SCENE VII
LÀ DUCHESSE et MULDORF, assis à droite du lliêàtre ; STEINBERG, assis à gauche du théâtre ; MARGUE- RITE, debout, au milieu de la scène ; LE PRINCE à ses genoux, couvrant sa main de baisers; GOETHE, entrant par la porte à droite, précédé d’un huissier qui se retire.
Goethe, apercevant le prince aux pieds de Marguerite, et à part. O ciel ! qu’airje vu!
le prince, gaiement. Vous arrivez à propos, monsieur Goethe, nous répétons; et si vous voulez bien nous mettre en scène...
goethe, troublé. Eh! mais... Monseigneur... il me semble que Ton ne peut y être ni mieux, ni plus naturellement que Votre Altesse...
LE PRINCE. N’est-ce pas? c’est ce que je disais... il faut que je me jette à ses pieds et que je baise sa main... vous le voyez, Mademoiselle, M. Goethe en convient lui-même.
MARGUERITE, avec dépit. Et je n’ai rien à répondre... M. Goethe doit s’y connaître mieux que personne...
steinberg. Quant à moi, je trouve que c’était divin, délicieux !
muldorf. C’est un tableau charmant et la scène est parfaitement rendue ! . .
LA duchesse. Moi, je suis plus difficile, et je trouve que la scène n’a pas été assez montée... que les dernières lignes ont été débitées avec trop de froideur... il n’y a pas d’entrainement.
steinberg. C’est ce que je pensais...
muldorf. J’allais le dire...
le prince. Eh ! mon Dieu, ces dernières lignes, nous pouvons les recommencer... nous ne sommes ici que pour ça...
Marguerite. Je crains que cela ne fatigue Votre Altesse. le prince, gaiement et galamment. Nullement!., je. passerais ma vie à vos genoux... comme bien d’autres ; du reste, et puisque M. Goethe n’a pas entendu cette dernière phrase... nous pouvons la recommencer devant lui... il nous dira franchement son avis... je le luidemande, dût-il nous trouver détestables. ( Lui donnant le livre que tenait Muldorf.) Tenez, c’est là... si vous voulez suivre.
la duchesse, bas, à Marguerite. C’est l’instant de vous venger : delà fierté et du courage...
le prince. Permettez-moi de vous donner la réplique ; qu’est-c§ que je disais donc.,. « Votre calme, votre sang- « froid... ce sourire même qui dans ce moment semble « errer sur vos lèvres...
marguerite, avec bien plus d’expression que la première fois. « Dans cette ferme où je ne suis qu’une « humble et pauvre servante, que puis-je faire do mieux « que d’éviter vos regards, que de cacher au fond de mon « cœur les sentiments que j’éprouve... mais si vous pouce viez lire au fond de ce cœur... (Avec une chaleur tou- « jours croissante.) vous y verriez, monsieur Albert, .que « vous êtes bien injuste, et que je n’aime que vous... « (Avec passion.) que vous!.. »
le prince, hors de lui, se jetant à ses genoux, pendant que la duchesse, Steinberg et Muldorf applaudissent de toute leur force en criant bravo. Ali! Louise... Louise... ou plutôt... Marguerite...
goethe, jetant le livre et s'élançant vers le prince qui presse la main de Marguerite sur son cœur. Arrêtez!..
LE PRINCE, la DUCHESSE, STEINBERG, MULDORF. Qu’est-CC que c’est?
goethe, à part. Qu’allais-je faire? me perdre de ridicule, et pour qui...
le prince, toujours à genoux et tournant la tête en riant. Est-ce que ce n’est pas ça .. Parlez! parlez! et
quoique vous soyez à la cour... nous voulons avant tout de la franchise, vous nous l’avez promis...
goethe, avec beaucoup d’émotion, cherchant à cacher son dépit. Très-bien... mon prince... à merveille... je trouve que Votre Altesse est parfaitement dans son rôle... mais avec tout le respect que je dois à Mademoiselle, et au risque de paraître bien sévère... je dirai... la duchesse, steinberg et muldobf. Par exemple ! le prince. Laissez dire.
steinberg. Je trouve que c’est parfait... la duchesse. Bien mieux que la première fois. muldorf. Et que si nous recommencions une troisième, je ne sais pas où ça irait.
le prince, lui faisant signe de se taire. Ecoutons-le, Messieurs, écoutons-le... moi, je ne me fâche pas de sa franchise.
muldorf. Son Altesse est trop bonne.
le prince. Parlez !
goethe. Je comprends qu’aimée, adorée par une personne au dessus d’elle, une jeune tille se laisse facilement enivrer... que l’éclat de la fortune l’éblouisse... que sa raison s’égare... Mais dans cet égarement même, il me semble que cette jeune fille, naguère encore si humble... si modeste, si innocente... ne doit pas, en un instant, abdiquer tout son passé... qu’elle doit au moins laisser deviner quelques traces, quelques souvenirs de sa pureté primitive.
marguerite, avec dépit. Et moi, Monsieur, je vous dirai...
goethe, avec chaleur. Vous me direz qu’on peut oublier, dans l’excès de sa passion.... les égards... la retenue... les convenances; mais je ne pense pas que Mademoiselle recherche de tels modèles ou ambitionne de pareils succès.
steinberg. Eh! mais, monsieur Goethe, vous y mettez upe chaleuc.,,
le prince, gaiement. Permise à un poète... Les opinions sont libres... on s’éclaire en discutant.
marguerite. Chacun s’exprime d'après sa manière de sentir, et si monsieur Goethe ne comprend pas un amour vrai et durable...
goethe. Et moi, je crois, Mademoiselle, puisque Son Altesse laisse à chacun ici le droit de dire ce qu’il pense... je crois que ce genre de rôle vous convient moins bien... que tout autre que je pourrais citer.
marguerite. Monsieur me trouverait peut-être mieux daus l’autre pièce qui est de lui, je crois : les Caprices j d'un Amant!
goethe, . avec chaleur. A coup sûr... il y a là une scène... celle de l’infidélité et des reproches... que vous rendriez à merveille?
le prince, vivement. La scène troisième?..
GOETHE. Oui, mon prince... Mademoiselle doit la connaître.,,
MARGUERITE. Je la relisais encore tout à l’heure... le prince. Eh bien! monsieur Gœtlie, si vous voulez lui donner la réplique... je serais curieux de l’entcndrç, marguerite. Ah! bien volontiers.
le prince. D’autant plus que c’est moi qui, demain, dois remplir votre rôle. (Cherchant sur la table.) J’ai là le volume que vous m’avez offert ce matin, la dernière édition corrigée par vous... C’est ça... n’est-ce pas?.. marguerite. Je vous attends, Monsieur.
goethe. Me voici, Mademoiselle,
Marguerite, commençant vivement et avec chaleur.
« Je ne peux revenir. Monsieur, do votre air... de votre « ton, de vos manières...
goethe, de même. « Ils vous étonnent, Mademoiselle?» le prince, prenant sur la table le volume, qu’il se met à feuilleter. Eh bien! vous commencez déjà... Attendez donc... que je puisse vous suivre.
marguerite, continuant. « Dans^ce salon, aux yeux de
MAITRE JEAN
« tous, un pareil emportement qui ne tendait à rien « moins qu’à me compromettre...
goetue, de même. «Ah! c’était là votre seule crainte... « vous n’éprouviez pas d’autres sentiments. » le prince, feuilletant toujours. Vous dites la scène troisième... ( Répétant les dernières paroles de Gœtlie.) « Pas d’autres sentiments... »
marguerite. « Si Monsieur... il y en avait un autre, ce- « lui de la pitié... jaloux par amour-propre... jaloux sans « amour... et les reproches vous vont bien... à vous qui « le premier avez trahi vos serments. » goetbe. Moi !
MARGUERITE. Oui, VOUS!
muldorf. Bravo!., il y a une chaleur... un entrain. steinberg. Tout naturels ! .. quand c’est l’auteur luimême.
le prince, qui a feuilleté. Ah ! m’y voilà... « Trahi vos « serments !..
goethe. « Moi, infidèle... quand je n’ai pas cessé un « instant de vous aimer, de penser à vous... de vous « écrire... »
marguerite, oubliant son rôle. M’écrire... si on peut dire une chose pareille? Quand c’est moi qui, chaque jour... je vous le jure, Monsieur!
goethe, de même. Espérez-vous qu’un tel mensonge puisse vous justifier, lorsque tout vous accable et vous accuse ?
le prince, à la duchesse. Ah çà !.. il y a donc des changements?
Marguerite. Et qui pourrait m’accuser?..
goethe. Le lieu même où vous êtes... la faveur et l’éclat qui vous entourent...
marguerite. Expliquez-vous, de giàce...que voulez-vous dire?., parlez...
le prince J’aurai sauté une page... car je ne me retrouve pas...
goethe, à demi-voix. Eclat dont je lougis pour vous... car ils sont la preuve non de l’honneur, mais de l’infamie.
marguerite, hors d’el/e-même. Ah! c’est trop fort... écoutez-moi. Monsieur.
muldorf, écoutant de bonne foi. Bravo!.. la duchesse, bas, à Steinberg. Elle nous perd! marguerite. Après un mot pareil... tout est fini entre nous... mais vous saurez auparavant que je vous aimais... goethe. Mensonge et trahison!
marguerite. Je l’atteste devant Son Altesse elle-même. le prince, se levant ainsi que tous excepté Muldorf. Qu’est-ce à dire ?
goethe. Oui, mon prince, ce fut mon premier, mon seul amour, et trahi par elle... je l’aime encore...
MARGUERITE, poussant un cri et courant à lui. Ah ! s’il était vrai !
muldorf. Bravo!
le prince, en colère. Assez.,, assez.
ENSEMBLE
Air : Final de Sémiramis.
Non, non, non.
Pour une telle audace.
Non point de grâce,
Point de pardon.
En ces lieux.
Ali ! quel délire !
S’aimer, se le dire,
Tu trahis mes feux!..
les autres.
Non, non, non.
Pour une telle audace,
Non point de grâce.
Point de pardon.
SüUS 1 Tel I W
. Ah! quel délire!
S'aimer, se le dire!
Il est ». . .
Je suis } funeux!
marguerite.
Monseigneur...
LE PRINCE
Laissez-moi!
GOETHE
Elle a trahi sa foi
LE PRINCE
Sortez tous, oui, sortez...
Et vous, Steinberg, restez.
La répétition est finie.
CHŒUR
Non, non, non,
Pour une telle audace, etc,..
(Gcethe et Muldorf sortent par le fond, la duchesse et Marguerite par la porte à droite; l’huissier vient de la gauche.)
l’huissier. Monsieur Jean, aubergiste.