‹ Å’uvres illustréesChapitre 974 sur 1154 · SCENE III · texte numérisé non relu

SCENE III

Les mêmes, UN DOMESTIQUE ; puis LE COMTE DE CAGLIOSTRO.

le domestique, ouvrant la porte du fond et annonçant à haute voix. Le comte de Cagliostro ! ( Cagliostro salue la marquise et toutes les dames.)

le prince. C’est vous, monsieur le comte! ( Regardant le chevalier.) On prétendait que vous veniez d’être arrêté! cagliostro, gaiement. C’est vrai! par une armée de recors! Comment l’avez-vous deviné?

la marquise. Mon neveu le chevalier vous avait vu... cagliostro. Et s’est empressé de vous apprendre les i bonnes nouvelles... Celle-ci est en effet assez originale... I Il parait que j’ai une ressemblance malheureuse avec un j de mes compatriotes, un nommé Joseph Balzamo, pauvre j diable criblé de dettes... Un de ses créanciers, actuelle- -j ment en France, avait cru le reconnaître en moi, au moment où je sortais du pied-à-terre que j’ai ici, à Ÿer- ; sailles... Accident d’autant plus fâcheux qu’il peut se renouveler... Vous me direzà cela que je pourrais changer de figure... il ne serait pas en effet difficile de trouver « mieux, surtout ici, Messieurs... mais je tiens à celle-ci... j j'y suis habitué... J’ai donc réclamé, me disant le comte | de Cagliostro, ce qu’ont attesté le marquis de Sénanges j et quelques autres seigneurs que j’ai aperçus dans la J foule... Déclarant, du reste, qu’on pouvait se présenter I demain ou après, à mon hôtel, rue Saint-Claude, à Paris, 1 où j’acquitterai les dettes de Joseph Balzamo! le chevalier. Cela vous est si facile ! cagliostro. Vous croyez, monsieur le chevalier!

LE chevalier. Ne dit-on pas que vous avez trouvé le grand œuvre?

cagliostro. Et quand ce serait... ce» dont je ne cou- fl viens pas... vous tomberiez d’accord avec moi que c’est j une découverte bien frivole en elle-même, et quon peut en faire de plus utiles pour l’humanité! j

le chevalier, avec ironie. Celle, par exemple, de vivre un ou deux siècles.

cagliostro Eh! mais, ce n’est peut-être pas impos-

CAGLIOSTRO

sible!.. grâce â une recette à laquelle monsieur le chevalier ne croit pas.

le chevalier. Quelle est cette recette!

CAGUOSTRO, souriant. La tempérance et la sagesse! la marquise, vivement. Non, non... il y a d’autres secrets encore... car, quoique jeune en apparence, on prétend que vous avez vécu dans des temps fort éloignés! cagliostro. Moi ! qui a dit cela, Madame ? la marquise. On a parlé d’une conversation que vous avez eue avec Anne d’Autriche!

cagliostro, vivement. Jamais, Madame, jamais!.. Sa Majesté connaissait trop bien les convenances... (Se reprenant.) ou plutôt je veux dire qu’une pareille idée est si extravagante ! . .

le chevalier. Moins peut-être que vous ne voudriez le faire supposer. . . Mais, franchement, vous n’en croyez pas un mot?

cagliostro. C’est ce qui vous trompe, monsieur le chevalier... loin de vous ressembler, moi je crois à tout. le chevalier. Môme en vous?

la marquise, d'un ton sévère. Mon neveu! le chevalier, d’un ton ironique. Même à la magie... à la sorcellerie?

cagliostro. Pourquoi pas?., il ne s’agit que de s’entendre sur les mots... Je crois tout possible à l’esprit humain... je crois que la nature n’a pas de secrets qui ne puissent être découverts par le génie et par la science... Seulement, ceux qui faisaient jadis de pareilles découvertes, nos pères les appelaient sorciers et les brûlaient .. aujourd'hui, on se contente de les tourner en ridicule... dans quelques années peut-être, on trouvera juste de les honorer!

le prince, lui prenant la main. On commence déjà, monsieur le comte... Et vous pensez donc que ces grands secrets de la nature. . .

cagliostro. Finiront tous par être connus!.. Oui, dans le suc des plantes ou dans la fusion des métaux, Dieu a placé les principes réparateurs ou vivifiants... ( S'arrêtant en souriant.) Mais, pardon, Mesdames, pardon... j’oubliais que j’étais daus un salon et me croyais dans mon laboratoire !

le prince. Plût au ciel que nous y fussions avec, vous ! la marquise. Cela nous arrivera... vous nous l’avez promis... (Avec curiosité.) Vous dites donc, monsieur le comte, qu’il y aurait par exemple des secrets pour rajeunir?..

cagliostro. Je ne dis pas non !

le prince, avec curiosité. Des plantes ou des philtres pour se faire aimer’..

cagliostro. Ce n’est pas impossible !

Cécile, vivement. 11 y en aurait?

cagliostro. Oui, sans doute!.. (Galamment.) Mais, vous, Mademoiselle, à quoi bon vous en informer?

le chevalier, d’un air railleur. Et ces secrets, vous les possédez?..

cagliostro. Je ne m’en vante pas ! mais je suis sûr qu’ils existent!

le chevalier, haussant les épaules. Allons donc ! c’est impossible !

cagliostro. Eh! mon Dieu, oui, impossible!., c’est ce quetoutle monde dit!.. Avant qu’on eût découvert le secret de diriger la foudre ou de s’élever dans les airs... vous auriez, comme aujourd’hui, crié à l’impossible .. car on appelle impossible tout ce qui est inconnu... et ce que vous ne connaissez pas, Monsieur, je le connais. Le magnétisme, que vous méprisez, me donne parfois le don de seconde vue... Il me permet de traverser les plis de cette étoffe, et de voir là, dans la poche de votre habit, une lettre qui ne doit pas y avoir été placée depuis longtemps... car elle vient d’être décachetée... l’écriture me ferait même supposer qu’elle vient de la main d’une femme... si la signature ne me l’attestait pas !

le chevalier. Monsieur!

cagliostro! Ne craignez rien !.. je ne regarde plus... Ce serait une indiscrétion dont je suis incapable.

Cécile, avec émotion. Comment! il serait vrai? cagliostro. Monsieur le chevalier n’a qu’à vous montrer si je me trompe !

Cécile. Voyons, mon cousin, voyons!

le prince. Oui, chevalier... vous ne pouvez nous refuser cette satisfaction.

le chevalier, à Cécile qui le presse. Eh! non, ma cousine... la lettre la plus insignifiante...

Cécile. Enfin, il y en a une! (On entend au dehors un grand bruit. Tout le monde court aux fenêtres.)

le prince, après avoir regardé par la fenêtre. Un carrosse versé à la porte de l’hôtel — un cocher maladroit!

le chevalier, de même. Une personne blessée!

Cécile. Ah! mon Dieu! tuée, peut-être?.. la marquise. Courez, mon neveu ! offrez ma maison, ainsi que nos soins et nos secours! (Le chevalier et le prince sortent.)

la marquise, à Cagliostro. Nous comptons toujours demain soir sur monsieur le comte et sur la séance de somnambulisme qu'il nous a promise.

cagliostro. Je n’ai garde d’y manquer!

la marquise. Vous aurez une royale assemblée... car toutes les personnes de la cour me demandent des invitations... et mon salon ne pourra contenir la foule de vos admirateurs... (Regardant vers le fond.) Qu’ai-je vu!

Page 1