‹ Å’uvres illustréesChapitre 551 sur 1154 · ANTÉNOR, DE PRESLE · texte numérisé non relu

ANTÉNOR, DE PRESLE

anténor, à la cantonade. Non, non, ne dérangez pas ces dames, j’attendrai... c’est une des prérogatives de mon état de prétendu... Eh mais! n’est-ce pas M. le comte de Presle?

de presle. An ténor Jousse ! mon ancien camarade de collège, que depuis quatre ans je n’avais pas rencontré une seule fois dans le monde.

anténor. C’est que pendant ce temps, mon cher ami, j’en ai été tout à fait retranché et séquestre : j’étais entré au grand séminaire.

de presle. C’est donc vrai? je croyais qu’on le disait pour se moquer de toi.

anténor. Non vraiment; moi, je n’ai jamais eu d’ambition; mais ma mère en avait, et comme c’était alors le seul moyen de parvenir...

LE CHAPERON

Air : Du partage de la richesse.

Sous l’empire, où régnait la gloire,

Dans les dragons je dus être englobé;

Quand régna la soutane noire.

Elle voulut de moi faire un abbé.

DE PRESLE

Et maintenant, où quiconque pérore ,

Monte sans peine aux grandeurs de l’Etat,

Si la mère vivait encore.

Infortuné, tu serais avocat,

Mon pauvre ami, tu serais avocat.

anténor . C’est probable : je n’aurais pas pu échapper les robes noires; mais alors, mon oncle, qui est évêque, devait me pousser et me protéger; j’aurais fait mon chemin, c’est-à-dire, non, parce que je n’avais pas de vocation : dans mes rêves, et même tout éveillé, je pensais toujours à un bon ménage, à une femme, à des enfants; c’était mal ! cela m’aurait perdu... et à la mort de ma pauvre mère, j’ai quitté la soutane et je suis entré chez un agent de change pour faire mon salut. de presle. Est-il possible!

anténor. Oui, mon ami; il vaut mieux être un bon négociant qu’un mauvais...

de presle. Tu as raison; quelque état que l’on choisisse, l’essentiel est de l’exercer en honnête homme...

anténor. Mon patron m’a pris en affection; il voulait même me donner un intérêt dans sa charge, et alors ma fortune serait faite ; mais pour cela il faudrait cent mille écus, et tout mon patrimoine réuni fait a peine le tiers de cette somme.

de presle. N’as-tu pas des amis qui seront trop heureux de venir à ton secours?

anténor. Est-il possible !

de presle. Moi, tout le premier : j’ai plus d’argent qu’il ne m’en faut, et si cela peut t’obliger, je te prête les deux cent mille francs qui te manquent.

anténor. Ah ! mon ami ! mon cher ami ! c’est étonnant, on nous enseignait là-bas que la société était perfide, le monde corrompu... Moi, depuis que j’y suis, je ne trouve que loyauté, générosité, desintéressement, parmi les hommes.

de presle. Fasse le ciel que tes illusions continuent! Tu acceptes donc?

anténor. C’est-à-dire, je ne refuse pas ; mais, voistu, j’ai écrit à mon oncle l’évêque, qui est fort riche, comme tu sais, pour le prier de m’avancer cette somme; je n’ai pas encore reçu sa réponse, qui, j’en suis sûr, sera favorable ; et il aurait droit de se fâcher, ce bon oncle, si d’ici làje m’adressaisà d’autres qu’à lui. de presle. C’est juste.

anténor. Mais je t’en garde la même reconnaissance ; et je proclamerai partout ton amitié, ta générosité.

de presle. Du tout : tu me feras le plaisir de n’en rien dire ; ou nous nous fâcherons. Mais tu aurais un autre moyen de me rendre service.

anténor. Lequel, mon ami !

de presle. Apprends-moi comment tu es reçu dans cette maison, et sur quel pied tu y viens ?

anténor. J’y viens dans un but légitime; mes idées de mariage me tiennent toujours, surtout depuis que j’ai vu mademoiselle Delphine, la sœur de madame de Trencuil, une jeune personne charmante.

de presle. C’est possible, je n’ai pas remarqué. anténor. Ne me dis pas cela, cela me ferait de la peine pour toi; moi, je n’en dors pas, j’ai des vertiges, des extases, j’en perds la tète, je m’embrouille dans mes reports et dans mes fin courant; et je ne conçois au monde de félicité que par elle.

de presle. Pauvre garçon! et tes vœux sont-ils bien accueillis? le voit-elle avec plaisir?

anténor. Je n’en sais rien, mais elle rit quand elle me voit, c'est toujours cela... elle est si bonne!

Air à'Aristippe.

Je suis toujours des traits de sa folie Dédommagé par son bon cœur;

A la moindre plaisanterie Toujours succède une faveur;

Un mot piquant me vaut une douceur.

Chacun me plaint d’un bonheur qu’on ignore...

Je laisse dire... et de moi, Dieu merci!

Pour peu qu’elle se moque encore.

Je suis sûr d’être son mari.

de presle. Je comprends.

anténor. C’est pour elle que j’ai appris la musique, pour elle que j’ai appris la valse et la galope ; et depuis ce temps-là elle m’a donné de l’espoir. de presle. Je t’en fais compliment.

anténor. Oui, mais nous sommes tant de danseurs, c’est-à-dire tant de concurrents...

de presle. Comment cela?

anténor. Madame de Treneuil, pour laisser à sa sœur toute liberté dans son choix, s’est fait une loi et un devoir de recevoir chez elle tous ceux qui s’annoncent comme prétendants.

de presle. Est-il possible?

anténor. Oui, mon ami ; d’ici à ce que sa sœur se décide, tous sont admis ; il y a de quoi faire une contredanse à seize.

de presle, vivement. Dieu ! que c’est heureux 1 anténor. Et pourquoi?

de presle. Parce que plus il y aura de concuirenls, et plus tu auras de gloire à l’emporter. anténor. Je ne tiens pas à la gloire.

de presle. Tu as tort ; et je ne sais comment te remercier de l’idée... non, de la nouvelle que tu viens de me donner. Tu es un brave et honnête garçon qui en tout temps, peux compter sur moi.

anténor, le serrant dans ses bras. J’y compte, mon ami, j’y compte ; et, entre nous, c’est à la vie et à la mort.

de presle. Tais-toi donc, voilà ces dames. anténor. C’est vrai.

de presle. Présente-moi à elles, je t’en prie. anténor. De tout mon cœur.

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