SCENE
MADAME BERTRAND, LE DUC DE CHAMPCARVILLE, AGATHE, un domestique en livrée, derrière eux.
Agathe. Comment, mon père, sortir avant midi»., et à pied?..
le duc. Je suis depuis ce matin assis devant mon secrétaire, où j’ai écrit tant de notes et do dépêches, que j ai besoin de prendre quelque exercice. Je vais au château voisin... à peine une demi-lieue...
Agathe. Et vous ne m'emmenez pas?.. le duc, à demi-voix. Impossible, ma chère Agathe... des affaires graves... affaires d’Etat... agatue. Une entrevue secrète?
le duc, d’un ton important. Oui... un déjeuner... secret... où l’on doit me remettre les ordres du roi pour notre départ et notre retour en Franco!., et puis, nous avons à parler confidentiellement de cette place de grandmaitre de la vénerie... Adieu, adieu, mon enfant!
agathe, le retenant. Mais avant de partir, voyez au moins ce pauvre homme qui vous demande audience..» le duc, froidement. Non.
AGATHE. Il est là depuis ce matin, à cette auberge, attendant votre réponse.
le duc, montrant une lettre. Je n’en ai point à faire à un billet pareil... «Rigobert salue M. Champcarville... » agathe. Il y a De.
le duc. Il n’y est pas..».
AGATHE. C’est mal écrit... (Lisant.) « Rigobert salue « M. de Champcarville et lui demande un instant d’au- « dience. Il attend sa réponse à l’auberge de VAigle- « Blanc. »
le duc, reprenant la lettre. C’est sans façon . un M. Rigobert... traiter d’égal à égal! Mon Dieu! je fais la part du temps... je sais que nous sommes en 181 4, et je fêtais bon marché de tous mes titres, prérogatives et privilèges .. ce que je veux seulement, c’est qu’on me les rende, et après nous verrons!.. (Au domestique.) Offrez à M. Rigobert mes civilités et dites-lui qu’il m’est impossible d’avoir l’honneur de le recevoir. (Le domestique entre dans l’auberge à gauche, et le duc fait quelques pas pour sortir. Madame Bertrand , qui jusque là s’est tenue à l’écart, se présente devant lui.)
madame Bertrand. Pardon, Monseigneur!
le duc. Qu’est-ce encore? qu’y a-t-il? (
madame Bertrand, avec un peu de trouble. Il y a d’abord, monsieur le duc, qu’aulrefois, dans mon commerce, car je suis dans le commerce... madame Bertrand, marchande de charbons .. j’ai connu un monsieur Rigobert... un fort honnête homme... j’ignore si c’est celuilà... mais ce n’est pas de lui qu’il s'agit... c’est de moi. .
leduc. Vous voulez la fourniture de l’hôtel?., rien de mieux... Eh bien! vous verrez ça avec mon intendant... à Paris, dès que nous y serons de retour...
madame Bertrand. Je ne refuse pas. Monseigneur... mais je viens pour autre chose encore .. pour vous demander où je pourrais rencontrer à Paris une personne que j’ai grand intérêt à rejoindre... M. le colonel dAspremont!
agathe, vivement, à part. Le marquis...
le duc, avec hauteur. A moi, de pareils renseignements! ...
madame Bertrand. C’est tout naturel .. comme on dit que M. le marquis doit être votre gendre...
le duc, avec colère. Mon gendre?.. Qui a dit cela? madame BERTRAND, troublée et voyant les signes d Agathe. On avait assuré, du moins, là, à l’auberge, que M. le marquis recherchait mademoiselle votre fille en mariage... et ..
le duc. Celte nouvelle ne m’avait pas encore été notifiée..- (A Agathe.) Vous la connaissiez sans doute, Mademoiselle?
agathe, timidement. Non, mon père... mais depuis plusieurs mois, M. le marquis est dans ce pays avec les troupes qu’il commande, et ses visites au château... ont pu faire penser...
le duc. Je suis très-flatté qu’à l’auberge de 1 Aigle- Blanc on daigne s’occuper de l’établissement d’une Champcarville avec un colonel de Bonaparte!., et puisqu’on y est si bien instruit, c’est là, madame Bertrand, qu’il faut vous procurer les renseignements dont vous avez besoin.
madame Bertrand, le suivant, d’un air suppliant. Monsieur le duc!., monsieur le duc!..
LB DUC, lui faisant un salut de la main. Votre serviteur, de tout mon cœur. (Il sort par le fond à gauche.)