LES BARBADES
transactions renaquirent. Aujourd*liui, dans les rues de Bridge town, on sent l'influence lointaine, mais efl*ective de l'Europe .
D'abord, au long des wharfs, les innombrables voiliers amarrés aux quais, le tumulte du chargement, du déchargement, vous en font souvenir, puis sur les places, larges, spacieuses, Beckwitk place ^Trafalgar square ^\q^ cochers qui vous hèlent, les camions qui passent, les hautes maisons de banque, les boutiques brillantes d'épices, de fruits, les librairies avec leurs étalages de livres multicolores, tout cela vous indique qu'ici vous n'êtes pas dans une île pauvre, isolée, mais dans un pays en relation journalière avec l'Europe ou l'Amérique.
Aussi bien tous ces quartiers ne m'intéressent guère. On y retrouve trop de sensations connues, trop de spectacles déjà vus. J'ai hâte d'arriver aux faubourgs qui, eux^ doivent apparaître plus curieux, d'un cachet plus exotique surtout.
Je ne me trompais pas. Voici de grandes rues macadamisées comme je n'en ai jamais vu aux Antilles, propres, blanches, avec, derrière leurs jardins et leurs grilles, des villas tout à fait anglaises, londoniennes pourrait-on dire. Et ces merveilleux palmiers plantés en ligne des deux côtés de \t, chaussée, nulle part ailleurs il n'en
existe de semblables, et d'une pareille dimension sans doute. Leur tronc énorme, à l'écorce lisse, monte droit, ferme comme une colonne, atteint la hauteur d'un de nos peupliers d'Europe. Puis s'arrêtant tout à coup, il s'ouvre, s'épanouit en un bouquet superbe de palmes souples, en un gigantesque plumeau de feuilles, frissonnantes et vertes.
Et ces avenues sont innombrables. De tous côtés elles se coupent à angle droit. En tous sens, sous des voûtes de palmes rejointes, on voit s'ouvrir et fuir, comme des nefs de cathédrale, leurs longues perspectives verdoyantes.
Jeudi, 22 mars.
Maudit soit ce sommeil stupide qui me retint ce matin plus tard que de coutume dans ma cabine ! Lorsque je suis monté sur le pont, depuis deux heures déjà, Sainte-Lucie^ était en vue. J'ai perdu un des plus beaux spectacles des Antilles, paraît-il, celui des rivages orientaux de l'île, sauvages, découpés, battus par la houle de l'Atlan-
1. Découverte par Colomb eu 1502, puis colonisée par la France, elle devint anglaise en 1803.
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tique ; celui surtout de ces deux iiauts pit ^^ entre lesquels nous passâmes pour entrer au port, et qui brusquement, à pic, jaillissent des flots à deux cents pieds au-dessus d'eux.
En voyage, lorsque de pareils tableaux échappent aux regards, on comprend dans toute sa vérité, on sent se rajeunir, cette vieille comparaison du sommeil et de la mort. Tout vit, marche, se transforme autour de vous. Brusquement on se réveille. D'autres passagers vous peignent les superbes paysages qu'ils ont vus, les magiques effets de lumière qu'ils viennent d'admirer. — Et songeur l'on se dit: Dormir, n'est-ce point véritablement ne plus vivre ?
En ce moment, nous entrons au port de Gastries. Malgré leur merveilleuse beauté, toujours surprenante, je me lasse de décrire ces paysages des Antilles. A chaque arrivée c'est un nouvel étonnement, tant ils apparaissent admirables avec leur végétation luxuriante ; mais les mots restent impuissants à rendre cette sensation toujours la même, toujours nouvelle cependant. En analysant ces superbes tableaux on y retrouve des teintes, des lignes, des dessins analogues. Les mêmes phrases, alors, reviennent involontairement sous la plume. La joie, la surprise qu'ils procurent
n'est faite que de leur souveraine, majestueuse, mais intraduisible splendeur.
Sainte-Lucie se trouve à peu près au centre des petites Antilles Anglaises. Gastries en est le port charbonnier. Nous resterons ici deux à trois heures pour y renouveler notre cargaison. Profitons-en pour visiter rapidement la ville, les faubourgs, pour gravir surtout une de ces collines d'émeraude qui l'entourent. Emportons au moins de cette île une vision générale, puisque, si rapide soit-elle, elle sera pour nous définitive.
Gomme toutes les villes des Antilles, comme toutes les villes, peut-on dire, où les éléments blanc et noir se juxtaposent, Gastries se compose de deux cités distinctes : la ville européenne et commerçante, la ville indigène et agricole, celleci groupée au centre, celle-là disséminée à la périphérie, l'une bâtie en pierres et briques, aux toits de tôle, avec des maisons de un ou deux étages, l'autre composée de cabanes en planches, couvertes de palmes, noires, malpropres, sordides, avec un air de coquetterie cependant, grâce au soleil splendide qui les illumine, aux palmiers majestueux qui les abritent.
En ce moment, dans les rues de Gastries, apparaissent les traces encore visibles d'un événe-
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ment récent : le tremblement de terre du 18 février dernier. Des façades de maisons, des toits, le clocher de l'église même ne se soutiennent qu'étayés par de nombreux arcs-boutants. Partout leurs poutres inclinées envahissent la moitié de la chaussée. La ville commerçante, industrielle, fut naturellement plus éprouvée que l'autre. Ces cahutes indigènes suivent sans peine toutes les vibrations du sol. Conamo une barque sur les flots elles se balancent. Au contraire, ces maisons de pierre solides, résistantes, trop résistantes pourrait-on dire, luttent, tiennent tête à l'orage. Alors, ébranlées par les secousses terrestres, elles se disjoignent, se lézardent, s'écroulent. C'est dans son éternelle vérité la fable du Chêne et du Roseau.
Le phénomène sismique se produisit plus terrible à Castries,qu'à Fort-de-France. La secousse dura quarante secondes. C'est peu, direz-vous. Réfléchissez un instant. Vous êtes chez vous, •debout ou assis, seul ou en compagnie d'amis, à table ou à votre bureau, en sécurité parfaite. Soudain, sous vos pas, tout tremble, tout vibre ; l'ordre des choses se renverse. C'est un bouleversement général. Quand cela finira- t-il? On l'ignore. Songez alors à l'angoisse que tout être bumain doit ressentir. Les habitants de Castries
que j'interroge me disent : « Thèse last forty seconds seemed to us as so many interminable minutes. » Ces quarante secondes nous semblèrent d'interminables minutes.
Mais, à tout Européen de passage, ce qui semble plus extraordinaire, c'est toujours, chez les liabitants de ces îles, cette audace mêlée à cette insouciance. Ils ressemblent à des oiseaux qui secouent leurs plumes après l'orage et se mettent à chanter. Au lendemain d'une telle catastrophe, à la veille d'une autre semblable, plus effroyable peut-être, avec la certitude tout au moins que, tôt ou tard, un pareil événement se reproduira, tranquillement ils vaquent à leurs occupations, à leurs plaisirs. A la lettre ces gens vivent sur un volcan : ils ne s'en soucient. Mentalité singulière, faite pour étonner de prime abord. A la réflexion on la comprend. Ces dangers, somme toute, qu'est-ce donc sinon un péril de plus ajoutés à ceux qui partout nous environnent . Tout homme en vivant (du fait simplement de son existence, en quelque lieu qu'il se trouve) ne témoigne-t-il pas du même courage et de la même insouciance? N'est-ce point Maupassant qui faisait un jour cette remarque saisissante et juste : « Quelle étrange chose de voir les hommes
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vivre et se propager, avec la pensée, sous la menace constante de la mort inévitable ! »
Trêve de réflexions. Depuis longtemps j'ai quitté les faubourgs extérieurs dépassant les dernières maisons indigènes dont les lucarnes de bois ouvrent leurs persiennes légères sous les palmes retombantes des cocotiers. Me voici en pleine campagne. — Par une route de terre rouge et molle je monte vers cette colline dont je vous ai parlé tout à l'heure. Hier ou cette nuit, il dut pleuvoir ici. Une certaine fraîcheur subsiste dans l'air. A cette heure matinale la température est délicieuse. — Incessamment des groupes de négresses, paysannes vêtues de toile blanche, vous croisent, portant sur leurs têtes des paniers de fruits ou de légumes. Elles se rendent au marché de la ville pour y vendre ces denrées.
Puis le chemin se resserre, devient un simple sentier perdu maintenant dans les herbes. Abrité par des arbres étranges, noueux, puissants, aux feuilles d'un vert métallique et luisant j'avance avec peine, avec lenteur. Et tout à coup, comme je me range pour laisser passer un groupe d'indigènes, sautant rapidement dans les hautes herbes, je ne sais pourquoi, voici que l'image du serpent
trigonocéphale se présente à mon esprit, l'image de ce terrible ophidien, dont on me raconta les effrayants exploits. En deux ou trois heures, sa morsure tue infailliblement ; sourd, dit-on, il ne se dérange point au bruit des pas, et par une particularité curieuse, inexpliquée encore aujourd'hui, il ne peut vivre que dans les îles de Saint- Vincent, Sainte-Lucie et la Martinique. — A cette pensée un petit frisson me parcourt, je le confesse, un tremblement me secoue les membres, un léger froid me gèle la peau. Que d'autres, s'ils le veulent, se fassent plus courageux, se targuent d'une confiance qu'ils n'ont pas.
Au sommet de cette colline je m'arrête enfin, découvrant à mes pieds toute la ville de Gastries, le port, les passes, les hauteurs environnantes. Les lointains se dessinent, d'une absolue netteté. Sur la mer, à l'extrême horizon, comme un écran léger de gaze ou de mousseline, l'île de la Martinique apparaît. Bleu foncé, sur le bleu du ciel clair, ses contours se découpent nets, précis, diminués mais non troublés par la distance, comme si l'espace n'existait plus dans cette atmosphère transparente, en ces pays enchantés.
Et de toutes parts c'est encore cet azur d'une
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teinte admirable, ce vert éclatant, cette limpidité de l'air, ces mêmes têtes échevelées deimlmiers. — Cela fait le charme, l'harmonie de ces paysages tropicaux. L'on ne se fatigue point de les retrouver toujours semblables. Sans eux d'ailleurs, ces guérites de bois aux toits de zinc, que seraient-elles ? Formeraient-elles une ville ? Non certes mais une bourgade, une cité misérable plutôt. La nature exubérante qui les étreint dissimule leur laideur et les métamorphose. Son éternelle jeunesse, sa souveraine beauté débordent sur leur médiocrité. — Et voilà pourquoi ce matin, au bord de sa crique bleue, au milieu de ses collines vertes, blanche sous le soleil blanc qui brûle et monte, Gastries semble une ville de rêve au milieu d'un Eden.
Vendredi, 23 mars. La Martinique.
Sept heures de traversée, d'une traversée reposante et calme, puis j'arrive ici. Mon paquebot toucha Fort-de-France en venant d'Europe. Désormais aucune surprise ne m'y attendait. Je n'eus pas cette joie de voir monter des flots la silhouette d'une île insoupçonnée, les clochers d'une ville
inconnue. Avec cette curiosité qui n'existait plus, le charme du voyage s'était à peu près évanoui.
Que de difficultés dans ces contrées pour composer son itinéraire ! Renseignements rares, inexacts, contradictoires ; indifférence, zèle maladroit, rien ne manque pour vous induire en erreur. Demain, je dois prendre un petit vapeur pour m'en aller à Dominique. Il quitte Sainte-Lucie ce soir. Que nel'ai-jesu? Je ne me serais point immobilisé ici. Vingt-quatre heures à Sainte-Lucie : il n'en fallait pas davantage pour en connaître les principaux (Jétails. Passons. Il est trop tard maintenant pour y songer. Xe mêlons pas à nos souvenirs la vanité des regrets.
Mais que devenir, que faire de ces quelques heures ? Allons au marché. Au Transvaal, en arrivant dans une ville nouvelle jamais je n'y manquais. Hôte fugitif, passager d'une heure, saisissons au vol ce que la vie locale peut nous offrir de plus caractéristique.
On monte une longue rue : on passe sous une voûte de drapeaux. Ici, comme à Port-of-Spain, les commerçants pavoisent leurs boutiques ; les réclames des magasins s'étalent en unluxe désordonné d'oriflammes. — Enfin me voici parvenu au centre de la ville, devant l'immense marché cou-
vert, haute et spacieuse verrière, aux armatures de fer, dont l'aspect, le style ne tranchent aucunement sur la banalité ordinaire de ces sortes d'édifices.
Mais à peine y ai-je pénétré, que de suite je me sens transporté en un pays exotique. Brouhalia assourdissant de voix glapissantes, de voix qui prononcent des mots français avec un zézaiement étrauge, une intonation inaccoutumée, teinte multicolore des châles, des coiffures, des robes surtout; rien en vérité de ce que l'on voit ici ne souffre une comparaison quelconque avec l'Europe. Seuls, ceux-là qui ont déjà beaucoup voyagé peuvent s'attendre à quelque chose d'analogue, avec une moins grande profusion de couleurs variées toutefois. Depuis la négresse africaine, noire comme de l'encre, j usqu'à la mulâtresse imperceptiblement ombrée, aux ongles à peine orangés, toutes les variétés de croisement s'y rencontrent. Sur ces visages s'égrène la gamme complète des demi-teintes. Les tons jaunes dominent cependant, mais d'un jaune particulier, plus chaud, aussi clair, et plus sombre à la fois que celui des races Japonaise ou Chinoise. 11 y a du noir sur toutes ces faces. Sous les croisements le fond de la race transparaît.
Quant aux coiffures de ces Martiniquaises,
voilà qui est tout à fait inattendu : c'est un turban roulé de façon singulière, différant d'une femme à l'autre en d'incroyables proportions. Quelquesunes le portent aplati sur le sommet de la tête comme une galette ; d'autres le renversent ; on le voit pendre sur leur nuque blonde, comme un chignon. Celle-ci le ramenant sur les sourcils s'en ombrage le front ; celle-là, au contraire, l'édifie en une haute et prétentieuse coiffure à la Marie- Antoinette; cette dernière, enfin, en noua capricieusement les deux extrémités sur le sommet de sa tête, et l'on voit, à chacun de ses mouvements, les deux cornes d'étofîe s'agiter comme de petites oreilles mouvantes. Ces turbans, de couleur vive, étalent des fleurs, des dessins, des rayures, en haut, en large, en travers. Ajoutez à cela la diversité des peaux, les attitudes variées, les fruits exotiques, bananes, ananas, mangues, des poissons d'une grosseur et d'une espèce inconnues, le tout étalé à terre, en monceaux, devant elles, et vous imaginerez quelque chose de cette impression d'étrangeté que je viens de ressentir en circulant sous le marché couvert de Fort-de- France.
Cependant certaines négresses et mulâtresses font exception. Dans cette débauche de vêtements
aux couleurs criardes, leurs robes unies et noires, leurs bonnets sombres, ou les cbapeaux de paille dont les larges bords tombent sur leurs épaules tranchent vivement, attirent, étonnent les regards. Qu'est donc devenue Faversion dont témoignent les gens de couleur pour les vêtements sombres, leur affection désordonnée pour les robes claires et voyantes? Renseignements pris, tout s'explique. Ce sont là des négresses charbonnières. Unpaquebot vient justement d'arriver: le plus grand nombre d'entre elles descendent la rue, courant à l'ouvrage. Suivons-les.
Au port, le coup d'œil est à ce moment fort pittoresque. Cent cinquante, deux cents négresses s'avancent en file, portant sur la tête, sans plier, un panier de charbon, haut et rond comme un seau. Mais que fait ce mulâtre debout sur cette guérite, tandis que la longue théorie des ouvrières la traverse lentement, comme sous un pont? Simplement, il contrôle. Du regard, il plonge au fond du panier, en vérifie le contenu. Assis à l'intérieur de la cabane un employé paie l'ouvrière, par chargement, à chaque passage ^ Aucune erreur, aucune contestation possibles. Une