‹ Å’uvres illustréesChapitre 724 sur 1154 · VELASQUEZ, PERDICAN · texte numérisé non relu

VELASQUEZ, PERDICAN

perdican, à part. Pauvre fille !.. Qu’est-cc qu’il peut avoir contre elle?

Velasquez. Tu as bien fait devenir ce matin, Perdican. J’avais à te parler.

peiidican. Moi aussi ., d’une importante affaire... qui peut rétablir les tiennes...

velasouez. C'est difficile. Je su<s ruiné et j’ai des dettes.

perdican. Qui maintenant sont presque toutes payées.

Velasquez. Grâce à toi, Perdican, mon excellent, mon généreux ami!

peiidican. Ne parlons pas de cela!

Velasquez. Au contraire... car ma seule pensée est de m’acquitter envers toi... Sans cela, je crois que je me serais déjà tué.

perdican, vivement. Ne t’acquitte jamais ! je te ferai crédit indéfiniment.

Velasquez. C’est justement ce que je ne veux pas.

LA CHANTEUSE VOILÉE

perdican. Alors, 1 ravaille !

Velasquez. Il faut en avoir la force, et le courage... perDican, regardant avec intention le tableau qui est sur le chevalet. Je sais, en effet, que tu n’as pas le courage d’achever ce portrait... celui de la marquise de Villaréal...

VELASQUEZ d'un air distrait et s'asseyant devant son chevalet. C’est vrai!., elle est trop belle!.. Je suis si peu en verve que je gâterais cette froide et majestueuse figure de déesse!

perdican. Eli bien! le duc d’Olozoga... ce grand seigneur qui veut absolument que tu fasses le portrait de sa femme...

VELASQUEZ. Ah! celle-là est trop laide... la plus laide duchesse d’Espagne peut-être!.

perdican. Raison de plus... tu ne gâteras pas ses traits... Au contraire... tu ne risques rien que de l’embellir...

Velasquez. Oui... mais la duchesse témoigne une telle ardeur d’avoir ce portrait... et de commencer nos séances!.. Elle m’a parlé de sa protection en des termes qui me déplaisent souverainement... jusqu’à me proposer do m’avancer sur ce tableau qui n’est pas encore commencé, tontes les sommes dont j’aurais besoin. ( Ouvrant sa boite à couleur.) Que vois-je! une bourse pleine d’or!.. perdican. Est-il possible !..

Velasquez. La duchesse... qui, malgré mes refus... aura exécuté sa proposition... ou plutôt sa menace...

perdican, poussant un cri. Ah! je devine le mystère! Je comprends "tout...

velasquez, le prenant par le bras. Quoi donc... que comprends-tu?

perdican. Que cette grande dame... a un faible pour toi... c’est-à-dire pour les arts... et qu'alors... moi... qui suis son ami.. .

velalquez. Eli bien?

perdican. Eli bien., je ne t'en dirai pas davantage... parce que le duc d’Olozoga, ce puissant seigneur qui m’a fait avoir ma charge d’alguazil... pourrait me l’ôter... et qu’il vaut mieux se taire.

VELASQUEZ. Eh! qui songe à parler de cela... tu reporteras toi-même aujourd’hui au duc... ou à la duchesse... cet or... eu les remerciant pour moi.

perdican. De leur protection éclairée pour les arts. velasquez. Mais tu ajouteras que je vais quitter l’Espagne.

perdican. Une excuse...

velasquez. Non, je veux partir pour un long voyage. perdican. Allons donc!

velasquez. Voyage nécessaire... qui me distraira... qui me guérira de tout ce que je souffre.

perdican. C’est différent!

velasquez. Et je serais déjà parti... si, comme je te le disais tout à l’heure... j’avais pu m’acquitter envers toi... et gagner...

perdican. Les frais du voyage...

velasquez, lui serrant la main. Oui...

perdican. Eh bien!., tout cela est possible... grâce à l’affaire que je viens te proposer.

velasquez. Alors, parle donc vite!

perdican. Tu sais le bruit que la chanteuse Lazarilla fait dans Séville.

velasquez. Je sais du moins le bruit qu’elle occasionne tous les soirs sur la grande place à notre porte... c’est insupportable... et si la police était mieux faite...

perdican. Ne vas-tu pas attaquer la police dont je fais partie.

velasquez. Justement... c’est vous autres alguazils qui devriez veiller à cela... et empêcher le désordre...

perdican. Et s’il y a des gens influents... de hauts personnages qui protègent le désordre.

velasquez. Que veux-tu dire?

perdican. Que tous nos jeunes seigneurs raffolent de

Lazarilla, d’abord parce qu’elle a’ une jolie voix, une jolie taille et surtout un voile épais qui cache exactement ses traits... ce qui stimule et aiguillonne la curiosité à un point qu’on ne parle que d’elle dans la ville, et que de graves, de pieux personnages sont, comme les autres, tourmentés du désir, de la fièvre de la voir et de la connaître.

velasquez. En vérité!

perdican. Témoin son excellence don Rodrigo de Cardona.

velasquez. Le gouverneur de Séville,

PERDICAN

RÉCITATIF

Il m’a fait appeler ce matin et m’a dit :

« Je veux savoir qu’elle est cette belle inconnue « Dont notre ville entière s’est émue w Et dont les chants divins nous charment chaque nuit!

CANTABILE

« Ce soir, et lorsque la nuit sombre « Sur Séville étendra son ombre,

« Sous le prétexte très-prudent « D'empêcher tout rassemblement,

« Alguazil discret et fidèle,

« Vous arrêterez cette belle « Et vous la conduirez chez moi ! »

— Oui, Monseigneur ! — « De par le roi, a Discrètement, chez moi, de par le roi! i»

— Oui, Monseigneur!

CAVATINE

Brave alguazil.

Aucun péril

Ne m'effraie ou ne m’étonne;

J’arrêterais,

Je saisirais

Jusqu’à Lucifer en personne!

Oui, j’en ai l’espoir.

Dès ce soir,

La fortune m’arrive.

Car Lazarilla Deviendra,

Dès ce soir, ma captive!

Pour obéir à monseigneur,

Je me ris du peuple en fureur;

Contre moi, contre ma cohorte.

Qu’il s’emporte Ou non, peu m’importe!

Pour moi la consigne d’abord!

Pour elle, impassible recor,

Je braverai les coups du sort!

( Faisant le geste du bâton.)

Et d’autres bien plus durs encor!

Brave alguazil,

Aucun péril, etc.

velasquez. Tout cela est très-bien... Mais tu ne m'as pas encore dit en quoi cette expédition pouvait me servir?

perdican. Comment, tu n’as pas compris, qu’enlevant, par ordre supérieur et par mesure de sûreté publique, cette beauté inconnue... je l’amène d’abord ici... dans ton atelier, où en quelques minutes tu auras tracé de ses traits un dessin, une esquisse, dont maître Zuniga, le riche marchand de tableaux, te donne d’abord trois mille ducats.

velasquez. C’est trop !

perdican. Et qui, multiplié par la gravure, peut, vu la curiosité publique, se vendre par milliers dans Séville, et rapporter aux deux associés un immense bénéfice.

velasquez: Ah! que je puisse m’acquitter envers toi... payer toutes mes dettes... et m’éloigner... (Vivement.) J’accepte... mais reporte d’abord cette bourse à l’hôtel d’Olozoga.

perdican. J’y vais de ce pas... mais toi, je te le de-

LA CHANTEUSE VOILÉE

mande en grâce... ne sois pas si sévère pour cette pauvre Palomila.

velasquez. Qu’est-ce que cela te fait?

perdican, avec embarras. Gela me fait, que c’est une brave et honnête fille que tu grondes toujours... ça lui fait de la peine, et à moi aussi.

velasquez. C’est bon !

perdican. Ainsi, tu la traiteras plus doucement? velasquez, avec impatience. Eh! oui. Mais va vite! perdican. Tu ne te mettras plus en colère? velasquez, s'emportant et le poussant dehors. Eh! non, te dis-je... Mais va donc! (Perdican sort par la porte du fond.)

VELASQUEZ, seul. Il la défend contre moi... Ah! il ne sait pas, ni elle non plus, ce qui se passe là... Il ne sait pas que, malgré moi, tout m’entraîne vers elle... Hier encore, hier, le soir, quand le hasard me fit entrer dans sa chambre... elle dormait!

ROMANCE

PREMIER COUPLET

D’une lampe mourante L’incertaine lueur De sa tête charmante Révélait la candeur ;

Près d’elle je tremblais de honte et de bonheur.

Délire qui m’entraîne.

Amour qui fait mourir.

Ah ! pour briser ma chaîne,

Il faut partir, il faut la fuir !

DEUXIÈME COUPLET

Ah! dans l’ardente fièvre Qui me vint maîtriser.

Pardonne... si ma lèvre T’effleura d’un baiser !

Baiser doux et fatal, si prompt à m’embraser !

Délire qui m’entraîne.

Amour qui fait mourir,

Ah ! pour briser ma chaîne.

Il faut partir, il faut la fuir!

Oui! c’est le seul parti qu’il faut prendre...,, car Perdican a raison... Furieux de ma propre faiblesse... je ne m’aperçois pas que chaque jour je deviens plus injuste et plus cruel... Pauvre fille! je la maltraite... je la rudoie... je la déteste... oui, je la déteste... et je l’aime... La voilà! c’est elle!..

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