MADAME DE TRENEUIL, DE PRESLE
df. pitESLE. J’ai mal pris mon temps, Madame; aces ordres, à ces apprêts, je vois que vous attendez du monde.
madame de treneuil. Quelques amis, une réunion bien modeste : une soirée de veuve, on dansera au piano; et si vous n’ètes pas effrayé...
de presle. De rester auprès de vous? j’accepte avec empressement, et néanmoins avec un peu de regret. Madame.
madame de treneuil. Comment?
de presle. Me voilà forcé d’ajourner ce que j’avais à vous dire; car il s’agit d’un sujet trop important pour en parler au milieu d’un bal.
madame de treneuil. Savez-vous que vous excitez mon intérêt? et puisqu’on n'arrive pas encore, voyons, deux mots seulement; eh bien, Monsieur?
de presle. Eh! quoi! Madame, à mon embarras,
vous n’avez pas deviné que je viens mettre entre vos mains le sort de ma vie entière.
madame de treneuil, à part. Encore un parti pour masœur; elle s’en doutait, la coquette; écoutons; c’est mon état; eh bien?
de presle. Avant d’entrer ici, tout me semblait facile, et maintenant tout m’alarme; comment réussir à vous intéresser en ma faveur?.. Les paroles, les phrases d’usage, expriment si mal un sentiment vrai; du' moins vous me saurez gré, je l’espère, de n’avoir recouru à aucune médiation... Madame Dorvilé, d’autres amies, ne m’auraient pas refusé la leur; eh bien ! je n’en ai pas voulu. Madame, c’est à vous seule que je m’adresse; ma cause ne sera plaidée que devant vous, et que par moi; si je m’y prends mal, n’importe... dans ma gaucherie même, vous verrez l’émotion d’un cœur bien épris, et vous en serez peut-être attendrie.
madame de treneuil, avec un sourire bienveillant. Le fait est que, depuis deux mois, voilà bien des déclarations que j’entends.
LE CHAPERON
madamb 08 TBBNEm. Ah ! garder-le ! — Scène 17,
DE PRESLE. Ciel!
madame de treneuil. Mais il y a dans la vôtre un naturel, un abandon qui persuadent.
de presle. Ah ! vous me rendez le courage ; et quand je pense que même avant votre mariage... que depuis trois ans, sans avoir osé vous le dire, je vous aimais...
madame de treneuil. Moi, Monsieur! comment! c’est à moi que vous vous adressiez?
DE PRESLE
Air du Matelot (de madame Duchambge).
Eh quoi! cet aveu vous étonne?
madame de treneuil.
De l’attendre j’étais si loin...
Vous ne m’aviez nommé personne.
DE PRESLE
J ai cru n’en avoir pas besoin.
Me parlant sans cesse à moi-même D’un sentiment et si vif et si doux.
Il me semblait que dire : J’aime,
Suffisait pour dire : C’est vous.
madame DE treneuil. J’ai cru qu’il s’agissait de ma sœur.
de presle. Et vous m'approuviez?
madame de treneuil. J’étais flattée pour Delphine d’une recherche aussi honorable, d’un parti ausû brillant.
de presle. Et ces vœux ne vous semblent plus ni honorables, ni désirables, depuis que vous savez que c’est à vous qu’ils s’adressent ?
madame de treneuil. Je ne dis pas cela. de presle. Vous le pensez, du moins; d’autres hommages ont prévenu le mien : je suis puni du respect que m’inspiraient vos vertus, de ce respect qui, pendant que vous étiez liée à un autre, m’a condamné au silence, m’a forcé à fuir votrq vue. Mais enfin, et bien loin d’ici, du fond de l’Allemagne, j’apprends que vous êtes libre; j’accours, et j’hésitais encore à me déclarer; mais, par bonheur, on prétend que des revers, des malheurs, ont presque anéanti la fortune de M. de Treneuil et la vôtre : j’ai été plus brave alors; et je venais vousoffrir des richesses que, pour la première fois, je me sentais heureux de posséder, et votre refusrenverse tous mes projets, toutes mes espérances.
LAGNY. — Imprimerie de Vialat el Cie. — l%’o
LE CHAPERON
madame DE treneuil. Calmez-vous, de grâce...
DE presle. Non, Madame; non, je vois que vous en aimez un autre... Son nom, de grâce, dites-moi son nom.
MADAME DF, TRENEUIL.
Ain : Restez, restez, troupe jolie.
Personne!., jo n’aime personne,
Je l'atteste, jo le promets!
DE PRESLE
Ah! grand Dieu! que vous ôtes bonne!
Insensé!., je vous accusais,
Déjà je me désespérais.
Mais non ; j’avais tort de me plaindre ;
De qui pourrais-je être jaloux,
Si pour rivaux jo ne dois craindre Que ceux qui sont dignes de vous?
madame de treneuil. Nul autre, Monsieur , ne le serait sans doute que vous, sans la résolution que j ai prise de ne point me remarier... résolution que rien ne peut changer.
de presle. Et moi j’espère que le temps, que mes soins, que mon amour...
madame de treneuil, froidement. Ne le croyez pas, Monsieur : vous êtes trop galant homme, vous avez trop de droits à mon estime, pour que je veuille vous abuser; et à vous seul, et sous le sceau du secret, je veux bien confier ma situation... Pendant trois ans qu’a duré mon mariage, j’ai été la plus malheureuse des femmes, non pas que M. de Treneuil ne m’ai nuit beaucoup; mais une jalousie aveugle, effrénée, dont lui-même gémissait, a empoisonné tous les instants de sa vie; elle lui a fait négliger le soin de scs affaires et de sa fortune; elle a h;\té scs derniers moments, et lui a même survécu.
de presle. Que dites-vous?
madame de treneuil. Prêt à mourir, il m a fait jurer qu’après lui je ne serais jamais à un autre; et il est mort en emportant ce serment.
ds presle. Quelle horreur !
madame de treneuil. Eh! pourquoi donc?., si cette dernière marque d'amour lui a prouvé la sincérité de ma tendresse, l’injustice de ses soupçons, si elle a adouci ses derniers moments, je n’ai tait que mon devoir, et je m’en félicite.
de presle. Abuser de la foi du serment, pour enchaîner votre avenir !
madame de treneuil. Enchaîner!., il le serait sans cela : car j’aime peu le monde, où je n’ai trouvé que des chagrins; et je suis décidée à le quitter. v de presle. Est-il possible!
madame de treneuil. Le repos et la solitude conviennent seuls à mes goûts, A mon caractère, à mes serments; et aussitôt après le mariage de ma sœur, je compte me retirer à l’abbaye de Miremont.
de presle. Vous n’exécuterez pas un semblable projet. madame de treneuil. C’est déjà fait à m ûtié, car voici la lettre que j’écrivais ce matin à la supérieure, en lui annonçant ma prochaine arrivée.
DE presle. Ce n’est pas possible, vous refléchirez; vous déchirerez cette lettre.
madame de treneuil. Vous ne me connaissez pas, Monsieur. {Appelant.) André.
de presle. Que voulez-vous faire? ;
madame de treneuil. Vous prouver que quand j ai pris une résolution que je crois sage et raisonnable, rien ne m’empêche de l’exécuter. [Au domestique qui entre.) Portez cette lettre à l’instant même à la poste. (Le domestique sort.)
de presle, avec colère. Madame, voila qui est affreux ! madame de treneuil, offensée. Monsieur!
i f. presle. Oui, sans doute, et puisque vous me réduisez au désespoir, je dois vous sauver d’une résolution que vous regretteriez plus tard ; je m attache a vous, je ne vous quitte pas... à défaut d’autre mérite, j’aurai du moins celui de la persévérance. Vous verrez sans cesse celui que vous rendez si malheureux ; il sera là, devant vos yeux, comme un reproche continuel. madame de treneuil. Monsieur!..
de presle. Et si cct amour dont je vous poursuis vous déplaît, vous gène, vous contrarie... Eh bien! tant mieux, je ne serai pas le seul à souffrir, vous serez comme moi, vous ne pourrez vous en défaire, vous y Serez condamnée.
madame de treneuil. C’en est trop...
de presle. Eh quoi ! Madame...
madame de treneuil. Oui, Monsieur; et puisque la voix do l’amitié, puisque celle de la raison ne peuvent rien sur vous, il faut se résoudre à se séparer, à ne plus sc voir, à sc priver môme de vos visites. de presle. O ciel ! vous me renvoyez, vous me chassez . madame de treneuil. Non, sans doute; mais c’est vous qui m’obligez à lie pjus vous recevoir. Adieu, Monsieur. (Elle lui fait la révérence, et entre dans son appartement.)
DE PRESLE, seul. Oui, sans doute, je partirai, je m’éloignerai, à l’instant même, pour me venger, pour la forcer à me céder; mon honneur y est engagé. Mais comment y parvenir? ce qu’elle m’a appris est terrible, car je la connais; et avec ses principes, un tel serment est un obstacle invincible. C’est-à-dire, invincible, tout peut se vaincre, tout peut s’oublier, quand on aime, mais c’est qu’elle ne m’aime pas encore : il faut donc, avant tout, se faire aimer, à force devins et de tendresse, d’assiduité. (Avec dépit.) De l’assiduité!.. et je ne peux plus même la voir, elle ne me recevra plus; sa porte m’est défendue! c’est une gaucherie que j’ai faite là... Quitter la partie, c’est la perdre; et à quelque prix que ce soit, il faut trouver moyen de m’introduire de nouveau chez elle, d’y être admis, de m’y installer... oui, sans doute... mais si je sais comment m’y prendre...