étendue près du fleuve. Maintenant tu sais tout.
REPRISE DU DUO
PHILIPPE
Non, non, tu ne fus point coupable!
Pardonne un injuste soupçon;
Mais le sort fatal qui m’accable
Trouble mes sens et ma raison.
LÉOCADIE
O vous que j’implore à genoux,
Mon Dieu, mon Dieu, protégez-nous !
Philippe, la soutenant Léocadie, ma sœur nous ne nous quitterons plus, je n’existe maintenant que pour la vengeance; je connaîtrai ton ravisseur; quel qu’il soit, je le frapperai.
léocadie. Philippe! mon frère!
Philippe. Oui, les peines, les fatigues, les dangers, rien
LÉOCADIE
no ms coûtera pour le découvrir, et j’y parviendrai. Le moindre iudicc nous mèue souvent a la vérité ; et ce médaillon dont tu parlais tout à l'heure, je veux le voir.
léocadie, le défaisant de son cou. Le voici! Mais hélas! il ne t’apprendra rien.
Philippe. N’importe, donne. ( Ouvrant le médaillon.) Que vois-je? uu portrait de femme !
léocadie. Oui, une femme jeune et belle. piuuprE. Dont les traits me sont inconnus. Ainsi la fortune trahit encore mon espoir, et dérobe ma victime.
léocadie. On vient, c’est Monseigneur! ( Elle cache le portrait.)