SCENE U
ABOULFARIS, LE PRINCE BADEL-BOUDOÜR, sortant d’une allée, à gauche.
aboulfaris, étonné. Que vois-je? le prince!..
le prince, de même. Que vois-je? Aboulfaris, mon grand visir ! ,
aboulfaris. Oui, mon prince... c’est moi, qui retournais en grande hâte vers la capitale!
le prince. Et moi, je l’avais quittée pour venir au devant de ma jeune cousine, la céleste Bedy-el-Jamal !
aboulfaris, à part. J’en étais sûr... l’impatience!.. (Haut.) Aussi, pour rendre compte à Votre Hautesse de mon ambassade... des soins et de l’habileté que j’y ai déployés . . je ne sais par où commencer... le prince. Commence... par le commencement! aboulfaris. C’est une idée!., une grande idée!.. le prince, regardant autour de lui avec inquiétude. Et dépêche-toi!
aboulfaris. M’y voici, mon prince... m’y voici... Votre auguste père vous avait ordonné, en mourant, d’épouser, dans la première année de votre règne, votre jeune cousine Bedy-el-Jamal, fille de sou frère.
le prince. Je sais cela!
aboulfaris. Certainement! . Le difficile était d’abord de la retrouver, attendu que, lors de l’incendie du palais par les Tartarer, elle avait été enlevée au berceau, et qu’on ne savait plus ce qu’elle était devenue... le prince, avec impatience. Je sais tout cela! aboulfaris. Certainement!., certainement! Mais Votre Hautesse m’ayant dit de prendre par le commencement...
le prince, avec impatience. J’ai eu tort... prends par la Un!
aboulfaris. M’y voici!.. Vous m’avez chargé alors, moi, Aboulfaris, votre grand visir, et la lumière de votre conseil, de faire des recherches... j’ai fait des recherches! Et dans l’indostan, dans le royaume de Caboul, rien!.. Dans la Ferse, rien!
le prince, de même. En vérité!
aboulfaris. Et pourtant, je me suis arrêté tout un mois à Ispahan... plusieurs jours à Candahar...
le prince, vivement. A Candahar!.. Et vous n’avez rien découvert de plus... ni à Candahar... ni dans ses environs?..
aboulfaris. Non, mon prince!
le prince. Eh bien! j’en suis fâché pour la lumière de mon conseil... mais un savant nécromancien, que j’ai fait venir à ma cour... m’a donné la preuve certaine que la nièce de mon père... celle que j’ai juré d’épouser... la 'princesse Bedy-el-Jamal, était, depuis son enfance, cachée près de la ville de Candahar...
aboulfaris. Est-il possible!
le prince. Où, s’ignorant elle-même, elle exerçait, sous le nom de Gulnare...
aboulfaris. Ciel!..
le prince. La profession obscure de lavandière! aboulfaris, à part. Gulnare!..
le prince. Qu’as-tu donc?.. D’où vient ce trouble? aboulfaris. L’étonnement... la stupéfaction... d’une rencontre... je veux dire... d’un coup du sort.., aussi... foudroyant.
le prince. Tu as bien raison, car ce n’est rien encore!.. Je lui avais à l’instant envoyé une escorte magnifique et nombreuse, et, résolu d’aller moi-même à sa rencontre, j’étais déjà à deux marches de Delhy, ma capitale, lorsqu’en traversant la vallée de Cachemire, que j’ai parcourue vingt fois, j’aperçois une pagode et des jardins délicieux, qui jamais n’avaient frappé mes regards!..
aboulfaris, Ceux-ci!., des massifs... des forêts de fleurs... c’est merveilleux !
le prince. Moins encore que la reine de ces fleurs!., la fée qui habite ces jardins magnifiques!.. Et si tu savais dans quelle situation je me trouve...
aboulfaris. Parlez! Votre Hautesse n’a-t-elle pas en moi, auprès d’elle, son conseil tout entier?
le prince. J’avais fait remettre à la princesse, ma cousine, mon portrait... dont la vue seule, le croirais-tu... a J fait naître une passion...
I aboulfaris, à part. La perfide!
LA FÉE AUX ROSES
nébilba. Ils s’éloignent!... grâce au ciel!,..,— Scène , acte 2.
le prince. Qui ne finira qu’avec elle... elle me l’a écrit! aboulfaris, à part. Juste ce qu’elle me disait de vive voix!
le prince. Et lorsque, me conformant aux ordres de mon père, je lui ai offert ma main, lorsque j'ai déjà fait publier ce mariage par tout le royaume... voilà que cette jeune Allé, que j’ai aperçue dans ces bosquets de fleurs, me retient comme fasciné par sa vue !
aboulfaris. En vérité !
LE PRINCE
ROMANCE
PREMIER COUPLET
Oui, chaque jour je viens l’attendre En ce séjour délicieux !
Mais quand son cœur semble se rendre.
Elle m’échappe, hélas! et fuit loin de mes yeux !
Reine des fleurs, fraîche comme elles,
Ange du ciel, apaise-toi!
Ah ! ne va pas ouvrir tes ailes.
Reste encor, reste auprès de moi! .
A ses genoux, hier encore.
Avec amour je l’implorais !
Quand sa voix, sa voix que j’adore,
M'a banni de sa vue ; et moi je lui disais :
Reine des fleurs, fraîche comme elles,
Ange du ciel, apaise-toi!
Ah ! ne va pas ouvrir tes ailes ;
Reste encor, reste auprès de moi!
J’ignore donc si j’ai pu toucher sod cœur... mais moi, c’est de l’amour, c’est du délire!.. Tandis que pour ma cousine, pour la sultane, je ne ressens là qu’une complète indifférence !
aboulfaris. Elle n’est pourtant pas mal!
le prince. Qui te l’a dit?
aboulfaris, tremblant. Vous-même, tout à l’heure, magnanime sultan...
le prince, d’un air distrait. Je ne le croyais pas... et j’ai promis, j’ai engagé ma foi royale. Ah! si mon auguste fiancée pouvait ne pas m'aimer!
aboulfaris. C’est impossible!..
le prince. Je serais trop heureux! car, d'après une clause du testament de mon père... s’il m’est prouvé qu’elle aime ou qu’elle a aimé quelqu’un... je ne suis plus obligé à rien !.. Et si tu pouvais me trouver cet autre... cet amant heureux...
aboulfaris, auec joie. Qu’en feriez-vous? le prince. Je le ferais empaler à l’instant, et je me regarderais comme libre. aboulfaris, avec effroi. O ciel !
le prince. Tu comprends quel bonheur pour mol! aboulfaris. Mais pas pour lui !
le prince. Tais-toi !...
aboulfaris. Qu’est-ce donc?
le prince. Voici l’heure où elle descend dans ses jardins!
aboulfaris. De quel côté?
le prince. Je ne sais... on la voit tout à coup sortir d’un buisson de roses...
aboulfaris, troublé. Vous permettez, Monseigneur!.. le prince. Je te permets de t’en aller... voilà tout... ot même je te l’ordonne! ( Aboulfaris tort par la droite, et le prince par la gauche du spectateur .)