‹ Å’uvres illustréesChapitre 718 sur 1154 · SCENE VI · texte numérisé non relu

SCENE VI

ALBERT, HENRIETTE, retournant la tête au bruit de la porte qui se referme.

albert, assis à gauche. Enfin, nous voilà seuls.

Henriette, à droite. Ce n’est pas sans peine!

albert. On ne peut pas être un instant à son ménage ou à ses affaires !

Henriette. C’est vrai!.. (Après un instant de silence et d’embarras, regardant la lettre cachetée qui est près d’elle, sur la table à gauche.) Et cette lettre que Gertrude vous a apportée...

albert. Elle est de Monseigneur!., lisez-la, Henriette, mes secrets sont les vôtres!..

Henriette. Ah! mon Dieu !.. j’oubliais celle que Pottinberg m’a remise!., elle est aussi de Monseigneur!..

(La lui présentant.) Lisez-la, Monsieur !

albert, la regardant. Elle est encore cachetée !

Henriette. Qu’importe!., comme vous le disiez, mes secrets sont les vôtres!

albert. Que dites-vous?

Henriette. Ne vous gênez pas !.. je vous donne l’exemple! (Ouvrant la lettre au grand cachet, et lisant.)

« Monsieur Albert, je vous préviens qu’à la recomman- « dation du respectable Léonard, à qui je ne peux rien « refuser... je vous ai proposé comme forestier général « à MM. les bourguemestre et conseillers de la ville de « Brême... »

albert. Moi!., qu’entends-je?

Henriette, continuant. « Auxquels il faut qu’à l’ins- « tant même vous portiez cette lettre!.. » (A part, avec douleur.) Pauvre Albert! cette place qui lui donnait la richesse et la considération... il n’en jouira pas!

albert, à part, avec douleur. Pauvre Henriette!., elle ne sera pas témoin... (Tous deux restent un instant I plongés dans leurs réflexions.) j

Henriette, rompant le silence, avec émotion. Mais, |

LA NUIT DE NOËL

(iS

d'après celle lettre... il vous faudrait partir ce soir pour Brême, sous peine de 11e pas obtenir cette place...

albert. Eh! qu’importe! moi vous quitter! quand j’ai tant besoin de vous voir!

Henriette. Et moi donc!..

albekt. Quand j’ai tant de choses à vous dire !

Henriette. Lesquelles?

Albert. Henriette!., je vous demande pardon!

Henriette. Et de quoi, mon Dieu!

Albert. De ma conduite d’hier... d’avoir osé dans ma colère... dans ma jalousie...

Henriette. Ah! je l’avais oublié ! .. c’était ma faute d’ailleurs. ( S'avançant vers lui en baissant les yeux.) Et moi aussi... je viens vous demander pardon... de vous avoir trompé!..

Albert, avec douleur. O ciel!..

Henriette. Je vous ai dit que j’aimais le baron... que je l’adorais!., ce n’était pas vrai !.. je crois même que c’était le contraire !

Albert, avec joie. Qu’entends- je !

Henriette. La preuve, c’est que je vous ai remis sans les lire ses deux lettres dont vous ne vous doutiez même pas... celled’liier et celle d’aujourd’hui!.. Voyez plutôt?

albert, ouvrant la lettre qu’ Henriette lui a remise. C’est vrai!., c’est vrai! (La parcourant.) Le fat! (Lisant à demi-voix.) « Je veux vous délivrer d’escla- « vage... et ce soir à minuit, pendant que votre mari sera « à Brême... j’entrerai chez vous par la fenêtre grillée « dont j’ai la clef... » (D’un air de mépris , et déchirant la lettre.) Qu’il vienne!., je serai là!

Henriette, se rapprochant. Qu’est-ce donc?

albert. Rien... et puisque vous ne l’aimiez pas... expliquez-moi comment...

HENRIETTE, auec embarras. Cela avait l’air de vous faire de la peine... je l’espérais du moins... et voilà pourquoi... | C’est bien mal, u’est-ce pas?., mais Gertrude me disait qu’il ne fallait jamais céder.

Albert, avec indignation. Gertrude!., et c’est elle qui m’exhortait sans cesse à résister à vos caprices...

Henriette. Quelle trahison ! Et vous l’écoutiez?

albert. Et vous po’uviez la croire?

. Henriette. Dame! . depuis trois mois... elle venait toujours, comme tout à l’heure, se placer entre nous deux!

albert. Car avant cela personne ne nous séparait.

Henriette. Et c’est aujourd'hui. .. c’est dans ce moment...

ALBERT. Que nous voyons la vérité... (A part, et regardant Henriette.) quand son arrêt est prononcé...

Henriette, à part, et regardant Albert. Quand il n’a plus que quelques instants à vivre...

DUO

Henriette, s’approchant de lui.

O mon ami!

albert, de même.

Mon Henriette !

tous deux, se tendant la main.

Que tous nos maux soient oubliés!

HENRIETTE

C’est dit!

ALBERT

C’est dit!

ENSEMBLE

La paix est faite.

Nous voilà réconciliés !

HENRIETTE

Et pour toujours!..

ALBERT, troublé.

Toujours !

ensemble, et se détournant pour essuyer une larme.

O désespoir extrême !

albert, la regardant. )

Eh quoi ! tu pleures ?

HENRIETTE

Toi de même!

ALBERT

Moi? c’est de joie!

HENRIETTE

Et moi de môme !

TOUS DEUX, cherchant à cacher leur douleur. Allons, allons... soyons gais et rions!

albert, essuyant une larme.

Oui, soyons heureux... et rions!

Henriette, se retournant.

Et le souper, qu’ici nous oublions !

albert, s’efforçant de rire.

C’est ma foi vrai... nous l’oublions!

Allons! allons!

Quel bonheur de passer sa vie Avec sa femme et son amie !

Ah! quel repas délicieux,

Et combien nous sommes heureux !

( Chacun d’eux à part, et se détournant pour ne pas regarder l’autre.)

Cachons mes larmes à ses yeux.

Albert, regardant Henriette, qui est immobile.

. Tu ne manges pas?

Henriette, vivement.

Mon’ Dieu! si!

C’est toi, bien plutôt, mon ami !

albert, saisissant vivement la bouteille.

Moi! du tout!., je remplis ton verre!

HENRIETTE

Oui, buvons à l’anniversaire De notre hymen... de nos beaux jours !

ALBERT

Je bois à toi, mes seuls amours !

* ensemble.

Oui, pour toi, mes premiers et mes derniers amours! Quel bonheur de passer sa vie Avec sa femme et son amie !

Ah! quel repas délicieux !

Et combien nous sommes heureux!

(A part.)

Cachons mes larmes à ses yeux.

(Haut.)

Ah! quel repas délicieux!

Et combien nous sommes heureux!

(En ce moment on entend sonner la demie de onze heures.)

albert, se levant de table.

Qu’as-tu donc?

Henriette, se levant aussi.

Et toi-même ?

ALBERT

Hélas ! ma force expire !

S’il faut te l’avouer!

HENRIETTE

Oui, tu dois tout me dire !

ALBERT

Je ne sais quel pressentiment Vient corrompre ma joie en un pareil moment!

J’ai rêvé cette nuit... sombre et vaine chimère!

Que je ne devais plus te revoir...

HENRIETTE, à part.

Ah ! grands dieux !

(Haut.)

Moi de même!

albert, à part.

Est-ce, hélas ! le destin qui l’éclaire ? HENRIETTE, à part.

Sur son malheur. . est-ce un avis des cieux?

ensemble, chacun à part, et priant.

HENRIETTE

Encore une heure!., une heure!

Encore un seul instant!

Hélas ! S’il faut qu’il meure.

Entends-moi, Dieu puissant !

LA NUIT DE NOËL

Qu’un même arrêt rassemble Et nos cœurs et nos jours !

Que nous mourions ensemble,

Eu nous aimant toujours!

ALBERT

Encore une heure ! une heure !

Encore un seul instant!

Et s’il faut qu’elle meure,

Entends-moi, Dieu puissant !

Qu’un même arrêt rassemble Et nos cœurs et nos jours !

Que nous mourions ensemble.

En nous aimant toujours!

Albert, avec douleur.

Do mille fleurs parée, à nous s’ouvrait la vie !

HENRIETTE

Jeunesse, amour, bonheur! tout nous était offert! albert, avec amour.

Oui, jamais à mes yeux tu ne fus plus jolie !

Henriette, de même.

Oui, jamais à mon cœur tu ne fus aussi cher !

ensemble, chacun à part, et priant .

HENRIETTE

Encore une heure ! une heure !

Encore un seul instant!

Et s’il faut qu’elle meure ,

Entends-moi, Dieu puissant!

Qu’un même arrêt rassemble Et nos cœurs et nos jours!

Que nous mourions ensemble,

En nous aimant toujours !

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