AUX AI^TILLES
surnomme les blancs à la Martinique) est celuici : les blancs visent à l'asservissement de la race noire, les blancs veulent ressusciter l'esclavage. — Allégation monstrueuse, à peine croyable, si je ne l'avais moi-même entendue. A cette croyance, criminellemeut répandue dans les masses, certains bommes politiques de là-bas, ont dû leur élection, la doivent, ou la devront. La simple possibilité d'employer un pareil argument en dit long sur la crédulité des masses antillaises. A quel collège électoral européen (il en existe pourtant de bien obtus et de singulièrement retardataires) ferait-on croire pareille sornette? Quel immense éclat de rire à la seule énonciation de cette nouvelle : Séance du Parlement décrétant le rétablissement de l'esclavage! — Là-bas, aux colonies, certains le croient cependant, d'autres plus intelligents, plus ambitieux, répandent inlassablement pareilles calomnies. Et quand un Européen, Tesprit libre, non prévenu, débarque à la Martinique ou à la Guadeloupe, si le hasard des circonstances Ty amène au moment des luttes électorales, le jour où il constate que de semblables arguments ont prise sur une partie du public, il sent une immense tristesse l'envahir, puis, à la pensée d'une telle folie dans l'accusation, une joie consolante lui vient. Un jour, se dit-il, les masses
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antillaises apercevront l'inanité d'une élucubration pareille ; et ce jour-là, le parti politicfue qui s'en fait une arme sera, aux yeux de tous, à jamais déshonoré.
Si la Martinique et la Guadeloupe, comme Madagascar ou Ceylan, étaient des îles que ne menace personne, que nulle nation n'envie, une telle situation pourrait se prolonger indéfiniment, sans préjudice possible, sans danger immédiat ou lointain .
Il n'en est rien. Ces deux îles riches, fertiles, quoique éprouvées passagèrement,font partie d'un -archipel cpii ferme le golfe du Mexique, cette Méditerranée américaine. L'ambition des États- Unis, proclamée à coups de clairon, est d'éliminer progressivement du Nouveau Monde toutes les nations européennes. La création de la République de Panama, son annexion à peine déguisée par l'Union, l'achat du canal, ce sont là des faits qui ramènent l'attention avec une singulière actualité sur l'imminence du danger, d'autant que la Pointe-à-Pitre, par sa situation géographique, se trouve exactement placée sur le chemin des vapeurs qui, d'Europe vont à Colon. Ce sera le premier port qu'ils rencontreront après la traversée de l'Atlantique. On connaît les aspirations des Yankees.
Leur manière de procéder dans le passé est une indication certaine de leur conduite à venir. Ils interviennent, ou interviendront nécessairement dans cette lutte des races. Avec une rare habileté, comme à Cuba, ils promettront successivement aux blancs, aux mulâtres, aux noirs, la prépondérance politique, jusqu'au jour où, simplement, ils seront en mesure d'imposer la leur.
Cette intervention se manifestera-t-elle sous forme d'une guerre? C'est peu probable. Les- Américains possèdent aujourd'hui Cuba et Porto- Rico. Les autres Antilles ne peuvent leur échapper, ils le savent. Ils attendent que le fruit tombe pour le recueillir. Toute leur politique (l'affaire récente encore des Antilles danoises en fournit la preuve) tendra simplement à ceci : laisser évoluer Kbrement, et se dérouler les événements, empêcher que la situation actuelle ne se modifie à leur détriment, s'opposer à ce qu'une possession coloniale en Amérique passe d'une puissance plus faible à une puissance plus forte.
Mais, dira-t-on, les États-Unis eux-mêmes ne sont-ils pas menacés du même péril ?Ne sont-ilspas composés des mêmes races rivales également hostiles ? Le fait est exact. On compte environ treize millions de noirs aux Etats-Unis. Depuis La
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guerre de Sécession le nombre en grossit chaque année. Le fait annonce un péril social évident ; il n*est pas aventureux de conjecturer que le gouvernement de l'Union saura le conjurer. De riches personnalités s'en occupent déjà ; on fonde des universités nègres, des écoles nègres ; pour montrer la nécessité de l'union, le président Roosevelt luimême intervient ; il invite le sociologue nègre Booker Washington à sa table; sa fille Miss Alice Roosevelt, aujourd'hui M"' Longworth, ne craint point de s'afficher en compagnie de dames de couleur, etc.*.
Malgré tout, ces intentions n'aboutiraient qu'à un résultat insignifiant, si les faits eux-mêmes, en ce qui concerne le continent américain, ne venaient les corroborer et les soutenir. C'est une loi qu'une passion très vive n'a chance d'être détruite que par une autre plus profonde, et que l'équilibre résulte le plus souvent d'une opposition d'intérêts. Or cette opposition existe, ou plutôt elle va exister.
La guerre russo-japonaise est un de ces faits historiques dont les contre-coups puissants et les vastes conséquences ont une répercussion plus générale que le fait initial lui-même.