‹ Å’uvres illustréesChapitre 509 sur 1154 · SUNDERLAND, ARTHUR · texte numérisé non relu

SUNDERLAND, ARTHUR

Arthur. Eh ! bonjour, mon cher oncle.

sunderland. Arriver à une pareille heure dans mon château, et sans m’en prévenir !

arthur. Est-ce qu’on sait jamais le matin ce qu’on fera le soir? surtout quand on est soldat... état libre et indépendant, où l’on est maître... d’obéir à tout le monde... et notre régiment va prendre garnison à Carlisle.

sunderland. A Carlisle ! . .

arthur. Oui, on parle dequelqucs bruits, dequelques agitations que voudraient faire naître des mécontents. | ( Voyant un geste de son oncle.) N’ayez pas peur, je i suis là, et je vous réponds que s’ils bougent... Aussi, j

passant près de votre château, je me suis dit : Je vais I

aller rassurer mon oncle, lui demander à souper et à ; coucher.

sunderland, à part. Quel contre-temps !

arthur. Je ne vous ai pas amené plusieurs de mes amis qui voulaient m’accompagner.

sunderland, à part. Il ne manquait plus que cela. (Haut.) Vousaveztrès-bien fait... comment les recevoir?

arthur. Comment? c’est vous que cela regarde : si un ancien maître des cérémonies ne s’entendait, pas en réception!.. Je leur avais vanté les antiquités de ce château; ma tante Réginald, qui régnait sous l’autre règne... et vous surtout, mon cher oncle, philosophe en retraite, qui supportez votre disgrâce avec un courage héroïque, ce qui, du reste, ne m’étonne pas; car vous me disiez toujours autrefois que vous ne teniez pas aux places, aux dignités.

sunderland. Oui, Monsieur, cela peut être vrai, tant qu’on les occupe, mais dès qu’on ne les a plus, c’est bien différent. Après cela, si je gémis de mon inac-

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tion, c’est moins pour moi, dont la fortune est faite, que pour le prince et pour l’Etat. Ce n’est pas en un jour qu’on fait un maître des cérémonies. Savez-vous par combien de travaux j’avais acheté mon expérience et mes talents? Savez-vous à combien de cortèges je me suis trouvé? à combien de grands dîners j’ai assisté, de ma personne?.. Sans compter les travaux de la composition. . . Cette superbe cantate qu’on a chantée lors du couronnement... de qui était-elle? de moi, paroles et musique. (Il chante.)

« D’où partent ces cris d’allégresse?

« Où court ce peuple qui s’empresse? »

arthur. Oui, mais des gens qui ont de la mémoire ont cru remarquer que cette cantate avait déjà servi pour le dernier roi, et même auparavant pour le lord Protecteur.

sunderland. Est-ce ma faute si je fais des vers qui restent?., et puis de tout temps il y aura toujours des cris d'allégresse, et du peuple qui s'empresse. Et vous, mon neveu, vous devriez être indigné, comme moi, d’une disgrâce qui m’empêche de vous pousser et de vous être utile.

arthur. De ce côlé-là, mon cher oncle, je vous rends justice.

Air du vaudeville de Jadis et Aujourd'hui.

Lorsque la fortune Adèle Jadis vous plaçait près du roi.

Jamais, mon cœur me le rappelle.

Mon oncle ne üt rien pour moi.

Mais depuis qu’il n’est plus en place.

Il est, mon cœur l’a bien jugé.

Toujours le même... et la disgrâce Au moins ne vous a pas changé.

sunderland. Monsieur...

arthur. Je ne vous en fais pas de reproche ; je ne vous demande rien qu’à souper, et il semble même que vous ayez bien de la peine à vous y décider.

SUNDERLAND, troublé. Moi, du tout... (A part.) S’il allait se douter de quelque chose! (Haut.) Je ne pourrai peut-être pas te tenir compagnie, mais on te servira, dans ta chambre, un chevreuil excellent et du vin de Porto, de plus un bon lit où tu feras bien de te coucher de bonne heure : car tu dois être fatigué et avoir besoin de dormir.

arthur. Du tout, mon oncle, je ne dors plus. sunderland, à part . Ah ! mon Dieu ! il nous entendra. (Haut, à Arthur.) Et pourquoi ne dormez-vous pas ? s ARTHUR. Pourquoi... pourquoi?., c’est mon secret... c’est qu’il y a quelque chose qui me tourmente, qui na’agite et qui fait que je ne puis demeurer en place, ni rester un instant où je suis.

sunderland, à part. Qûel bonheur! s’il pouvait s’en aller. (Haut.) C’est tout naturel, à votre âge, le besoin de changer de lieu, le désir de voyager...

arthur, vivement. Justement! voyager, mais pour cela, il me faudrait ce que je n’ai pas, parce que la bourse d’un lieutenant...

sunderland. Quoi ! n’est-ce que cela ? combien te faut-il ?

arthur. Laissez donc... vous voulez rire. sunderland, Non vraiment ! combien te faut-il? ARTHUR. Vous m’effrayez, vous êtes indisposé. sunderland. Quelle idée ! je veux, puisque cela t’est nécessaire, que tu puisses partir dès demain. arthur. Dès ce soir, après souper.

sunderland. Et pour cela tu me demandes...

arthur. Cent guinées.

sunderland, lui donnant une bourse. Les voici, et même quelques-unes de plus.

arthur, comme s'il rêvait. Est-il possible!., ahçà, mon oncle, qu’est-ce qu’il vous prend donc? (Ouvrant la bourse.) Laissez-moi voir, je vous prie. ( Regardant les pièces d’or.) Oui, vraiment, c’est de l’or.

Air : Je vous comprendrai toujours bien (de l’Opéracomique) .

Premier or qu’un oncle chéri M’ait donné depuis mon enfauce,

Combien mon gousset est ravi De faire votre connaissance !

(.4 Sunderland.)

Que le soin du remboursement Ne fasse naître aucun nuage;

Car, je vous en fais le serment.

Je vous le rendrai {bis) sur votre héritage.

Et après une telle générosité, je serais bien ingrat d’avoir des secrets pour vous. Apprenez donc que je I suis amoureux, amoureux à en perdre la tète. Vous me demanderez comment?

sunderland. Non, mon ami...

arthur. C’est égal, il faut que je vous le dise; j’ai besoin d’en parler, l’amour est bavard, et la joie aussi... Imaginez-vous qu’il y a quelques mois, je me trouvais à Brighton, et me promenais par hasard au bord de la mer. Je crus apercevoir de loin des jeunes filles du pays, qui, bien exactement enveloppées de leurs larges manteaux de laine, prenaient entre elles le plaisir du bain. Discrètement je m’éloignais, non sans avoir- envie de retourner quelquefois la tête, lorsque j’entends plusieurs cris... La mer montait alors, et un vent léger qui l’agitait avait sans doute effrayé les jeunes baigneuses; car toutes s’enfuyaient, excepté une seule, qui, tremblante à l’aspect des vagues, restait immobile et courait risque d’être engloutie.

sunderland. Je devine! le dénoùment de rigueur... tu voles à son secours, tu la ramènes à bord.

arthur. En héros désintéressé ; car,seulement alors, je jetai les yeux sur ma jeune Néréide, qui était évanouie dans mes bras... Imaginez-vous, mon oncle, une figure de roman, de ces visages qu’on peut lire quelquefois, mais qu’on ne voit jamais; et quand je l’eus transportée à l’auberge voisine, avec quelle voix enchanteresse elle demanda le nom de son libérateur! J’avais à peine répondu : « Arthur Seymour,

« enseigne dans les gardes du roi, » que ses compagnes arrivèrent; il fallut me retirer, et le soir seulement, il me fut permis de m’informer de ses nouvelles, de passer auprès d’elle toute une soirée ; mais soit caprice de sa part, soit que le service que j’avais eu le bonheur de lui rendre, la fît rougir de reconnaissance, elle voulut rester inconnue, et elle partit, sans que j’aie pu soupçonner qui elle était. sunderland. La belle avance!

arthur. Vous jugez que, de ce moment, je ne pen- I sais plus qu’à elle, et quelques semaines après, j’allais ! à Oxford rejoindre mon régiment, seul, à pied, sur la grande route... quand je dis seul, toujours avec elle, avec son image, qui ne me quittait pas... quand voici des nuages de poussière, des piqueurs, des jockeys, gare! gare! Je me retourne avec cet air de mauvaise humeur que prennent volontiers les piétons qu’on écrase. C’étaient plusieurs voitures de la cour, et dans runcd’clles,carrosscàsix chevaux, j’aperçois ma jeune dame, qui m’adresse de la main et du regard un salut enchanteur.

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sunderland. Ah! mon Dieu! c’était lac reine.

Arthur. J’en ai eu peur... heureusement le portrait de Sa Majesté, que j’ai vu depuis, est venu me rassurer; mais le plus singulier, c’est que, depuis ce moment, tout m’a réussi ; je me suis distingué, je suis monté en grade; j’ai été nommé lieutenant; vous m’avez prêté de l’argent!., enfin, une foule d’événements plus extraordinaires les uns que les autres!.. Mais plus de nouvelles de ma belle inconnue, et maintenant que, grâce à vous, me voilà en fonds, je vais parcourir l’Angleterre, l’Ecosse et l’Irlande, jusqu'à ce que je la retrouve.

Air du vaudeville de l'Homme vert.

Déjà le sort qui me seconde Deux fois m’offrit ses traits si doux Sur la terre ainsi que sur l'onde...

Et le troisième rendez-vous Encor plus incompréhensible,

Peut avoir lieu l’un de ces jours.

SUNDERLAND

Dans le ciel même ..

ARTHUR

C'est possible,

Les amoureux y sont toujours.

Et dès demain je vais à Carlisle demander un congé au colonel, ou au général, au roi lui-même, s’il le faut.

sunderland, avec intention. Ou, ce qui vaut encore mieux, à miss Arabelle Churchill, à laquelle on ne peut rien refuser.

Arthur. Oui, c’est ce qu’on m’a dit; mais plutôt mourir que de rien devoir à de pareils moyens, et s’il n’y a que moi qui lui demande...

sunderland. La connaissez-vous, Arthur?., et estelle réellement aussi bien qu’on le dit?

artiiur. Je l’ignore; je suis toujours en garnison, je ne l’ai jamais rencontrée; mais l’empire qu’elle exerce sur notre souverain atteste assez le pouvoir de ses charmes. 11 ne pardonne pas la moindre offense contre celle qu’il aime.

sunderland, à part. Ah ! mon Dieu !

arthur. Malheur à qui oserait s’attaquer à elle ! le ressentiment du roi serait terrible. On me l’a dit, du moins. Du reste, si vous tenez à avoir des- détails, vousenaurezdemain,par mes amis,quila connaissent. sunderland. Et qui donc?

arthur. Ces jeunes officiers dont je vous parlais... Ne les amenant pas ce soir, je les ai invités pour demain à déjeuner... j’ai pensé que cela vous arrangerait mieux, et puis ils ne sont qu’une douzaine. sunderland. Une douzaine!... c’est fait de moi. arthur. Qu’est-ce donc?

sunderland. Rien... ( A part.) Maudit projet que j’ai eu là... chienne d’expédition!.... si elle pouvait manquer!.. {On entend en dehors deux sons de cor.) C’est fait de moi!., je n’ai pas une goutte de sang dans les veines.

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