SCÈNE XIV
MADAME DE TRENEUIL, seule.
Peut-on pousser plus loin l’audace ! me braver à ce point! 11 s’en repentira! Il ne sait pas le service qu’il vient de me rendre. Oui, ce n’est plus par un scrupule exagéré peut-être, c’est pour lui... pour lui seul que je refuse... et cela vaut mieux. Je pourrais me croire dégagée d’un serment arraché à la faiblesse ou à la crainte, je pourrais oublier toutes mes résolutions, je serais prête à me remarier, que tout autre aurait sur lui la préférence... Je le dis sans dépit, sans colère, car je n’en ai plus; je suis tranquille; et si ce n’étaient les craintes que m'inspire l’avenir de ma sœur... Est-ce qu’en réalité elle l’aimerait à ce pointlà? Au fait, c’est possible : une jeune personne à qui on répète qu’on l’aime éperdument, ne peut s’empêcher d’être émue. Moi-même, tout à l’heure, je ne sais ce que j’éprouvais ; et s’il faut qu’il ait produit le même effet sur Delphine, comment m’y prendrai-je pour la détacher de lui? Voilà surtout ce qui est affreux de sa part ! c’est ce calcul de me réduire au rôle d’esclave avec lui, ou de tyran avec ma sœur ! Cela est indigne ! cela révolte ! Et il y a des moments où l’on pleurerait d’être isolée, sans défense, où l’on voudrait à tout prix avoir un appui, un vengeur. Ah ! il était le mien auparavant; au lieu de m’outrager, il me protégeait. Et celle blessure, ce duel, ce bouquet!... Allons, allons, ne pensons plus à cela; car je dois le haïr, et peut-être n’en aurai-je plus le courage...