SCENE III
LE COMTE, au clavecin; FABIO, entrant parle fond.
pyo.
FAUIO.
Vive la musique!
Vivent les amours!
Euui' pouvoir magique Embellit nos jours.
Soin mélancolique,
Fuyez popr toujours,
Avec la musique.
Avec les amours]
Uft coure, allant à l'ahio ,
PrilVo! Ipujflurs de bonne humeur!
FABIO
Lorsque je vous vois. Monseigneur!
le coûte, d’un air fâché.
Monseigneur!., un tel nom entre nous!
FABIO
Ah ! je n’ose
Prononcer l'autre.
LE COMTE
F,t pourtant, je suppose,
Tu p’as pas oublié ce que je t’ai dit?
FABIO
Non !
(Montrant son cœur.)
C’est là... Moi, Fabio, moi, bâtard et sans nom!
Dont chacun se détourne, et que Dieu seul regarde.
Je vois entrer hier, dans mon humble mansarde...
LE COMTE
Que j’ai longtemps cherchée...
FABIO
Un seigneur en crédit...
Le beau comte de Fiesque!.. Tl s’avance et me dit...
LE COMTE
Nous sommes fils tous deux du même père;
Un vain orgueil avait flétri tes jours...
Depuis un an, je te cherche, mon frère,
Et nous voici réunis pour toujours !
Mon frère ! mon frère !
Réunis pour toujours!
FABIO
En t’écoutant, se mouillait ma paupière ;
Uq rayon pur embellissait mes jours !
Et, pour ce mot, pour ce mot seul de fièrc,
A toi ma vie et mon cœur pour toujours!
Mon frère! mon frère !
Réunis pour toujours !
ENSEMBLE
Nous sommes fils tous deux du même pèrpj Que l’amïïié vienne embellir nos jours.
Plus de distance, et désormais, mon frère.
Unis tous deux, unis, et pour toujours!
(Tous deux se donnent la main.)
Ta main," ton cœur, et frères pour toujours !
LE COMTE
Maintenant, que veux--tu? de l’or?
fabio, tâtant son gousset.
Je n’en ai guère!
LE COMTE
Et moi, j’en ai beaucoup!
fabio.
Mais je sais m’en passer,
Cela revient au même!
LE COMTE
Aimerais-tu mieux, frère,
Une place, un emploi?
LA UARCARQLLE.
FABIO
Ça doit embarrasser !
LE COMTE
Un grade, une épaulette?..
FABIO
Oh! non!
LE COMTE
Fais-moi connaître.
Pour être heureux, ce que tu voudrais être...
FABIO
Ce que je suis... artiste! et, du soir au malin,
Répéter mes chansons et mon joyeux refrain :
Vive la musique!
Vivent les amours! etc.
LE COMTE
Vive la musique !
Vivent les amours ! etc.
FABIO
Mon bonheur. Monseigneur... je veux dire mon ficro, N’est pas, hélas! en ton pouvoir...
Car je suis amoureux !..
LE COMTE
Amoureux?
FABIO
Sans espoir!
Celle que j’aime est noble, illustre et üère!
le comte, à part, avec chagrin.
Et la pauvre Gina, Gina la couturière?..
Ça se complique...
FABIO
Un nom... Fabio le bâtard N’en peut jamais avoir.. . même par ta puissance ;
Mais le compositeur Fabio pent, je pense.
Se faire un nom lui-même, en dépit du hasard.
Voilà pourquoi je dis :
Vive la musique!
Vivent les amours!
Leur pouvoir magique Embellit nos jours.
Soin mélancolique.
Fuyez pour toujours.
Avec la musique.
Avec les amours !
le comte. .
Vive la musique !
Vivent les amours! etc.
le comte. Explique-moi donc ça... Amoureux d’une dame du haut parage... Et quelle est-elle?
fabio. Pardon, frère... Je peux tout te dire... excepté son nom... parce qu’une indiscrétion... une trahison pareille... plutôt mourir!.. Tu ris?
le comte, souriant. Non, non... c’est d’un honnête homme et d’un amoureux... deux spécialités bien rares qu’il faut encourager... Achève, je t’écoute.
fabio. Eh bien! l’été dernier, par un soleil superbe, imagine-toi une belle voiture, entraînée par des chevaux fougueux... Les stores étaient baissés, vu la chaleur... mais des cris d’effroi, des cris de femme se faisaient entendre...
le comte. Tu as arrêté les chevaux ?
fabio. Impossible!.. Mais je les avais détournés du précipice où ils couraient... mais ils avaient continué leur route, me laissant renversé, évanoui... Qu’importe! elle était sauvée !
le comte. Et c’est d’elle que tu es amoureux? fabio. Oui, depuis ce jour-là...
le comte. Sans l’avoir vue? sans. la connaître?.. fabio. Ali ! tu ne sais pas ce que c’est qu’une imagination d’artiste!.. Brune ou blonde, je ne pensais qu’à elle... je la retrouvais, je me faisais aimer... et mille châteaux en Espagne...
le comte. Rêves d’amoureux!
fabio. Rêves de bonheur... qui bientôt allaient se réaliser...
le comte. En vérité?
fabio. Un soir, jour de grande représentation à l’Opéra...
deux cents équipages étaient rangés devant le théâtre... et j’aperçois ma voiture. . c’est-à-dire la sienne, ses gens, sa livrée... Je demandai en tremblant son nom. Et tu te doutes bien qu’à la lin du spectacle j’étais là, à l’attendre, à la voir... Et elle, enveloppée dans sa mante... le comte. T’avait-elle reconnu?
fabio. Tu vas en juger! .. Je sentais bien que j’avais quelque talent, que j’étais né pour la musique, mais je sentais en même temps que je n’étais qu’un ignorant... qu’il mafallait apprendre lacomposition, le contre-point... que sais-je?.. Et je m’étais adressé au maestro Cafarini, organiste de la cathédrale, pour lui demander, non le génie, il n’en vendait pas... mais la science, qui, souvent, en tient lieu.
le comte. Eh bien?
fabio. Eh bien! il la vendait si cher, qu’après avoir longlemps marchandé, je me retirais désolé et décidé à me jeter à l’eau, lorsqu’en sortant de chez lui je fouille dans ma poche... Qu’est-ce que j’y trouve?.. Un petit paquet, sur lequel étaient écrits ces mots : «Courage! Travail « et discrétion ! on se fera connaître quand vous en serez « digne!.. » Le papier renfevmait vingt ducats en or. le comte. Est-il possible !
fabio. Et qui pouvait me venir en aide?.. Car alors, frère, je ne te connaissais pas... Il y avait donc au monde quelqu’un qui veillait sur moi, qui me criait : Courage !.. et qui, en même temps, me disait: Sois discret!.. Ah! c’était une femme... c’était elle!., l’objet de mes rêves et de mes pensées!.. Aussi, fidèle à ses ordres, je ne courus pas à son palais pour la remercier, pour la compromettre peutêtre... mais je courus chez le maestro. Cette mansarde était vacante dans sa maison... je m’y établis, et, pendant six mois, je travaillai jour et nuit avec tant d’ardeur que j’en eus une fièvre cérébrale... Us me crurent fou d’amour et de musique... ils le croient encore... car je leur parlais sans cesse d’une femme voilée qui apparaissait, matin et soir, au chevet de mon lit... Oh! je l’ai vue, j’en suis sûr !.. c’était elle !.. toujours elle!.. Aussi, à peine rétabli, je me remis à l’ouvrage... et si bien, que, maintenant, j’en sais autant que le maestro, qui me déteste, moi, sou élève !
le comte. Quelle indignité!
fabio. Ne te fâche pas... c’est bon signe. Il n’a jamais pu faire que de la musique d’église... et moi, j’ai fait un opéra... l’Ange gardien!
le comte. Toi?..
fabio. Il est là... Tu l’entendras!.. Par ton amitié, par toh crédit, tu le feras jouer... Voilà tout ce que je te demande... Et si je réussis !..
le comte. Tu réussiras!., tu arriveras à la gloire, à la fortune, à celle que tu aimes!.. (A part.) Quoique tu me fasses de la peine pour la pauvre Gina la couturière ! fabio. Que dis-tu?
le comte. Je dis... je dis que je parlerai de toi à notre souveraine, à toutes les beautés de la cour... et déjà j’ai commencé, sans leur dire les raisons que j’ai de t’aimer, ce qui aurait rendu mon admiration suspecte... et toutes ces dames veulent te connaître...
fabio. Moi , pauvre artiste sans réputation ! le comte. Nous t’en ferons une... On t’invitera dans les premiers salons... on t’applaudira, et, malgré les cabales et les ennemis... car tu en auras, il faut l’espérer... tu as assez de mérite pour cela... moi, grand-maître du palais... je serai là pour te soutenir et te protéger!
fabio. Ah! tu es le plus généreux, le meilleur des frères... Et si jamais le pauvre musicien peut se faire tuer pour toi... Mais je ne suis pas assezheureux pour ça... Je n'aurai jamais la chance de t’être utile!..
le comte. Qu’en sais -tu?.. Qui te dit que je n’ai pas un service à te demander?
fabio. Vraiment?.. Parle vite!
le comte. Notre cour est la plus musicale de l’Italie...
LA BARCAROLLE
Elle retentit toute la journée du bruit des guitares ou des mandolines. . Pour plaire à nos grandes dames, il faut qu’une déclaration emprunte la forme d'une romance ou d’un boléro!., et j’ai là une barcarolle bien médiocre... composée pour une personne...
fabio, vivement. Dont tu es amoureux.
le coûte, souriant. C’est possible!.. Écoute donc, il n’y a pas que toi...
fabio, avec joie. Bravo! bravo! Et tu es aimé, adoré.. Qu’est-ce qui ne t’aimerait pas!..
le coûte. Tu comprends alors pourquoi j’ai besoin de tes conseils...
fabio. Quel bonheur ! Je t’écoute !
le coûte. Paroles et musique de grand seigneur... c’est tout dire ! (Lut montrant un papier .) Les paroles, les voici!..
fabio. Et la musique?
le coûte, sc frappant le front. La musique est encore là!...
PREHIER COUPLET.
« O toi, dont l’œil rayonne « De mille traits vainqueurs,
« Sans sceptre ni couronne « Tu règnes sur les cœurs!
« Oui, je t’aime sans le dire ;
« Mais écoute autour de toi,
« Et si quelqu’un soupire,
« C’est moi ! c’est moi ! »
fabio.
Bravo ! mon frère et mon seigneur!
C’est très-bien pour un amateur!
LE COUTE
DEUXIÊUE COUPLET.
« Dans la foule légère « Qui cherche à te charmer,
« Tant d’autres savent plaire;
« Moi, je ne sais qu’aimer !
« Oui, je t’aime sans le dire...
« Oui, cruelle, et près de toi,
« D’amour si l’on expire,
« C’est moi ! c’est moi ! »
ENSEMBLE
FABIO
Très-bien !
LE COMTE
Vraiment?
FABIO
Quelques fautes peut-être...
Une phrase incorrecte et facile à changer!
LE COMTE
C’est pour la corriger que je m’adresse au maître. •
Et puis l’orchestre à faire...
FABIO
Heureux de m’en charger.
LE COMTE
Je vais te copier la musique...
FABIO
Inutile!
J’ai retenu cet air, sans être bien habile.
(Il chante.)
Tra, la, la, la, la, la.
le comte, gaiement.
C’est cela!
FABIO
Tout sera terminé dès ce soir !
LE COMTE
Dès ce soir?
FABIO
Je réponds du succès!
LE COMTE
Et si j’en puis avoir.
Je vais dire à mon tour :
Vive la musique !
Vivent les amours!
Leur pouvoir magique Embellit nos jours!
ensemble, en se tenant la main.
Vive la musique! etc.
(Le comte sort par la porte du fond.)