SCENE III
Les mêmes, CLÉLIA, GINA, sortant toutes deux de la porte à droite.
clélia. Que je te demande pardon, ma pauvre Gina... voilà deux heures que je te fais attendre... (Apercevant le marquis.) Vous ici, Monseigneur, dans mon appartement?..
le marquis. Oui, ma fille, je venais vous voir. clélia. Et vous faites bien... On ne se voit plus... on n’a plus de famille, quand on a un père ministre et qu’on est première demoiselle d’honneur au palais.
le marquis. C’est à moi que vous devez ce brillant avantage...
clélia. Et cet ennui.
le marquis, avec sévérité. Ma fille, l’homme d’État et tous les siens doivent savoir s’ennuyer... c’est une science...
clélia. Que j’ai possédée tout de suite, et qu’il n’y a pas besoin de me faire étudier tous les jours... Ce matin au palais, près de la grande-duchesse... y retourner tout à l’heure pour la réception... et ce soir encore... Pas un moment pour les occupations utiles ou les affaires sérieuses... (A Gina.) Cette robe de bal dont nous devons parler... et pour laquelle je t’ai fait demander...
le marquis, avec gravité. C’est important cependant. clélia. Aussi, Gina me reste... (A Cafarini.) Vous ne me l’ernmenez pas, maestro... je la garde ici deux ou trois jours... (Montrant la chambre à droite.) Sa chambre est là, près de la mienne. cafarini. Permettez, Signora...
clélia. Il s’agit d’un bal masqué, d’un costume vénitien, dont nous étudierons ensemble le dessin, et qu’elle exécutera sous mes yeux...
le marquis. Ma fille a raison... il le faut! cafarini. J’obéis, Monseigneur.
le marquis. Car ce bal... quia l’air d’un bal... est d’une Importance dont personne ne se doute.... personne au monde.
clélia. Excepté moi, mon père... et je me hâte de vous prévenir que ce bal ne sera qu’un bal... et que le marquis de Bussetto, qui doit s’y trouver en doge de Venise, perdra son costume et ses pas...
le marquis. Et pourquoi, s’il vous plaît? clélia. Pour des raisons... (Regardant Cafarini et Gina qui se retirent de quelques pas en arrière.) que vous auriez dû deviner. Mais, tout entier aux affaires, de l’État, vous savez ce qui se fait à l’étranger... et ignorez ce qui se passe dans votre maison ou dans le cœur de votre fille.
le marquis. Je le connaîtrai, Signora.
LA BARCAROLLE
Clélia. Bien aisément... car je vais vous le dire. . Ne me contraignez pas d'épouser le marquis de Bussctto. . et, soumise à vos volontés Je ne penserai, si je le puis, à aucun autre... quoiqu’il y ait quelqu’un qui, par son rang, sa fortune, et surtout son amour...
le marquis. Quelqu’un qui vous aime?
clelia. Pourquoi pas?.. Il y a bien quelques personnes qui n’aiment pas les ministres... mais cela ne s’étend pas jusqu’à leurs filles... au contraire... On devrait même, par esprit de justice et d’indemnité...
le marquis. Ma fille!
clélia, baissant les yeux. Et c’est peut-être pour cela que cette personue m’aime éperdument...
le marquis, sévèrement. Clélia, voulez-vous me fâcher? clélia. M'en préserve le ciel!.. ( A Gina.) Tu trouveras ce dessin dont nous parlions tout à l’heure... (Lui montrant la porte à droite .) là... dans la pièce à côté. (Se retournant ; au marquis , pendant que Gina sort.) Pour dissiper ce léger nuage... et vous rendre votre belle humeur... je veux vous raconter ce qui vient d’arriver tout à l’heure dans le boudoir de la princesse... où j’étais avec elle...
le marquis, vivement. Qu’est-ce que c’est? clelia. Un grand secret... ( A Cafarini qui veut s’éloigner.) qui, ce soir, sera connu de toute la cour... Ainsi, il n’y a pas de danger... Je lisais des vers de l’Arioste à Son Altesse, qui venait de reprendre son éternelle broderie, et se disposait à travailler... quand tout à coup... le marquis, bas, à Cafarini. Bravo !
clélia. Parait le grand-duc, son mari!
cafarini, bas, au marquis. O ciel!
le marquis, lui serrant la main. Du sang-froid! clelia. Il entre d'un air préoccupé... comme quelqu’un qui penserait... Il calculait de tête le nombre de girandoles nécessaires pour la salle du bal... « Un crayon, me dit-il, un crayon, Signora... » Et comme je n’en avais pas, il s’élance vers la corbeille à ouvrage de la princesse... et, en la bouleversant, il trouve une petite feuille de musique d’une superbe écriture...
lb marquis, bas, à Cafarini. La tienne!.. clélia. Une barcarolle charmante, contenant une déclaration d’amour ...
cafarini, bas, au marquis. La vôtre !
clélia. « Je vous aime, princesse, et n’ose vous le « dire... » Fureur du grand-duc!., étonnement de sa femme, plus curieuse encore qu’irritée, car ces vers mêmes attestaient son innocence... Et me voyez-vous, obligée par le prince, qui voulait tout connaître, de lui jouer et de lui chanter cet air, pendant que, pâle de colère, il répétait : « C’est un crime de haute trahison... Je saurai qui a écrit cette déclaration!.. »
cafarini, à part. Ah! mon Dieu! clélia, continuant. « Qui a tramé ce complot musical contre notre honneur!.. »
le marquis, à part. C’est fait de moi ! clélia, de même. « Et quel qu’il soit, je le fais pendre à l’instant... à huis clos... et sans bruit!.. » Tout cela en m'accompagnant de la main, et en battant la mesure à faux sur le clavecin,., c'était admirable... Eh! vraiment! il me semble que vous n’en riez pas assez!..
le marquis, s'efforçant de rire. Si, ma fille... si... j’en meurs d’envie!
cafarini, de même. Etmoi aussi, j’en meurs... (A part.) de peur!
le marquis. Mais tu comprends l’importance de l’anecdote... et si on nous voyait... si on nous entendait rire...
clélia. Encore un autre ennui de notre position... On ne peut plus rire maintenant .. Ahî/fth! ah ! (Rencontrant un regard du marquis.) Je me tais, mou père... je me tais, mon père... je me tais... (Voyant Gina qui sort de la porte à droite, un dessin à la main.) Je vais m’occuper avec Gina de notre bal (Prenant le papier
des mains de Gina.) Voici donc le dessin du costume?
cafarini, qui est à gauche du théâtre avec le marquis, lui dit à demi-voix. Eh bien! Excellence, qu'en ditesvous?
le marquis, de même et avec impatience. Je dis... je dis que ça ne me regarde pas... Je te donne, au hasard... une idée... une première idée!
cafarini, de même. C’est tout!., c’est la vôtre! le marquis. Non pas... tu as arrangé mes vers à ta manière... Une romance, dont tu me fais une barcarolle... et tu as tellement chargé ça d’accompagnements... que je ne reconnais plus le motif... ce n’est pas le mien! cafarini. C’est bien de vous!
le marquis. C’est de toi... et si cela se découvre... je te plains... parce qu’après tout... les preuves sont là., entièrement écrites de ta main...
cafarini. Oui... mais j’ai conservé le brouillon, l’original écrit de la vôtre... Je l’ai là, je vous l’apportais... le marquas, s’échauffant . Et tu vas me le rendre! cafarini, de même. Permettez, Monseigneur!.. clélia, se retournant au bruit. Qu’y a-t-il donc ? le marquis, regardant vers la porte du fond. Quelqu’un qui arrive !.. Qu’est-ce?