‹ Å’uvres illustréesChapitre 655 sur 1154 · MADAME BERTRAND, RIGOBERT · texte numérisé non relu

MADAME BERTRAND, RIGOBERT

rigobert. Il a raison, ce garçon... vous que rien ne troublait, vous que j’ai vue de sangfroid, au milieu des plus grands dangers... je ne vous reconnais plus... on diraitque vousvous trouves mal... (Lui frappant dans les mains.) Eh bien! madame Bertrand... qu’est-ce que c’est donc que ça?..

madame Bertrand. Pardon ! pardon! je n’ai pas été maîtresse d’un premier mouvement... moi qui avais résisté à tant de douleurs, j’ai manqué me laisser vaincre par la joie. Me voilà, mon ami, me voilà... je reviens à moi... prête à tout supporter avec calme... même la perte de mes illusions!

rigobert. Qu’est-ce que cela signifie?

madame Bertrand. Ah! je puis vous dire, à vous, toutes mes craintes et mes souffrances!..

rigobert. Je l’espère bien... votre fortune est à vous; mais vos chagrins, nous partagerons, s’il vous plaît.

madame Bertrand. J’accepte, monsieur Rigobert, j’accepte... et pour remonter à des temps très-éloignés. je ne vous ai jamais dit que quelques jours après votre départ... mon pauvre mari fut dénoncé et accusé... rigobert. De m’avoir sauvé!

madame Bertrand. C’est possible!.. Il fallut fuir avec notre enfant, et chercher un asile dans notre pays... la Bretagne, occupée alors par l’armée royaliste... Bertrand prit un fusil et marcha avec les Vendéens... je les suivis, ainsi que bien des grandes dames, qui ne voulaient pas plus que moi quitter leurs frères ou leurs maris. Un jour, c’était aux environs de Clisson, arriva un grand désastre ! Ecrasés par le nombre, les Vendéens furent dispersés et poursuivis dans tous les sens... Portant mon enfant d’un bras, et de l’autre soutenant mon mari , dangereusement blessé, je voyais notre perte inévitable... Nous allions être massacrés tous les trois... Mon Dieu ! mon Dieu ! disais-je à part moi, je mourrai avec mon mari... mais sauvez mon fils!.. Dieu m’entendit, car à l’instant je vis venir à nous, sur la grande route, une calèche qui fuyait au grand galop... Je glisse dans les langes de mon enfant ma bourse, ma montre et ma croix d’or... puis m’écriant : Sauvez-le! je le jette dans la calèche qui disparaît emportant mon trésor!., un autre me restait!.. Demeurée seule avec Bertrand, je pansai à la hâte ses blessures, et ranimé par mes soins, il eut la force de gagner un marais voisin où nous restâmes cachés toute la nuit! rigobert. Et vous pensiez alors?..

madame BERTRAND. A mon fils!.. Au point du jour, la cavalerie républicaine avait disparu!.. « Courage, mon homme, dis-je à Bertrand, courage! nous en reviendrons encore ! Nous allons gagner la côte et nous trouverons bien quelque pêcheur qui nous prêtera sa barque. » Tout cela arriva comme je l’avais espéré... et le lendemain, nous avions quitté la France où il ne nous était plus permis de revenir.

rigobert. Pauvre femme !

madame Bertrand. Je ne vous raconterai pas notre existence en pays étranger... Actifs, intelligents... nous recommençâmes une petite fortune... De sorte que quand je suis devenue veuve, j’étais déjà riche... et je continuai à travailler pour mon fils... quand je le retrouverais!.. Mais comment le retrouver... je ne pouvais rentrer en France... rigobert. Sans vous exposer à la mort ! madame Bertrand. Et je ne voulais pas mourir sans embrasser mon fils !.. Enfin, après de longues années, de nouvelles révolutions ouvrirent aux exilés la route du pays. Mais alors de quel côté diriger mes recherches !.. Tout ce que je me rappelais, c'est que cette calèche était jaune... avec des armoiries dont je n’avais rien distingué, sinon une bande rouge en travers!.. Me voilà donc à.

Paris, interrogeant tous les blasons... Oh! que de vaines tentatives!., que d’espérances déçues... Aussi, renfermant mon secret en moi-même, et ne parlant à personne d’un fol espoir qui aurait excité le rire et la pitié... j’allais, j’écoutais, je cherchais toujours ! Une mère, voyez-vous, ça ne se décourage jamais ! Un jour, enfin, chez un vieux marchand de tableaux, que je fournissais autrefois de bois et de charbon, j’aperçois un paysage fort insignifiant du reste... mais au bas du tableau étaient de riches armoiries, portant la bande rouge!.. Qu’est ceci, lui dis-je avec émotion?.. — La vue du château d’Aspremont, en Lorraine. — Les d’Aspremont... où sont-ils? — Je ne sais... un marquis d’Aspremont a commandé en 93, dans la Vendée... et le dernier rejeton de cette famille sert dans un régiment de la garde impériale ! — Et ce régiment est ici en Westphalie!

rigobert. Je comprends... vous avez vu le marquis, et il vous a donné sur votre fils des renseignements...

madame Bertrand, avec joie. Dontje n’ai plus besoin... j’ai tout découvert sans lui! Celte montre, qui appartient à un jeune soldat de son régiment, est celle de mon mari... son chiffre et le mien... voyez plutôt! je l’avais donnée à mon enfant, avec ma bourse, ma croix d’or... tout ce qu’alors je possédais... et mon enfant, je vais le voir... il est ici, près de moi!..

rigobert. Est-il possible?..

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