‹ Å’uvres illustréesChapitre 846 sur 1154 · JEAN, LE PRINCE · texte numérisé non relu

JEAN, LE PRINCE

le prince, affectant un air joyeux et dégagé. Eh bien ! monsieur Jean, vous avez donc bien voulu accepter la collation que je vous olfrais?..

jean, avec embarras. Certainement... mon prince... c’était trop juste!..

le prince. En effet, j’ai dîné chez vous... vous m’avez reçu... c’est à mon tour.

jean. Ce qui est cause... que depuis ce matin, et pour faire honneur à Monseigneur, je n’ai rien pris... rien du tout...

le prince. Pauvre homme!.. ( A part, regardant la table servie.) Je n’ai pas appétit; mais ce n’est pas une raison pour qu’il meure de faim. {Haut.) Asseyons-nous, monsieur Jean, et dites-moi, car on m’a déjà parlé de vous, s’il est vrai que, ce matin, vous ayez entendu, de la porte de mon cabinet, une répétition?

jean. Que j’ai eu la simplicité de prendre pour une chose véritable... Oui, mon prince, quand on est tout neuf à la cour... quand on ne sait rien de rien... mais cela ne m’arrivera plus maintenant...

le prince. Eh bien! pour vous dédommager, je vous garde jusqu’à demain, et veux vous faire assister à la comédie.

jean. Oh ! non, mon prince !.. le ciel m’en préserve. le prince. Et pourquoi donc... je veux que vous soyez non loin de moi... cela m’amusera...

jean. Votre Altesse est trop bonne. . mais avec tout le respect que je lui dois... je lui avouerais... si je l’osais... le prince. Parle toujours...

jean. Que j’ai assez de comédie comme ça; j’en sors... le prince. Toi?

jean. C’est-à-dire il y a trois quarts d’heure à peu près. le prince. Et où donc?

jean. Dans l’orangerie où je m’étais caché. le prince. Dans l’orangerie... qu’est-ce à dire?.. jean, lui faisant signe de se taire. Il ne faut pas en parler. Monseigneur, car Goethe qui est mon petit-fils... le prince, fronçant le sourcil. Goethe le poète ! jean. Lui-même!., m’avait prévenu qu’on me renverrait de la répétition générale, si on me voyait ou si je prononçais le moindre mot... aussi et bien avant deux heures, qui était l’heure fixée, je me suis glissé dans l’orangerie.

Vaudeville de l’Apothicaire.

Discrètement je me blottis Derrière un massif de feuillage Et de fleurs de tous les pays Qui me prêtaient un doux ombrage;

Respirant un parfum charmant,

A mon plaisir rêvant d’avance.

Et n’entendant rien, c’ fut 1’ moment L’ plus agréabl’ de la séance.

le prince. Je t'avoue, maître Jean, que tu piques ma curiosité... à un point!..

jean. Il n’y a pas de quoi... allez. Monseigneur! J’ai attendu d’abord quelques instants, et le spectacle ne commençait pas, ce qui m’impatientait, lorsqu’enfin ils sont arrivés... C’était d’abord un gros monsieur et une dame... qui, ce matin, se sont moqués de moi!

le prince. M. de Muldorf et la duchesse? jean. Et puis ce grand avec qui Votre Altesse causait tout à l’heure... qui faisait dans la pièce un rôle de ministre...

le prince, étonné. En vérité!..

jean. La dame jouait une dame du palais, une dame d’honneur, et le gros un surintendant des finances! le prince, riant. Voilà qui est amusant ! jean. Pas trop... ils se sont mis à parler comme des gens qui causent naturellement; mais pour moi qui ne suis plus aussi simple que ce matin, et qui suis au fait maintenant... il était bien aisé de voir que c’était un jeu, un semblant, enfin que ce n’était pas là une dame d’honneur et un ministre pour de vrai...

le prince, riant. Et qui t’a fait si bien deviner? jean. Dame! tout ce qu’ils disaient... et d’abord le sujet de la pièce... un prince dont ils se moquaient, un prince, leur souverain...

le prince, à part, avec colère. Par exemple !.. [Reprenant son calme et essayant de sourire .) Racontemoi tout ce que tu as entendu... je veux dire le sujet de la pièce... cela me divertira infiniment.

jean. Ma foi non... ce n’est pas divertissant du tout... au contraire...

le prince. C’est égal... va toujours. , .

JEAN. Voici donc la chose... C’est d’abord un prince que tout le monde mène... comme qui dirait par le bout du nez....

le prince. Hein?

jean, vivement. Comme si c’était possible... comme si un prince n’était pas maître chez lui... et n’avait pas sa volonté... que tout le monde doit respecter... le prince. Après... après?

jean. Après, il s’agissait d’un mariage que ce prince doit faire et qui contrariait les autres, parce qu’on veut lui faire épouser une femme qui a -de l’esprit et de la tête... et qui ferait voir clair à son mari ; alors, et pour empêcher ce mariage, voilà ce qu’on imagine...

le prince. C’est là l’intrigue...

jean. Oui... vous allez voir, la dame d’honneur veut rendre le prince amoureux d’une jeune fille... qui ne pense même pas à lui... je vous demande si c’est là une chose convenable et décente ; et pendant ce temps, le surintendant, qui a gagné des millions, on ne sait pas comment, et qui a peur qu’on ne revise ses comptes. .

le prince, vivement. Le surintendant? jean. Oui, le financier a prêté de l’argent, et voilà comme on l’emploie : il y a un courrier de cabinet, comme ils ont

MAITRE JEAN

dit, qui doit apporter à la cour le portrait de la princesse, laquelle est belle et charmante comme les amours ; moyennant trente mille florins, le courrier qu’on a gagné confie le portrait à la grande dame pour une heure. le prince, à part. O ciel!..

JEAN. Et un peintre de la cour a pendant ce temps et pour le prix de mille florins... changé le joli nez aquilin de la prigcesse contre un nez camard.

le prince. Il serait possible!

JEAN. C’est la seule chose qui m’ait amusé un peu... parce qu’une princesse avec un nez camard... et le prihce qui croit ça...

Vaudeville de Fanchon.

Ce nez de la princesse.

Ce nez camard le blesse,

Et son cœur indigné Rompt cet hymen funeste!

Et quand l’ouvrage est terminé.

C’est le prince qui reste Avec un pied de né!

C’est là la morale de la pièce!

* le prince, éclatant. C’est une indignité!

jean. N’est-ce pas? c’est pitoyable! (Se frappant le front.) Ah! j’oubliais!

le prince. Comment, encore !

jean. Il y a un ambassadeur qui doit le soir venir à la cour, au concert, et qui pourrait découvrir la ruse du portrait...

le prince. Eh bien?

jean. Eh bien! cet ambassadeur, qui se croit toujours malade, ne voyage jamais sans son médecin, et moyennant cinquante mille florins donnés à celui-ci, il fait accroire à l’autre qu’il ne peut sans danger sortir de huit jours...

le prince, se levant. Ali! c’en est trop!..

jean, achevant son verre. J’étais bien sûr que ça ne vous amuserait pas... ni moi non plus .. et si c est là ce qu’on appelle de la comédie, (Se levant.) je ne conçois pas qu’il y ait des gens comme il faut qui choisissent et ^ jouent de pareils rôles...

le prince, se promenant agité. Tu as raison...

jean. N’est-ce pas?.. Une grande dame qui trafique de l’honneur d’une jeune fille; un financier qui vole l’Etat... et un ministre qui pour garder le pouvoir trahit son maître... est-ce que cela s’est jamais vu... et je me demandais comment vous, Monseigneur, qui êtes un bon et noble prince, vous laissiez représenter à votre cour des pareilles choses...

le prince. C’est vrai.

JEAN. C’est... c’est d’un mauvais exemple!

le prince. C’est vrai...-

JEAN. Et si cela allait donner à quelqu’un l’idée de prendre cela au sérieux... voyez quel danger...

LE prince, lui prenant la main. Maître Jean, vous êtes un honnête homme.

jean. Certainement, je n’entends rien aux comédies, quoique j’aie un garçon qui en fait son état... mais ce n’est pas ainsi que j’aurais arrangé celle-là ! le prince. Et comment auriez-vous fait?. . jean. J’aurais fait... que le prince... je ne sais pas comment, aurait découvert tout cela !

le prince, vivement. Eh bien... soit, le prince a découvert, il sait tout!

JEAN. Q.u’il aurait mis tout le monde à la porte!, donné la jeune fille à quelqu’e arnant de son choix... et qu’il aurait gardé pour lui la gentille princesse au nez aquilin, une femme d’esprit qui l’aurait rendu heureux... comme un bourgeois!., et qui l’aurait aidé à être prince!.. le prince. Très-bien!

jean. C’est peut-être uni comme bonjour, mais au moins c’est moral... ça fait plaisir à voir, et tous les honnêtes gens crieraient bravo!..

le prince. Maître Jean, voilà des idées qui ne sont pas à dédaigner... restez ici une heure encore... ne fût-ce que pour voir la fin de la comédie que vous m’avez racontée...

jean. Je vous avouerai, Monseigneur, que pour mon goût et mon agrément particulier, j’aimerais autant... le prince. Ne pas la revoir... mais je vous en prie... jean. Votre Altesse connaît mon dévouement... le prince. Je vous accorderai en revanche ce que vous voudrez...

jean. Franchement, ça vaut bien cela...

le prince. Et chaque fois que vos affaires vous appelleront à Weymar... vous viendrez ine voir... je le veux.

jean. A condition que quand Votre Altesse passera devant l’auberge du Docteur Faust, elle s’y arrêtera...

le prince, lui tendant la main. C’est dit... touchez là!..

jean, lui secouant la main. Ah! vous n’êtes pas fier, et ce que je disais ce matin avant de vous connaître... je le répète maintenant, vous êtes un bon prince ! un vrai pfince !

le prince. Pas encore, mais bientôt peut-être. ( Il sort par la droite .)

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