En leur délivrant un jeton de présence
planche inclinée conduit au navire ; la file des porteuses s'y engage, pénètre dans la coque ; chaque négresse décharge son panier, ressort, redescend sur un autre plan incliné, et recommence. Par ce moyen primitif, les plus grands paquebots du globe renouvellent leur provision de charbon. Les pyramides ne furent pas construites autrement. Ce travail de pygmées aboutit à ce résultat de géants.
Samedi, 24 mars.
Enfin, me voilà en route pour la Dominique. J'y resterai trois jours, j'en suis ravi. On me disait : « Aller à la Dominique, pourquoi faire? Qu'y verrez-vous ? Quelques plantations de citronniers, des broussailles, des bois, des masures. » J'ai répondu : « Cette île n'est-elle pas la plus déserte des Antilles, celle qui conserve le mieux son caractère sauvage et primitif ? — Oui, mais ensuite ? — Voilà justement ce qui me cbarme, répliquai-je. J'y cours. Voir la nature sans apprêt, à peu près telle qu'elle s'est ojSerte aux yeux des navigateurs de Colomb, trouvez-vous donc que cela n'est rien? » — Et stupéfait, mon interlocuteur me rcga.vde.Qi(ot capitajot semus. Les choses ne valent que par Jes cerveaux qui les
conçoivent. Que sont les couleurs pour un aveugle? Cultivons notre esprit, agrandissons notre faculté de sentir, le monde s'étendra d'autant. Il est notre représentation, c'est une formule philosophique célèbre. Elle est exacte. Nous sommes à nous-mêmes notre propre univers.
Heureuse pensée, bienfaisante philosophie ! Grâces vous soient rendues. De quel service vous suis-je redevable! Absorbé dans ces hautes réflexions j'ai complètement oublié que nous traversions ce maudit canal de la Dominique. Notre bateau sautait comme un bouchon, nous avec. Je ne m'en suis même pas aperçu, et mon estomac s'en moqua. Maintenant voilà qui est fait, j*ai franchi le mauvais pas. Le mont Pelé bleuit, diminue à la poupe. A trois cents mètres du bord se dressent et glissent les hautes montagnes découpées de l'île anglaise. Un troupeau de marsouins, à tribord, saute dans l'eau bleue. Spectacle banal sous cette latitude, toujours plaisant, toujours amusant néanmoins.
Les montagnes de l'île, en forme de cônes, tombent à pic dans la mer. A peine doit-il y avoir sur le rivage, entre l'océan et leurs rapides parois, place pour un sentier. Et toujours cette extraordinaire verdure, et toujours ces cocotiers
chevelus qui semblent vous dire ; « Attention, voyageuiN tu n'es plus en Europe ; te voilà sous l'Equateur. » Ce coquin d'arbre, comme je l'aime î Décidément il est le plus caractéristique de ces climats. A lui seul, il résume les Tropiques.
Cette navigation, le long nés côtes, est un perpétuel enchantement. Perpendiculairement au rivage s'ouvrent de longues vallées. Successivement on passe devant l'embouchure de chacune d'elles. L'île" entr'ouvre devant vous ses secrètes profondeurs. Alors, dans ces perspectives rapidement ouvertes et refermées, apparaissent de petits villages, coquettement groupés sous des palmiers, et de lointaines et hautes montagnes bleuâtres qui ferment l'horizon; puis, à nouveau, un promontoire s'avance, tout disparaît, et tout recommence. Au premier plan s'étend la mer calme, unie, sombre, d'un bleu mat de turquoise.
Même date, 10 heures du
soir.
Il y eut d'abord les mille ennuis du débarquement, toujours les mêmes : visite des bagages, contestations avec les bateliers, avec les porteurs. Bienheureux lecteur, vous les ignorerez. Puis
96 AUX ANTJLLES
à la douane, comme à Gapetown autrefois, les Anglais me confisquèrent mon revolver. Serais-je prédestiné à fournir de ces armes les nationaux de cette puissance?
La capitale de la Dominique porte un nom délicieux : Roseau, dernier souvenir de la domination française. La ville paraît moins charmante que son nom : simple bourgade, rien de plus. Deux églises aux clochers légers et fins lui donnent, vus de la mer, un aspect engageant, coquet. Mais aussitôt débarqué, quelle désillusion ! Les maisons!... peut-on appeler de ce nom ces cahutes noires faites de planches et de plâtras ; et cet hôtel, ce boarding house que Ton m'indiquait comme un des plus confortables de la ville, c'est à peine si j'ose y pénétrer. A cet extérieur délabré, à ces voliges crasseuses doivent correspondre des chambres plus sordides encore. J'entre
Nullement. — Une vieille Anglaise à lunettes, laide comme les sept péchés capitaux, mais avenante, distinguée, polie, vient me recevoir. Elle m'introduit dans un petit salon, aux fauteuils de satin, aux coussins de soie, au tapis de jonc, agréable, frais, charmant. Deux jeunes gens minces, distingués comme le sont certains Anglais, s'y balancent sur des berceuses ; deux pensionnaires de la maison. L'heure du dîner approche. Ils portent souliers
vernis, smoking, chemise à plis, cravate de soie. Moi qui sur le seuil viens de quitter d'autres compagnons moins élégants ; négresses glapissantes, nègres sordides, douaniers crasseux, cette toilette impeccable m'étonne. Songer qu'au milieu de cette bourgade infecte existe ce confort, avec cette élégante simplicité, ce souci exquis de la propreté et de la mise, c'est étrange vraiment. Et la surprise s'accentue encore en visitant les chambres aux rideaux blancs, aux meubles clairs, la cour, le jardin, admirablement entretenus, avec une jolie piscine d'eau courante où je me délasse avant le dîner des fatigues du voyage. L'orgueil sert véritablement ces Anglais. 11 leur donne cette personnalité puissante qui s'affirme dans les moindres choses. Grâce à lui, ces gens vivent pour eux, transportant partout leurs coutumes, imposant leurs mœurs. Ce souci de propreté, n'est-ce point surtout celui de leur bienêtre ? Nulle vanité ne s'y mêle, certainement. Pour qui s'habilleraient-ils ici en efîet, sinon pour eux-mêmes, pour satisfaire leur propre jugement? Admirons cette indépendance. Chez eux, elle se révèle dans les actes les plus insigniôants. L'opinion d'autrui : peu leur importe. Ils préfèrent la leur. Et bien que cela puisse paraître ridicule, jusque dans ce souci désintéressé de leur mise, je
retrouve la marque d'une haute et forte conscience.
Le repas, dans ce charmant boarding house ,î\xi également délicieux. Gomme boissons des citronnades de fraîcheur exquise ; et quels aimables commensaux que ces deux jeunes gens ! Tant bien que mal ils m'aident dans mon inexpérience de la langue anglaise, poussant même l'amabilité jusqu'à me chercher et commander un cheval pour monter demain dans la montagne.
Avant de nous séparer une pointe de curiosité les pique. « Etes-vous venu ici pour afîaires?me demandent-ils. — Du tout, répondis-je, en touriste. — Un touriste... à Dominique... et de Paris ! Quelle extraordinaire idée ! » Et malgré leur flegme, en me serrant la main, ils me regardent avec de grands yeux interrogateurs. L'un d'eux répète en s'éloignant, à mi-voix : « A tourist, at Dominica, and from Paris ! Un touriste, à Dominique ! et de Paris ! » Je les quitte sur cet étonnement.
Dimanche, 25 mars.
Je ne voudrais pas abuser des descriptions, faire de ma plume l'émule d'un pinceau, devenir im-
portun par mes tableaux. Mais enfin qu'y puis-je faire ? et que suis-je venu voii^ ici, sinon des paysages ? J'en vois, et d'admirables. Quel intraitable Aristarque m'obligerait à parler d'autre chose ?
A neuf heures ce matin, après une nuit reposante, je monte à cheval. Un négrillon m'accompagne qui, pieds nus, trotte allègrement à mes côtés. Nous déjeunerons dans la montagne à Sidphur Spring. Qui m'aime, me suive ; en route !
Au début de l'excursion, rien que de très ordinaire. Je note ces poteaux et ces fils télégraphiques qui relient Roseau au plus prochain village. Leur présence est irritante à la fin. Impossible de regarder le ciel sans voir s'y profiler ces abominables godets de porcelaine.
Enfin voici trois cahutes, fort importantes •sans doute, puisqu'on crut devoir les relier par fil spécial à la capitale. En quête de villégiature, peut-être le gouverneur de l'île ou quelque autre grand personnage y vient-il habiter. Leur extérieur modeste ne doit point faire écarter à priori cette idée. L'antithèse semble de règle ici. Mon boarding hoiise n'en est-il pas la preuve ?
Pendant une heure, au trot de mon cheval, mon boy nègre âmes côtés, je suis la vallée de Roseau, dans un chemin encaissé, entre deux baies d'ar-
bres si hauts que je ne vois rien si ce n'est le ruban de route qui s'allonge devant moi. Et cela m'agace à la fin. Voyagerai-je éternellement au fond de ce caveau de verdure ? Mon boy me fait signe de patienter. Volontiers ; mon cheval d'ailleurs semble lui-même sensible à ces conseils. Jamais Don Quichotte, je crois, ne monta rosse plus accomplie. Au départ, avec force gestes, j'avais pris soin de spécifier le très mauvais cavalier que j'étais : « AU right, ail right! Très bien très bien, m'avait-on répondu. There is no danger ichatever. Il n*y a aucun danger. » Mais j'ai trop insisté, je le vois maintenant. L'on me jugeait par trop au-dessous de ma valeur, certes. — Et toujours ces hautes murailles vertes insupportables. J'en arrive à regretter la vision charmante de tout à l'heure. Et l'impression changeant je m'écrie : « Où sont ces délicieux godets de porcelaine qui se profilaient si joliment sur le ciel bleu? »
Enfin, brusquement, ce double écran se dérobe. Dans un superbe décor la vallée s'élargit. La route cesse ; perdu dans les herbes un sentier sinueux la prolonge. Suivons-le ; arrêtons-nous un instant sur cette passerelle qui surplombe le torrent. Contemplons le paysage admirable.
Partout, autour de moi, de hautes montagnes se dressent ; des pics jDointus, d'autres bosselés comme des mamelons, quelques-uns aux sommets dentelés, déchiquetés. A peine se relient-ils par leur base en une longue chaîne. Isolés, séparés les uns des autres, de toutes parts, ils surgissent dans un indescriptible désordre. On sent que de puissantsmouvements géologiques, crevassant Técorce terrestre, ont ébranlé leur masse, que des affaissements subits ont, entre eux, creusé des abîmes. Débris de plus hautes cimes écroulées, les voilà, silhouettes imposantes encore. Les longues chaînes, les massifs continus n'ont pu résister à la poussée des gaz, à la trépidation des volcans. Ils en ont été désagrégés. Quel devait être l'aspect terrible, dévasté de ce paysage aux époques préhistoriques, aux temps de ces formidables bouleversements cosmiques, lorsque les éléments en fusion ne permettaient pas encore à la vie de se produire, lorsque la nature n'avait pas encore trouvé dans l'espèce animale le miroir qui la reflète, l'esprit qui la comprend ! Aujourd'hui, sous sa magnificence souveraine, la végétation ensevelit jusqu'au souvenir de ces cataclysmes. Ces pics, ces mamelons se sont couvertsd'arbres verdoyants. Poussés par les alizés des nuages légers les ouatent de taches vaporeuses, blanches comme des
flocons de neige. Ils montent, tranquilles et calmes, sur la limpidité du ciel bleu. Entre des rives de joncs, de bambous, de roseaux, écume, mugit un torrent furieux. Sous un enchevêtrement d'arbres et de lianes les vallées dissimulent leurs précipices, tandis qu'à l'abri des palmiers dont émergent çà et là les têtes étoilées, les hommes édifièrent leurs masures insignifiantes. Ce sol noir, fertile, cette terre grasse où dorment des germes de vie n'est qu'un résidu d'éruptions innombrables. Ceci vient de cela. Un Eden est sorti de cet enfer.
Tandis que je réfléchissais à ces choses, mon cheval reprit son pas languissant; mon ôoy nègre s'endormait en trottant à mes côtés, et par de multiples lacets je m'élevais insensiblement sur le flanc des montagnes.
Bientôt, sous les herbes folles, le sentier pierreux disparaît complètement. Sans que je puisse voir où ils se posent, les fers de mon cheval y plongent. Elles sifflent en s'écartant devant ses jambes, si pressées, si touffues que Ton s'imagine marcher dans un champ de blé ou d'avoine. Parfois le sentier pénètre profondément dans la forêt. Pour lui ci'euser un passage, à coups de hache, les hommes trouèrent les bois, mais de chaque côté,.
unis par leurs cimes, les arbres se sont rejoints. Au-dessus de nos têtes leurs frondaisons épaisses forment une voûte, et comme sous un tunnel de verdure, le sentier y pénètre, y fuit, s'y prolonge. On y chemine quelques instants, puis tout à coup on en sort, et la lumière éclatante vous aveugle, le paysage merveilleux s'étale à nouveau avec une telle profusion de végétation, sous une telle avalanche de clartés, qu'un instant la paupière toni]3e sur l'œil fatigué.
Comme partout dans ces Antilles, le roi de ces vallées, c'est le palmier. Il y en a d'innombrables et de toute espèce : cocotiers aux immenses palmes retombantes, choux palmistes, aréquiers portant à l'extrémité de leur tronc haut et lisse un bouquet de feuilles frisées comme un plumeau ; cotonniers aux feuilles en éventail; et surtout ces arbres de voyageurs, les plus beaux, les plus étranges des palmiers, dont les branches à l'extrémité du tronc, disposées sur un seul plan, ressemblent, dit quelque part Loti, à une queue de dindon qui fait la roue. Puis voici des touffes do bambous, hauts, pressés, droits; des fougères arborescentes à profusion, des orangers, des citronniers innombrables, et sur le flanc des montagnes des arbres géants, fromagers aux troncs
énormes, gommiers auxpuissants rameaux^fîguiers sauvages plus gigantesques encore. Tous apparaissent couverts de plantes parasites .-orchidées, pins sauvages, clusiers aux jolies fleurs roses. A leur sommet courent des lianes les reliant, les entrelaçant comme sur une rade les cordages des navires dans une forêt de mats.
Poivriers nains avec leurs feuilles si fines, si légères, orchidées de toutes couleurs; ananas sauvages, fougères, tous se pressent en un fouillis si désordonné qu'il faudrait stationner ici pendant des jours pour en dénombrer les espèces. Et toujours au long de la montagne chevauche le sentier, et toujours l'on passe brusquement de la nuit des arbres à la pleine lumière de perspectives immenses. Les mamelons, les pics se succèdent, chevauchant les uns sur les autres, bourrés de verdure jusqu'au sommet. Sautant en murmurant sur des pierres, parfois un petit ruisseau rapide longe le sentier ; au travers des branches, à votre approche un oiseau au somptueux plumage s'envole ; des négresses au corps souple, à la belle stature vous croisent portant sur leur tête de larges corbeilles pleines de fruits odorants*; et Ton
1. Des citrons surtout. Dominique est la seule île des Antilles où le citron soit l'objet dun grand commerce. 11 y est
LA DO.NflMOUE 105
arrive ainsi après quatre heures de marche et d'enchantement dans un vaste cirque de verdure, ancien cratère aujourd'hui comblé d'où jaillissent les fameuses sources sulfureuses qui donnèrent leur nom à la contrée : Sulphur Spring.
Avec précaution on s'en approche. Le sol miné peut céder sous les pas. De fort loin, au milieu du feuillage, elles s'annoncent par de hautes colonnes de vapeurs. Mais ces sources on ne peut les voir, il y aurait un véritable danger à se pencher sur leurs jets asphyxiants et brûlants. Il en existe d'autres, de moindre importance, d'une autre espèce, qui ne dégagent point de vapeurs, qui ressemblent à de grosses pustules remplies d'une boue épaisse, jaunâtre et molle, continuellement soulevée par l'expansion d'une force interne, par des gaz dont les larges bulles viennent, avec un bruit de glouglou, crever à la surface. Celles-là se laissent observer sans danger. Penché maintenant sur leur surface agitée, en voyant bouillonner et sourdre ces boues j'ai la sensation de l'immense chaudière qu'est notre globe, de la nature volca-
exploité industriellement pour la fabrication de l'acide citrique et Vextraction du jus de citron. Le citron des Antilles est plus petit que celui d'Espagne et d'Afrique. Il reste toujours vert ; son parfum est très pénétrant.
nique de ces îles, la sensation surtout de me trouver à l'endroit précis de la terre où débouchent ces gigantesques tuyaux d'échappement que sont les volcans des Antilles.
Et par le même sentier en lacets, pendant trois heures, je redescends vers Roseau, jambes tendues, pieds raidis sur les étriers, le torse renversé en arrière, parfois même, tant la pente est rapide, appuyant la main sur le pommeau de la selle, pour me retenir, m'empêcher de glisser sur les reins inclinés de mon cheval.
Le soleil descendu n'éclaire plus le ioud des vallées qui peu à peu s'emplissent d'ombres. Rapidement, à la pointe des hauts sommets, ses derniers rayons se retirent. Sous les arbres la nuit descend plus impressionnante encore. Plaine, forêts, montagnes, le crépuscule envahit toutes choses lorsque je rentre à Roseau.
Lundi, 26 mars.
J'avais projeté de partir à cheval de bon matin de franchir les mornes Anglais et Mitchell, et de redescendre à Geneva. J'aurais ainsi visité un des
plus beaux sites de l'île, des plus escarpés, et des plus sauvages.
Ce matin, à mon réveil, il fallut y renoncer. L'hivernage approche ; une pluie fine tomba toute la matinée. Hier déjà de gros nuages blancs la faisaient prévoir que les alizés accrochaient aux sommets lointains des montagnes bleues.
Aujourd'hui, pour cette bourgade de Roseau, se produisit un événement sensationnel : l'arrivée sur rade du Lysistrata, un yacht blanc appartenant à M. Gordon-Bennett. Familier des Antilles (tous les deux ou trois ans il y vient hiverner), il débarque ici sans fatigue, sans effort, traversant les m'^rs sur ce bateau superbe aux aménagements princiers. Les nègres témoignent pour lui d'une vive admiration. Mon hoy ne l'appelle pas autrement que The greatest american mijlord. Le contredire ce serait l'outrager. En prononçant ces paroles il semble pénétré d'une vénération superstitieuse. Dans les forêts obscures du Congo, devant les fétiches monstrueux dont ils ne comprenaient pas la puissance, ses aïeux devaient éprouver un vertige pareil, un saisissement analogue. S? trompe-t-il si grossièrement en définitive ? Et moi qui souris de cet engouement naïf, ne suis-je pas plus éloigné de la vérité ?
Je me disais cela en voyant tout k l'heure M.Gordon-Bennett à terre. Quelle distance entre un pareil homme et nous autres ! Une foule curieuse, respectueuse, l'entourait. 11 n'en avait cure d'ailleurs. De vieilles filles anglaises récemment débarquées d'un paquebot en escale braquaient sur lui les objectifs indiscrets de leurs appareils. Elles l'importunaient visiblement. Mais tout cela n'est-ce point la marque, le cortège, les ennuis habituels d'une universelle célébrité ? Et cette célébrité n'est point illusoire, factice. Un matelot l'accompagnait portant un sac bourré de lettres et de dépêches qu'il allait jeter à la poste voisine. Gela évoquait la matérialité de cette puissance, témoignait de la vie intense, active dont cet homme se trouvait être le centre, des milliers d'existences qui gravitaient autour d'elle. Gitoyend'un pays libre, possesseur d'une immense, d'une colossale fortune, à la tête d'un journal le plus grand du monde, disposant à la fois de ces forces modernes les plus considérables qui soient : l'argent et la presse, commandant à la fois à la matière et à la pensée; malgré cela indépendant, pouvant promener à son heure, en toute liberté, en tout lieu, les fastes de sa souveraineté plus réelle, plus effective que celle d'un roi, que manque-t-il à un pareil homme pour jouer dans
nos sociétés civilisées, matérielles et positives, le formidable rôle des mystérieuses divinités d^autrefois? Et j'enviais cet heureux du monde, ce privilégié, un de ceux dont la vie à la fois intelligente et fastueuse me paraît la plus digne d'être vécue. Puis je me disais : Pourtant qui sait ? Une telle richesse devient une entrave peut-être. Un voyage, sans ce confort, serait une soufîrance pour lui. Toute joie est la rançon d'un effort. Alors que de jouissances, en ses pérégrinations lomtaines, ce milliardaire doit ignorer. Tout à l'heure je le voyais, avec ses invités, monter dans une de ces voitures américaines fines, légères, confortables assurément, mais impraticables ici. Avec un pareil véhicule, que peut-on vok dans ce pays, sans route, aux sentiers de chèvre, aux forêts impénétrables? Rien, bien certainement. Malgré ses ressources immenses, il emportera de ces contrées moins de sensations et de souvenirs que moi. -Sans regret, sans amertume, partons. Vivent mes modestes chevauchées, mon hoy de quinze ans, mon bidet efflanqué ! Consolons-nous de notre indigence avec cette philosophie.
A onze heures la pluie cesse. Rapidement le ciel se dégage. Voici rque s'étend partout sa teinte limpide et bleue.
Or depuis mon arrivée une colline m'intrigue qui domine la ville, en arrière, et d'où la vue doit s'étendre, incomparable, sur tout le pays. J'en veux faire l'ascension. Ceci résolu à la hâte, je déjeune et pars.
Un quart d'heure environ pour dépasser les dernières maisons des faubourgs et Roseau disparaît. Brusquement la route entre en pleine campagne, elle se change en un sentier étroit, sinueux entre les hautes plantations de cannes. Mais oubliant le soleil des tropiques dont les rayons à travers mon mince chapeau de paille me brûlent le crâne, j'avais trop présumé de mes forces. Épuisé après une demi-heure d'ascension, je m'arrête à l'ombre, sous un petit bois de cocotiers, résolu à ne point poursuivre, à redescendre. Fort heureusement passe un colon anglais, à cheval, avec une autre monture libre qu'il tient par la bride. Il s'arrête, m'interroge. Puisque je désire gravir cette montagne,riende plus simple, me ditil. 11 y habite, il va m'y conduire, me guider. En selle donc ; je monte à cheval à ses côtés.
Nous voici tous deux, cheminant parmi la campagne ensoleillée, causant comme de vieux amis, avec d'autant plus de facilité que cet Anglais
possède ma langue à merveille. Il est veuf; l'i de ses filles, à la Guadeloupe, est mariéeàunfouK tionnaire français.
C'est une curieuse particularité de constater combien, dans ces îles, les différentes races blanches, de nationalités diverses, se sont en réalité confondues. Déjà à Trinidad j'avais fait cette remarque. Avant d'être Anglais, Français, Hollandais, tous ces hommes sont Antillais. Une même situation géographique leur crée des aspirations, des intérêts identiques. Ces îles sœurs, artificiellement séparées par les nations rivales qui les ont annexées, donnent naissance à des hommes frères. Tôt ou tard, par la force des choses, elles formeront un groupe autonome. Déjà régies par les mêmes mœurs, elles le seront par les mêmes lois. C'est l'avis de mon compagnon, qui verrait d'un œil favorable une vente des Antilles anglaises au Canada par exemple. Un tel événement serait en réalité une proclamation d'indépendance, me dit-il, un acheminement vers la fédération générale des petites Antilles avec le spectre d'une annexion américaine à jamais, ou pour longtemps écarté.
Devisant ainsi, au pas tranquille de nos chevaux, nous arrivâmes à mi-côte, au seuil de sa
maison. Là cessait tout sentier, là par suite il fallait quitter nos montures, gravir à pied jusqu'au sommet de cette colline embroussaillée qui se dressait à deux cents mètres devant nous. Nous partîmes; mais le fouillis inextricable des lianes s'opposait à notre marche. Pour un Européen surtout l'ascension devenait impossible ; aussi mon compagnon appela-t-il à notre aide un de ses domestiques nègres qui travaillait à mi-côte. A grandes enjambées souples, l'homme nous rejoignit, et de son large coutelas, frappant à droite, frappant à gauche, il nous ouvrit la marche. Malgré la chaleur écrasante je montais maintenant avec allégresse, et mon compagnon me disait : « Allons! courage, c'est un mauvais moment à passer, un pas difficile à franchir, mais vous ne regretterez pas votre excursion, j'ensuis certain. De làhaut nous dominerons tout le pays environnant. C'est un véritable Righi Kulm que cette colline.» — Oh ! l'évocation malheureuse de la montagne célèbre. Au milieu de cette île sauvage des Antilles, quelle singulière impression elle me fît ! Mon excursion s'en trouva un instant déflorée. — Avec nos services rapides de bateaux, les distances supprimées, rien d'original, ne subsistera bientôt plus. Demain les Esquimaux connaîtront la Suisse. — A mille lieues d'Europe, en
pleine forêt vierge, des colons vous parlent de nos grandes attractions cataloguées. En Europe j'en suis déjà excédé. Au diable soit ici Cook, Joanne ou Bœdeker !
Ce disant, nous arrivâmes au sommet, sur l'emplacement d'une clairière faite de main d'homme, mais envahie, çà et là, par une végétation toufïue. Ici, moins que partout ailleurs les terrains conquis ne le sont définitivement. Il faut à l'homme un effort continu, quoique léger, pour maintenir ses positions. La forêt recule mais ne cède point. Si l'homme se retire, elle reparaît.
Mon hôte ne m'avait point trompé. Je me trouvais au sommet d'une sorte de mamelon isolé, moins haut que les montagnes voisines, mais dont la situation offrait toutefois un magnifique point de vue. En avant, en arrière, à droite, à gauche, l'œil ne rencontrait nul obstacle. — Et voici ce qu'apercevait tour à tour mon regard émerveillé.
A l'intérieur des terres, s'étageait confusément un chaos de sommets au travers desquels s'ouvraient trois vallées immenses qui s'en allaient mourir très loin, au bas^des montagnes
11 i AUX ANTILLES
bleues. Des sentiers en lacets apparaissaient, courant au fond de ces vallées, grimpant à mi-côte, ou tombant dans une anfractuosité de rochers que, çà et là, de grands arbres laissaient apercevoir, comme à regret. Dans la vallée de Roseau un torrent serpentait ; les blocs sombres où s'accrochait son écume semblaient, sous le plein soleil, sertis par du métal en fusion; son courant apparaissait, disparaissait sous des arbres penchés ; étincelante de rayons, sa surface sepailletait d'innombrables étincelles. Poussés par les alizés des nuages s'accrochaient aux sommets lointains, ou s'en détachaient avec une mollesse charmante. Et des têtes étoilées de palmiers surgissaient de toutes parts, disséminés çà et là, ne vous permettant aucune méprise, vous rappelant les tropiques, situant votre vision à des distances infinies d'Europe. Partout éclatait la vie. Le sol lui-même disparaissait, semblait anéanti sous cette exubérante végétation. On en arrivait à oublier son existence.
Mais justement, à la réflexion, ce qui frappait dans ce paysage c'était le caractère tourmenté des montagnes, joint à cette extrême fertilité qui les faisait vertes, d'un vert d'émeraude, et comme souriantes jusqu'à leur sommet. Cette antithèse donnait au pays entier un aspect particulier et
que jamais ne revêtit à mes yeux aucune contrée d'Europe. L ame sentait la terreur et le bouleversement sous cette splendeur tranquille. Ces silhouettes effroyables, déchiquetées, chavirées, démentaient cette quiétude. On voyait bien que cela n'avait pas toujours été ainsi, que cela ne serait pas toujours, que des bouches d enfer, vomissantes autrefois, se rouvriraient quelque part, et que cette verdure souveraine, qui semblait éternelle, cachait aussi une éternelle menace.
Derrière soi, la mer, l'immense mer que l'on voyait resplendir avec la bourgade de Roseau, minuscule sur le rivage, ajoutait, elle aussi, à cette même impression. Sa présence semblait dire : « Les hommes ne sont que campés sur ces bords, un hasard seul les y amena, un autre les en fera disparaître. Il s'agit ici d'un peu de terre soulevée jadis, par accident , hors des flots, que de toutes parts des profondeurs immenses environnent. Un jour quelque autre commotion fera rentrer, sous les mers, les sommets de ces pics gigantesques que l'on appelle des îles, engloutissant les hommes audacieux qui vinrent les habiter, et avec eux le décor admirable que d'autres regards ne contempleront plus jamais. »
Et ma pensée allait au delà de ce spectacle. Cette île m'appnraissait maintenant comme l'i-
mage réduite du monde. Je songeais au globe lui-même, issu comme ces montagnes de bouleversements plus grandioses encore, puis à la vie qui s'y manifestait avec une intensité plus générale, plus furibonde, à la fin glacée, fatale, qui l'attend, et devant moi se posait à nouveau le même mystère agrandi du pourquoi des choses.
Mardi, 27 mars.
Cette vallée de Roseau, hier, m'avait paru si débordante de vie ; elle avait déployé devant moi une telle splendeur, que je voulais la connaître dans toute son étendue. Ce matin, accompagné de mon boy^ je suis parti pour le lac d'eau bouillante. C'est un ancien cratère, situé entre deux montagnes, au fond de la vallée. Cette excursion, dans sa partie principale tout au moins, resta malheureusement à l'état de projet. Et voici par suite de quelles circonstances.
Nous partîmes de bon matin. Il nous fallait sept heures de cheval pour gagner le sommet des montagnes, cinq autres pour redescendre à l'endroit où nous devions coucher.
Jusqu'à trois kilomètres de Roseau, nous suivi-
11138 la route de Sulphur Spring , k\)VQ^ avoir traversé un groupe de maisonnettes en bois, il nous fallut bifurquer, prendre à gauche, quitter le torrent, et nous commençâmes à monter. Au flanc d'une haute et longue montagne, qui tombait à pic dans la vallée, et semblait une gigantesque falaise de verdure le sentier en lacets serpentait. Au fur et à mesure de notre ascension, les uns derrière les autres, surgissaient des sommets grandissants. A nos pieds se creusait, s'élargissait l'immense vallée. Au loin, du côté de Roseau^ par places tout d'abord, entre les échancrures des montagnes, la mer bleu apparaissait; puis elle monta uniformément, dépassa les plus hauts pics, s'étendit sur tout l'horizon, semblable à un grand vélum suspendu dans les airs.
La végétation, toujours la même, ruisselait de toutes parts, débordante. Le même vert intense éclatait sur les feuilles ; mais, avec l'altitude, les arbres prenaient de plus gigantesques j^roportions. La chaîne de montagnes, au long de laquelle nous cheminions, séparait deux vallées. Alternativement, nous passions de l'une dans l'autre. D'instants en instants les points de vue changeaient. Tel sommet aperçu d'abord à cet endroit, semblait avoir tourné, quelques instants plus tard, à notre retour. Les lacets du sentier se super-
posaient, si nombreux, si rapprochés, que nous ne nous élevions qu'avec une extrême lenteur. Et je m'en réjouissais, émerveillé par le paysage grandiose qui se déployait !
Après trois heures de marche nous entrâmes en pleine forêt vierge. Taillé à coups de hache dans les bois, notre sentier devint une tranchée entre deux immenses murailles de feuilles. Poussés par les alizés les nuages qui, de temps à autre, passaient dans ces arbres y laissaient le suintement d'une continuelle humidité. Les feuilles brillaient comme si on les eût vernies. La température baissait, le vent fraîchissait. Après la chaleur du littoral c'était une sensation délicieuse.
Parfois, dans Tanfractuosité d'un vieux tronc, se montrait une petite vierge en faïence, ou en bois peint. S'aidant l'une l'autre, les négresses se débarrassaient des corbeilles qu'elles portaient sur la tête. Se haussant sur la pointe des pieds, elles déposaient devant la madone un bouquet de fleurs ou quelques fruits. — Antique coutume, dernier souvenir d'un fétichisme d'autrefois. Avec ses dogmes sensibles, ses figurines, ses statues, son élément sentimental et mystique surtout, le catholicisme agrée à ces
peuplades. Pour ces femmes aujourd'hui il est ce qu'il fut hier pour nous ; la manifestation de grandes idées morales. Sans lui, dans le domaine de l'âme ce serait le néant. Il apparaît comme une transition nécessaire entre les mythes primitifs et nos systèmes de haute philosophie. Le protestantisme, la religion des blancs ici, serait impuissante à accomplir cette œuvre. Nu, froid, l'élément rationaliste y prédomine trop souverainement. Ce n'est qu'insensiblement que les hommes de couleur y seront amenés.
Indifférent à ces graves pensées, mon boy nègre, mon bidet efflanqué échangeaient d'autres impressions. L'un frappait Tautre, et l'autre ruait. Ainsi nous arrivâmes à mille mètres d'altitude, au bord d'un lac d'eau douce, ancien cratère que des éboulements comblèrent d'abord, que les eaux du ciel remplirent ensuite.
0 chimère, vision vaine, mirage de Tair, des lointains et de la lumière ! Ces beaux nuages blancs qui de Roseau semblaient si brillants, accrochés au sommet de ces montagnes, voici qu'ils passent au-dessus de nos tôtes maintenant, assombrissant toute la contrée, transformant cette voûte bleue en un ciel d'octobre gris et terne. Mais, somme toute, ce ciel ne sied-il pas à ce
paysage? Cette eau tranquille, cette verdure qui descend jusqu'aux rives, tout cela, sous un beau soleil ne vous abuserait- il pas? Attristé par ces teintes mornes, on songe à la réalité des choses ; on se souvient que ce lac n'est qu'une bouche d'enfer semblable à celle où gronde, à cjuatre cents mètres plus haut, le lac fameux d'eau bouillante. Demain, peut-être, se dit-on, il va disparaître. Ici s'ouvrira un gouffre d'où jailliront des flammes, des cendres, métamorphosant ce paysage, ces montagnes, l'île tout entière.
Mon attention une fois éveillée, la nature volcanique de ce terrain m'apparaît à d'insignifiants détails, à ces pierres noires et poreuses surtout qui bossellent le sentier et sur lesquelles glissent les fers de mon cheval, à l'extraordinaire fertilité du terrain aussi, à cette végétation surabondante qui en résulte.
Me voilà de nouveau en pleine forêt vierge,, mais à de plus hautes altitudes. Quelle solitude et quel silence! 11 existe pourtant ici beaucoup d oiseaux parmi lesquels le perroquet impérial, le plus grand perroquet du monde. D'où vient qu'on ne peut les voir, qu'il faut s'arrêter, se cacher, ob-
server loDgaeinent pour en apercevoir quelquesuns qui passent, furtivement, dérobant entre les riimeaux le battement précipité de leurs ailes? C'est une impression saisissante, et qui me restera, que cette absence d'êtres animés, que cette m orne solitude au milieu de cette exubérante végétation; c'est une antithèse singulière que cette mort dans cette vie.
Pourtant, au grand galop, voici une bande de bruyants animaux qui traversent le sentier... des sangliers... non des cochons,... des cochons! je ne me trompe pas; mon boy me le confirme d'ailleurs. Echappés et redevenus sauvages, ces animaux pullulent ici. Ils y forment la seule variété connue de sangliers.
J'ai honte vraiment. Venir de si loin pour trouver pareil spectacle. Tartarin qui jadis cherchant un lion en Algérie trouviez un àne, vous voilà dépassé, méridional illustre! Et je n'ai même pas la consolation de courir quelque danger d'une autre espèce. L'animal le plus effrayant est le boa constrictor. Le nom seul en paraît redoutable : rassurez-vous. Ce serpent est d'un caractère paisible. Jamais il n'attaqua personne. Mon bov ajoute même ce mot délicieux que sans doute il apprit à Fécole : « The mildness ofthe dimate has an
influence over his characler. La douceur du climat influe sur son caractère ».
Une heure de cheval, et j'arrive au col, sur l'autre versant de la montagne. Ce côté sud-est de l'île m'apparaît sombre, couvert de nuages, avec le même amas de montagnes désordonnées. Làbas, dans la brume, au fond d'une crique, s'aperçoit le village de Rosalie assiégé par les houles blanches de l'Atlantique.
Au sud, derrière ces montagnes, se trouve la Réserve, endroit où les derniers Caraïbes des Antilles achèvent de mourir. Le gouvernement anglais les parqua dans cette enceinte. Après avoir détruit leur race, les Européens en conservent les débris, comme dans une vitrine, on garde une relique, par curiosité. Un regret m'envahit de disposer d'un temps si court, de ne pouvoir descendre dans ces villages où vivent les descendants des anciens possesseurs de ces lies. Rouges mâtinés de jaunes, nie disait-on, ce sont des hommes beaux et robustes, par leurs yeux bridés ressemblant quelque peu aux Chinois. D'où venaient-ils ? Quelle est leur origine ? Comment, sur leurs barques légères aux voiles
minuscules et carrées abordèrent-ils jusqu'ici ? Quelle migration, dont leurs contemporains ignoraient la trace, les jeta, isolés dans ces îles, comme des oiseaux perdus emportés par une tempête ? Mystère. Depuis combien de siècles ce continent américain, découvert jadis par d'autres races que la nôtre, était-il, avant l'arrivée de Colomb, retombé dans la solitude et le silence ? On ne sait. — Ici, comme ailleurs, dès que l'on remonte aux origines, on se heurte au mystère, on arrive à l'inconnu.
Et pendant cinq heures, à cheval, je repasse par les mêmes sentiers en lacets, entre les mêmes murailles de verdure, pour gagner cette hutte où, dit-on, je vais pouvoir passer Ja nuit.
Lorsque j'y arrive, une mulâtresse à ce point sordide m'y reçoit, un lit si malpropre m'y est offert, que de dégoût je remonte à cheval, et rentre, au crépuscule, à Roseau.
Si proche du but je regretterai toujours de l'a voir manqué. Je regretterai surtout cette montée en pleine foret vierge que l'on m'avait dépeinte si pittoresque, où l'on devait glisser, ramper, couper des branches à coups de hache, pour apercevoir enfin, au fond d'un immense cratère, ce lac d'eau bouillante, soulevé, secoué par un puissant
souffle intérieur, et parfois disparaissant tout entier, résorbé par une aspiration colossale.
Mercredi, '28 mars.
Jour de départ, jour insipide. Le paquebot anglais Esk devait arriver à midi. Il entre sur rade à cinq heures. Toute la journée une insupportable attente m'immobilisa. Pour la tromper je fus dans la matinée au cercle de Roseau. Ne souriez pas^ le mot n'est pas trop fort ; cette bourgade possède la chose. On trouve là tous les hauts fonctionnaires de l'île. J'y suis présenté, on m'admet. Impeccable, en smoking bien entendu, un groupe d'Anglais m'entoure. Charmant, le procureur du roi me retient à déjeuner. On me fait même sigaer sur un registre spécial, afin de perpétuer le souvenir de mon passage. Que d'honneurs ! En France, que suis-je? Rien. Ici je deviens un personnage. Effet d'optique, de distance. Ministres éphémères, célébrités d'un jour, soyez modestes. A quoi tiennent les prééminences, grand Dieu!
Avec le procureur du roi, en déjeunant, nous faisons un peu d'histoire. « Savez-vous,me dit-il.
que cette île appartint longtemps à la France, que son influence s'y retrouve encore. Il y a même des détails curieux dans l'histoire de Dominique. Le 3 novembre 1493 Colomb la découvre. Les Caraïbes Thabitaient. Deux siècles plus tard elle est encore en la possession de ces cannibales. Ils avaient pour vous autres Français la plus flatteuse inclination, estimant votre chair comme la plus délicate; celle des Espagnols comme plus coriace. De la nôtre ils ne disaient rien. Vous étiez sur leur table un mets de choix : crevette, cervelle ou ris de veau. Leur langue aussi était curieuse,, ils en parlaient deux : les hommes une, les femmesl'autre. » — « Voilà un moyen pour éviter la discorde dans les ménages qu'à mon retour je soumettrai à mes concitoyens, interrompis-je.» — « Quant à nous, Anglais et Français, reprit le procureur du roi, nous rivalisons toujours de prévenance pour ces sauvages. Au traité d'Aix-la-Chapelle en 1748 nous convenons de laisser la possession de Dominique aux Caraïbes ; mais à peine le traité signé (ô perfidie d'Albion, voilà bien de tes coups !) vous vous en emparez. Alors « ces astucieux Anglais » n'ont plus aucune retenue ; ils débarquent à Dominique, en prennent possession. En 1763 le traité de Paris la leur donne. Enfin le 12 avril 1783, dans la merdes Caraïbes, à hauteur
des Saintes, fut livrée et gagnée par Rodney la bataille navale de Dominique. L'Angleterre domine dans la mer des Antilles. »
«AU n^A^. Histoire fort intéressante; pour vous autres Anglais la fm surtout m'en paraît charmante, répliquais-je, mais savez-vous que si Rodney put nous battre c'est parce que nous le lui avions permis ? » L'Anglais étonné fit une moue imperceptible, mais qui voulait dire : « Voilà bien un propos étourdi de Français méridional et vantard. » — « Parfaitement, répliquais-je. Votre amiral retenu à Paris pour dettes se vantait d'apporter un terme à nos succès. Piqué au vif, pour le mettre à même de tenir parole, le maréchal de Biron répond à cette bravade en payant ses créanciers. Générosité qui devait nous coûter cher. Quelques mois plus tard notre flotte essuyait la défaite que vous venez de rappeler. » Et le procureur du roi, en entendant cette histoire, eut un sourire charmé. « However imprudent he may hâve been ive miist confess thaï this marshal of Biron ivas a thorough cjentleman. Tout imprudent qu'il était, dit-il, il faut avouer que ce maréchal de Biron était un vrai gentleman. »
Puis je demande, j'obtiens quelques détails sur La constitution politique de l'île. C'est une colonie de la Couronne gouvernée par six membres
fonctionnaires du gouvernement et par six membres indigènes nommés par la Couronne. Un administrateur préside les réunions avec voix prépondérante. Dominique possède une certaine autonomie ; elle y tend de plus en plus. Le pouvoir du gouverneur général des Antilles y diminue chaque jour.
Et voilà ce qu'on me déclare ce matin chez le procureur du roi. N'en concluez pas que les Anglais aient colonisé à fond Dominique, qu'ils en soient les maîtres incontestés. Nullement. De nombreuses familles françaises subsistent encore à Roseau avec leur langue et leurs coutumes. Puis, en ce qui concerne la population indigène, les Anglais s'y superposent bien plutôt qu'ils ne s'y mêlent. Sur les mœurs, leur influence fut nulle ou à peu près. Leur religion, le protestantisme, ne leur donnait que peu de prise sur les gens de couleur. Ce sont des prêtres belges catholiques qui évangélisentle peuple. Et quant à la langue, les nègres, comme cà Trinidad, parlent un patois particulier où les mots français dénaturés se retrouvent en grand nombre, et facilement.
Hier, au retour, je m'amusais avec mon hoy à lui désigner en anglais difîérents objets, à lui en demander la traduction. Infailliblement il me
citait un mot français à peine altéré par la prononciation. — Un regret m'envahissait alors, celui de voir toutes ces petites Antilles, depuis Trinidad jusqu'à Dominique, où notre influence restait si persistante, mais d'où notre drapeau avait pour jamais disparu '.
A cinq heures je m'embarque, et nous partons. A dix, par une nuit noire nous arrivons à Fort-de-France. L'escadre française nous y précéda. Les vaisseaux de guerre, ancrés sur les bouées les plus proches, nous obligent à mouiller en rade, loin du port. Aussi en pleine nuit, pendant une demi-heure, me faut-il affronter une forte houle, perché sur mes malles, dans une barque conduite par deux bateliers nègres inconnus. Cupides, mal intentionnés, ces gens, d'un coup d'aviron, m'enverraient par-dessus bord, moi, mon journal et mes bagages, faire connaissance avec les requins.
1 . Une particularité assez curieuse également, c'est la ressemblance physique qu'offrent les indigènes avec la race dominante. Un nègre de pure race noire, à la Martinique ou à la Guadeloupe, a le laisser aller, le bon garçonnisme du Français; à Trinidad ou à la Dominique la plupart des nègres ont emprunté à l'Anglais son maintien droit et ferme, son attitude fière. Remarque plus singulière encore, les lignes du visage rappellent de loin celles de la race conquérante, même lorsque incontestablcment il n'y pas ou mélange de sang.
Jeudi, 29 mars.
A mon premier passage à la Martinique chaque jour la terre tremblait. On compte seulement trois secousses par semaine, aujourd'hui. Réjouissons-nous, c'est un progrès. — Par malheur, si vous abordez ici à l'instant précis où tout vacille, le résultat ne diffère guère, avouonsle, de ce qu'il était hier. — Or, c'est ce qui vient de m'arriver.
Il est onze heures environ. Descendu à l'hôtel depuis quelques minutes je m'installe. Par hasard mes regards se portent sur la moustiquaire blanche dont les rideaux tombent sur mon lit. A trois reprises, très distinctement, je les vois osciller avec lenteur, d'une seule pièce. Aucune brise.
pas un souffle. — Un instant j'aiPidée de descendre, d'interroger, de m'enquérir. Puis le respect humain me retient. Si je me trompais... Quels quolibets, quelle raillerie pour l'Européen frais débarqué, peureux sans nul doute. Et bientôt, tout à fait rassuré, je ris moi-même de ma première supposition.
Or, ce matin j 'apprends qu'hier, à onze heures du soir exactement, trois secousses furent ressenties.
Ce danger, toujours imminent, calme sans doute les passions des hommes. Menacés du mêmepéril^ comme ils doivent se sentir frères ! — Vous lecroyez ? Quelle erreur ! Renan écrit dans un de ses ouvrages, que si,doués de prescience, les hommes, quelques heures avant le cataclysme, connaissaient la fin du monde, on assisterait à une débauche inouïe, à un débordement d'amour. Prestigieux enchanteur, de combien d'illusions vous nous berciez 1 Que n'alliez-vous à Fort-de- France en pleine période électorale. Votre avis en eût été modifié du tout au tout. — La terre tremble : c'est pour la ville bâtie à quelques centimètres au-dessus des eaux la menace perpétuelle d'une destruction totale. Le moindre raz de marée l'emporterait tout entière. — Qu'importe I M. X..., mulâtre, se présente contre
M. Z... de race blanche, M. A... métis, frais émoulu d'Europe, veut tomber M. B... indigène. Que d'événements !... Voilà les grandes questions du jour, les questions absorbantes . Aussitôt, les partis s'accusent des pires méfaits ; coups, blessures, complots, maléfices, assassinats. Toute la lyre, rien n'y manque. Hier le bruit ne couraitil pas en ville que M. Z..., un candidat, venait d'être empoisonné? Accusation infâme, clament aussitôt les uns. Parfaitement vraisemblable, répondent du même train les autres. Qui croire ? Personne. « Sachez-le, me dit-on, les plus inoffensives coquineries, les plus fructueuses aussi pour le parti au pouvoir, ce sont les tricheries électorales. On les pratique en grand, sans vergogne. Avoir des amis qui tiennent les urnes, voilà l'essentiel pour un aspirant député. N'a- t-il pas sa majorité, on la lui fait. »Et les amis des simples candidats, de ceux qui, non pourvus, montent à l'assaut des sièges, s'indignent, courroucés et superbes, vexés surtout de ne pouvoir commettre les mêmes injustices. Leurs adversaires, partisans des députés sortants, ont les mêmes gestes véhéments pour stigmatiser « ces infâmes accusations ». Dans ce tohu-bohu, les plus sages, les détachés, témoignent d'une philosophie charmante. « Voyez- vous, me déclarent-ils, les deux
partis apparaissent également déloyaux, ou si vous le préférez, pareillement sincères. Alors qu'importe ! »
— Qu'importe en effet, dans Tune ou l'autre hypothèse, le résultat reste le même. Pour la légitimité du choix, quelle pensée juste et consolante !
Quant aux fraudes électorales, on me les révèle si nombreuses, il existe une telle diversité dans la manière d'opérer qu'il faut renoncer à les décrire. Au reste, n'exagère-t-on pas quelque peu? Cependant, on me cite des actes incroyables survenus au cours des précédentes élections* ; véritables ruses d'apaches pour se rendre maître, ne fût-ce que quelques minutes, des urnes et du scrutin. « Gardez-vous, métropolitain, d'une indignation exagérée, ajoutent les mêmes philosophes insulaires. Votre midi connaît pareilles mœurs; les députés ainsi nommés ne sont ni meilleurs ni plus mauvais qu'ailleurs. Alors, pourquoi changerait-on de système? » Et l'argument reste sans réplique.
Comme agents électoraux il y a l'argent, le tafia, les chansons. Ces dernières ne jouent pas le moindre rôle, croyez-le bien. Mais ne vous attendez pas à du Déranger ni même à du Xan-