SCENE XII
DARMENTIÈRES, ARTHUR.
Arthur, la suivant des yeux. Elle est charmante. (Vivement.) Ah! mon cher docteur!
darmentières, froidement et lui prenant la main. Je vous remercie, mon cher ami, de m’avoir tenu parole, d’avoir attendu mon retour; je voulais vous apprendre que votre argent était bien placé, que vous aviez sauvé un honnête homme; et maintenant, que je ne vous retienne plus : ne vous gênez pas, vous êtes libre.
Arthur. Certainement, docteur; mais je voulais vous dire . .
darmentières, l’observant toujours. Je serais désolé de vous faire attendre plus longtemps, surtout quand on est aussi pressé que vous.
Arthur. Je le suis moins en ce moment. darmentières. Est-ce que tout n’est pas disposé? est-ce qu’il y a quelque obstacle, quelque retard?
arthur. Peut-être bien : car cette jeune fille qui était là, que vous avez vue, occupait depuis longtemps mon cœur et ma pensée ; mais je la croyais à jamais perdue pour moi ; cette idée me laissait dans un vague, une indifférence, un ennui que sa présence seule vient de dissiper.
darmentières, lui prenant le pouls. En effet, cela va mieux ; il y a plus de vivacité, plus de chaleur.
Arthur. Oui, oui, il me semble qu'à présent j’aurais moins de peine à vivre.
darmenxiéres. C’est possible, et je ne sais cependant si je dois vous conseiller...
Arthur. Pourquoi cela?
darmentières. C’est que j’ai aussi reçu les confidences de cette jeune fille; ce matin encore elle me parlait de vous...
arthur. Elle ne m’aime pas?
darmentières. Au contraire, elle ne pensait qu’à vous, elle vous aime... arthur. Est-il possible?
darmentières. Raison de plus pour ne pas changer d’i dées : car c’est une famille d’honnêtes gens, une fille sage, vertueuse, bien élevée; et vous, quoique grand seigneur, riche et puissant, vous ne voudriez pas la tromper, la séduire, eu faire votre maîtresse : ce serait mal. Il vaut donc mieux, comme vous le disiez, partir sur-le-champ et sans avoir rien à se reprocher; c’est moi maintenant qui vous y engage.
arthur. Allez au diable! partez si vous voulez; moi, je reste.
darmentières. Que dites-vous?
arthur. Que, puisque je l’aime, que j’en suis aimé, je ne vois pas ce qui m’empêcherait de l’épouser. DARMENTIÈRES. Vous!
arthur. Et pourquoi pas?
darmentières, vivement et se rapprochant. C’est différent; restez alors, restez, je vous le permets, car c’est là que je voulais vous amener, c’est le régime que je voulais vous prescrire. Oui, mon jeune ami, le mariage; on vous dira peut-être que c’est encore une folie, c’est possible; mais elle vaut toujours mieux que l’autre; elle est plus gaie ; et puis un bon ménage, une jolie femihe, des enfants... Je vois que l’ordonnance vous sourit. arthur. Sans contredit; mais le père voudra-t-il? darmentières. Cela me regarde, je m’en charge. arthur. Et ma future ! êtes-vous bien sûr de ce que vous m’avez annoncé? ne vous êtes-vous pas trompé? Je ne peux pas vivre dans une telle incertitude; non, docteur, je n’y suis plus, je brûle, je dessèche; j’en ferai une maladie.
darmentières, lui tâtant le pouls. C’est ce que je vois; il vous faut quelque chose qui vous modère, qui vouscalme. Allez vous promener.
arthur. Vous moquez-vous de moi?
darmentières. Pendant dix minutes, au jardin. arthur. Lorsque je souffre! lorsque je suis amoureux! darmentières. Ah çà, voulez-vous savoir mieux que votre médecin ce qu’il vous faut et ce qui vous convient? J’ai rendu mon ordonnance et n’y change rien ; dix minutes au jardin, pas une de plus, pas une de moins, sinon je ne me mêle plus de votre santé.
arthur. J’y vais, docteur, j’y vais.
darmentières. A la bonne heure, et vous vous en trouverez bien,
Arthur. Soit! (Le regardant.) Est-il original !
LA MÉDECINE SANS MÉDECIN
darmentières, le regardant aussi. C’est ce que j’allais vous dire. ( Arthur sort.)