SCENE Vf
ALBERT, RODOLPHE, vêtu très-simplement.
Rodolphe , se disputant à la porte. Je ne demande point la siguora Fiorella, mais le seigneur Albert de Surrente, qui doit être ici.
albert. En croirai-je mes yeux? Un Français, le comte Rodolphe dans ce pays et sous un pareil costumel!
Rodolphe. Albert, je vous retrouve enfin ! Vous ne m’avoz donc point oublié?
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votre prisonnier, et qui sais par quels procédés généreux..
FIORELLA
RODOLPHE. Allons donc, ne rappelons pas le temps où nous étions ennemis. Le hasard m’a appris hier que vous étiez à Rome. J’ai couru à votre hôtel ; mais impossible de vous rencontrer; et l’on m’a assuré que je vous trouverais quelques lieues de Rome, à la villa Farnèse, chez la signora 'Fiorella. Voilà pourquoi je suis accouru. Mais quelle est cette Fiorella? .
albkrt. Quoi! vous ne la connaissez pas? La femme la plus célèbre de l’Italie, une enchanteresse que j’adore. C’est le vieux duc de Farnèse, riche seigneur et grand amateur du beau sexe, qui l’enleva, dit-on, a l âge de quinze ans, qui prodigua ses trésors pour l’embellir, pour lui donner tous les talents, et qui, il y a un an, à sa mort, lui laissa tous ses biens.
Rodolphe. Et depuis on ne lui connaît pas?..
ALBERT. D’autres faiblesses? Hélas! non ; elle hésite encore à faire un nouveau choix, car vous sentez bien qu’ayant deux ou trois cent mille ducats de rente, ce n est point tout à fait la rortune qui la déterminera; ce sont les grâces, l’esprit, l’amabilité, ce qui fait que je ne désespere pas, et que je reste toujours sur les rangs. Mais je vois que vous riez de mon extravagance, et que vous allez me faire de la morale; vous me parlerez raison, je vous parlerai amour, et nous ne nous entendrons plus; causons plutôt de vous et de vos aventures. Comment êtes-vous ici dans les Etats-Romains, quand la guerre continue toujours entre l’Italie et la France? Savez-vous que vous êtes bien imprudent ou bien hardi ?
RODOLPHE. Ni l’un ni l’autre; je suis le jouet des événements et je leur obéis. Depuis huit jours j’étais a Rome, ne connaissant personne et cherchant un protecteur. J ai appris que vous étiez ici, et me voilà tranquille sur mon
S0 ALBERT. Du moins, tout ce que je possède est à vous ; en quoi puis-je vous être utile? Parlez, je veux tout savoir.
Rodolphe. Oh! très-volontiers. Vous vous rappelez que dans le commencement de cette guerre nos troupes i estèrent longtemps en garnison à quelques lieues de Naples. Or, que voulez-vous que des Français fassent en garnison . ALBERT. Je devine; vous devîntes amoureux; c est de
"Rodolphe. A mes yeux du moins, tout justifiait mon choix. Camille avait quatorze ans; c’était la vertu, 1 innocence la plus pure; et quant à sa beauté, je ne vous en parle pas; mais votre Fiorella, quels que soient ses attraits, n’approchcra jamais de ma jolie villageoise de Portici, lorsqu’avec sa résille et son corset barioles elle allait à la ville portant sur sa tète sa corbeille de fruits. Alors la révolte de Naples vint à éclater; laissé pour mort sur le champ de bataille, je fus recueilli, fait prisonnier par les lazzaroni, et pendant trois années enseveli vivant dans un cachot du Chàteau-Neuf ; ma foi, préférant la mort à une pareille captivité, je risquai mes jours pour m echapper, j’y parvins, je courus à Portici, mais je ne retrouvai ni Camille ni son père : les campagnes avaient été ravagées, leur maison incendiée; ils étaient morts sans doute ! je ne pensai plus qu’à m’éloigner de ces lieux, je traversai le royaume de Naples à pied, sous ce costume, n’ayant pour toute ressource qu’une guitare, qui me lit vivre tout le long de la route. C’est dans cet état que j’arrivai à Rome il y a huit jours, et c’est ainsi que je fis mon entrée dans l’ancienne capitale du monde.
albert. Sans ressource, sans ami?
RODOLPHE. Il faut cependant que j’en aie d inconnus, car dès le lendemain de mon arrivée, je me promenais sur les bords du Tibre, lorsque du fond d’une voiture êlegaDte qui passait près de moi j’entends partir un cri de surprise ; je m’élance, mais on avait baissé les stores, et
la voiture avait disparu; je continuai ma promenade, et, en rentrant dans la misérable auberge qui me servait de réduit, je trouve un inconnu qui dépose devant moi un sac d’ârgent en me disant : « Voici pour vous trois mille ducats. — De quelle part? — Je ne puis le dire. — ht moi, je ne puis accepter... »
ALBERT. Et vous n’avez pas le moindre soupçon?
RODOLPHE. J’ai bien en France un oncle grand seigneur à qui j’ai écrit aussitôt ma sortie de prison, en le priant de m’envoyer des fonds à Rome ou à Milan; mais je doute qu’il ait reçu ma lettre.
albert. D’ailleurs, un oncle n’y met pas de mystère, il paie, c’est de droit; ( Déclamant .) un oncle est un caissier donné par la nature.
Rodolphe. Oh ! ce n’est rien encore; ce matin, une soubrette, enveloppée d’une mante, m’apporte pour ce soir une invitation à un bal masqué.
albert. Et irez-vous?
RODOLPHE. Je le voulais d’abord par curiosité ; mais d après divers renseignements que j’ai recueillis, je dois pour ma sûreté personnelle quitter Rome au plus vite.
ALBERT. Vous avez raison, un Français qui y serait reconnu courrait les plus grands dangers ; il faut partir.
Rodolphe. Pour cela je compte sur vous; car, dans ce moment, comment traverser l’Italie entière sans un saufconduit?
albert. C’est juste, vôus seriez arrêté avant deux lieues; je vais vous conduire devant le gouverneur de Rome, le baron de Walhen, le commandant autrichien, et quoiqu’il soit sévère en diable, nous le lui demanderons.
Rodolphe. Y pensez-vous? réclamer un sauf-conduit, moi, un Français, prisonnier de guerre depuis trois ans, et qui viens de m’échapper de la citadelle de Naples !
ALBERT. C’est. vrai ; il faudrait, pour bien faire, que notre rigide commandant signât un laissez-passer en blanc et sans savoir pour qui il est destiné.
RODOLPHE. Quand vous obtiendrez cela du baron de Walhen!
albert. Attendez, je sais quelqu’un qui aura ce crédit.
RODOLPHE. Et qui donc?
albert. Fiorella. Ses attraits ont triomphé du gouverneur lui-même et de la gravité allemande ; la Germanie s'est laissé subjuguer, et apprenez que, si elle le voulait bien, elle n’aurait qu’un mot à dire.
Rodolphe. Je ne doute point du crédit de Fiorella. Mais comment reconnaître un pareil service?
albert. En venant ce soir la remercier.
Rodolphe. Y peusez-vous !
albert. Je comprends; c’est votre costume qui vous arrête; j’ai ici mes gens, ma voiture. Holà! quelqu’un! On va vous reconduire à Rome, à mon hôtel. Vous choisirez ce qui pourra vous convenir. Point de refus. Autrefois, il vous en souvient, j’acceptai de vous et sans laçon. Dans une heure vous serez de retour, je vous présente à Fiorella, et vous serez bien accueilli ; car si je n’obtiens rien de son amour, je peux du moins attendre tout de son amitié. . , . ,
Rodolphe. Vous le voulez? je cède, et je m abandonne à vos soins. (Il sort avec le domestique.)