‹ Aux Antilles, hommes et chosesChapitre 8 sur 13 · Celles de 1902 à la Martinique · texte numérisé non relu

Celles de 1902 à la Martinique

rof. Non. Plus les refrains sont niais, mieux ils portent, me dit-on. Un couplet très simple, stupide même, suffit à tourner en ridicule un candidat, à le rendre indigne du suffrage des nègres. Spirituel^ il n'aurait aucun effet. Voici comment fut tombé le député Desproges il y a quelques années. Une dizaine de personnes se formèrent en groupe et parcoururent la ville en entonnant le refrain suivant : « Desjjroges ka vende café grillé brilé.Desproges qui a vendu du café grillé brûlé.» Ce qui, on en conviendra, joint à un manque de rythme absolu, une absence complète de signification. C'était tout simplement absurde. Eh bien, il n'en fallut pas davantage. Sur le passage du cortège, chacun se précipitait hors des maisons. Bientôt . ce fut une foule immense qui entonnait le refrain vengeur; « Desproges ka vende café grillé brilé. » Le malheureux tomba sous cette accablante accusation. On lui eût reproché, comme à tant d^autres, des faits de concussion patents et graves qu'il n'en eût été élu qu'avec plus d'entrain. 11 faut admirer Tesprit et la perspicacité de ce collège électoral.

Ceci est la note plaisante; il en est une plus triste, me déclare un reporter anglais, rencontré sur la Savane.

« Les haines politiques atteignent ici, me dit-il,

une extraordinaire acuité. Elles se doublent des haines de race. En Europe, certaines préventions existent contre les Juifs. Rien pourtant, sauf quelques traits insignifiants, ne les distingue des autres hommes. Aux Antilles, le fossé qui sépare les hommes se creuse, autrement profond. D'une couleur différente leur dissemblance éclate pour ainsi dire à tous les regards; ils la portent sur leur visage ; ils ne peuvent la dissimuler. »

« L'oublieraient-ils? Incessamment la nature la leur rappelle. Par l'éducation, on peut perfectionner son intelligence, affiner ses manières ; mais la couleur de sa peau .-impossible delà changer. Ces hommes de races diverses sont divers aussi d'origine, les uns fils d'esclaves, les autres de patrons, et les souvenirs de l'esclavage, récent encore, se trouvent exploités par les ambitions politiques. Toutes les haines de l'ancien régime entre nobles et plébéiens, aggravées encore, quoique inavouées, par les haines de race grondent sourdement ici. »

« Et ces hommes naissent et meurent dans une même île. Ils se marient forcément entre eux, le plus souvent du moins. Pour rien au monde, me disait avec amertume un métis, une jeune fille blanche ne consentirait à épouser un homme de couleur. Au ton seul dont il me faisait cette

confidence on sentait Tamertume, l'envie rongeante, la rancune, dont son cœur se gonflait. » « Seuls, face à face, nègres et blancs s'accorderaient encore ; la perturbation vient d'un troisième élément : le mulâtre \ A peine en est-il responsable. Sa seule présence la cause. Elle est

1. Certains mulâtres, toutefois, je l'ai constate moi-même, "dominant leurs sentiments naturels, ont pu vaincre en eux toute haine de race. Si l'on en veut croire mon interlocuteur, ils y •ont un singulier mérite. C'est justice de le reconnaître.

Voici maintenant quelques notes sur les différences ethniques :

Dans la lan^'ue usuelle des colonies, le mot mulâtre, écrit un historien, désigne tous les hommes de sang mêlé qui se trouvent entre le blanc et le noir. Dans la langue stricte et légale, •un mulâtre est le fils d'un blanc et d'une négresse.

Les nuances qui séparent le blanc du noir, dans les hommes •de sang mêlé sont au nombre de cinq, parfaitement sensibles et constatés. De l'union du blanc et de la négresse résulte le •mulâtre, ce qui forme la première nuance. Selon que la mulâtresse s'allie à la race noire ou à la race blanche, il y a une échelle ascendante ou descendante, qui contient en tout quatre degrés, deux pour aller au blanc, deux pour retourner au noir.

Voici les degrés qui mènent au noir: Si la mulâtresse s'allie au nègre, elle produit le câpre, si la câpresse s'allie encore au nègre, elle produit le grife.

Voici les degrés qui mènent au blanc : Si la mulâtresse s'allie au blanc, elle produit le mestif; si la mestive s'allie encore au blanc, elle produit le quarteron.

Or le grife touche immédiatement au noir, et le quarteron touche immédiatement au blanc. Une alliance de plus, de part et d'autre, rend des deux cotés la distinction presque impossible. Les nuances sont rentrées dans leurs couleurs respectives.

fatale. Actif, énergique, entreprenant, rejeté hors des familles blanches où il voudrait pénétrer, tout l'incite à soulever le nègre contre le blanc pour détruire ce dernier dont la situation sociale l'offusque. Le métis naît pour ainsi dire avec cette idée ancrée dans la cervelle (idée d'autant plus dangereuse qu'elle repose sur une juste observation),qu'il ne deviendra le maître absolu des Antilles que par la disparition complète du blanc. Et c'est à quoi il tend. Sous tous ses agissements, décorés de noms pompeux empruntés à la politique métropolitaine : démocratie républicaine, affranchissement des servitudes, égalité dans les charges^ radicalisme .intransigeant, on trouve simplement ceci : ruiner les propriétés et les entreprises des blancs, leur rendre aux Antilles la vie impossible, les forcer à é migrer. On pose au blanc le dilemme suivant : Nous sommes le nombre, ou tu nous laisseras prendre économiquement et politiquement la première place, tu nous permettras en épousant tes filles d'entrer dans ta famille, de détruire cette pureté de race dont tu tires ta suprématie et ta fierté, ou bien tu partiras. Et malheureusement, pour l'avenir de la France aux Indes occidentales, c'est à quoi souvent il se résout... Je viens à peine de débarquer ; déjà j'ai fait la connaissance de nombreux jeunes gens dont les

parents créoles ont émigré, habitent Nantes, Bordeaux aujourd'hui. Eux vivants, l'entreprise prospère, se soutient. De temps à autre ils y envoient leurs fils ; par ceux-ci ils la surveillent encore. Après leur mort, qu'adviendra-t-il ? Indifférentes, les nouvelles générations n'auront point pour ces propriétés l'attachement du souvenir. Elles trouveront dans cette île une situation intolérable ; elles vendront leurs champs et, sans esprit de retour, quitteront la Martinique. »

« Sans l'appui de la population noire, il est vrai, le métis serait peu de chose, poursuit mon interlocuteur. Aussi rien ne lui coûte pour l'entraîner dans son orbite. Promesses, menaces, éveil de craintes chimériques tel par exemple que le rétablissement de l'esclavage, tout cela on le prodigue à tour de rôle. Souvent on réussit. »

«Et le métis, en adoptant cette conduite, n'obéit point à ses affections. Haïssant le blanc, il n'aime pas le nègre, loin de là. Ce dernier lui rappelle trop une origine détestée, dont il tire, croit-il, sa seule infériorité. Issu d'un blanc et d'une négresse d'ordinaire, le mulâtre, dit-on, porte au cœur la haine de la race à laquelle appartient son père, le mépris de celle dont est issue sa mère. »

« Cette situation, on la cache évidemment, mais elle se révèle à chaque instant ; cette haine on ne l'avoue pas, on la nie même, mais elle transpire de partout. Elle se sent à je ne sais quoi qui flotte dans l'air. Un détail mesquin tout à coup la trahit, une circonstance insignifiante la fait apparaître.»

« Nous voici à cinq heures sur la Savane. La musique de Tescadre vient de descendre à terre. Les familles de la haute, de la petite bourgeoisie, s'y trouvent rassemblées. Voyez: Parfois la démarcation est frappante; d'un côté les familles blanches, de l'autre les mulâtres. Se rapprochent-elles, des regards indéfinissables s'échangent, sournoisement. Et quelle attention scrupuleuse apportée à •des distinctions ethniques que nous autres métropolitains nous ne soupçonnons pas. Les plus insignifiantes traces de sang nègre sont infailliblement reconnues, stigmatisées sur les visages. — Voilà, dites-vous, une jolie personne. — N'avez-vous point remarqué ses lèvres ? — Cette jeune fille vous paraît charmante. — Voyez les lobes de ses oreilles. — Cette femme souple et distinguée. — Remarquez l'épatement léger de ses narines. — Vous les croyez blanches, elles sont mulâtresses. »

€ Ainsi d'imperceptibles différences de race qui

tiennent à la génération, à la source même de la vie, résulte un état d'esprit particulier, ailleurs insoupçonné, et qui empoisonne ici l'existence. »

« Il n'est pas jusqu'à cette malheureuse catastrophe de Saint-Pierre qui n'ait creusé entre les races un fossé plus profond encore. Elle fut désastreuse pour 'les blancs : trois mille d'entre eux y périrent. A tort ou à raison, on accusa les mulâtres qui plus nombreux, peuvent supporter et réparer aisément leurs pertes, de s'en réjouir. Et la haine croît, monte toujours. »

< Lorsqu'on arrive comme nous de Dominique et Trinidad, ces îles anglaises, tranquilles, admirablement administrées \ conclut mon interlocuteur, et que l'on tombe dans cet enfer qu'est ici une élection,on ne regrette point le passé ce serait trop dire, il est mort, insensé qui voudrait le faire revivre, mais on admire toutefois la sagesse du gouvernement britannique qui ne procède point par bonds, qui d'un seul coup, ne passe pas d'un régime de servitude à celui d'une entière liberté, presque de licence, et qui se garde bien d'émanciper une colonie avant son âge de complète viri-

1. Ce sont des colonies de la Couronne, administrées par des fonctionnaires indigènes. Le suffrage universel n'existe pas. Les blancs dominent, mais les noirs sont protégés contre tout arbitraire. »

lité. Alors, devant la réalité des faits, vos belles théories françaises s'évanouissent, et l'on se sent moins d'enthousiasme pour ces constitutions politiques aventureuses qu'enfantèrent un jour de trouble, entre deux phrases de rhéteur, les cervelles surchauffées d'avocats en délire *. »

Vendredi, 30 mars.

Ce matin, un de mes amis martiniquais, dont je fis la connaissance sur le paquebot, vint me réveiller dès l'aube. « Seriez-vous superstitieux, me dit-il ; la vue d'un prêtre vous offusque -t-elle? Accompagné d'un religieux échappé à la catasrophe, je gagne Saint-Pierre. II coanaît admirablement les ruines. Si vous le voulez soyez des nôtres. » «Enchanté, nul n'est plus éclectique que moi, répondis-je. Je voyagerais avec Belzébuth en personne. Au même titre, la présence de cet homme de Dieu me sourit. Partons. »

1. Exprimée sous cette forme mordante l'idée n'est pas absolu ment exacte. En se reportant aux extraits de journaux cités à la page 251 le lecteur comprendra la sévérité de ce reporter. On philosophe mal dans la fournaise. Prématuré en ce qui concerne les colonies, le mouvement de 184S fut admirable, dans son ensemble. Depuis soixante ans, lambeaux par lambeau x, les peuples, en Kurope, ne font qu adopter le programme politique et social qui fut alors si généreusement élaboré.

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Et ce fut, ainsi, qu'au petit jour, un groupe de personnes parmi lesquelles je me trouvais, s'embarquait sur le vapeur qui devait une heure plus tard nous déposer au Carbet. Là, des barques nous attendront et nous conduiront à Saint-Pierre.

Rien n'est ^^lus intéressant, plus curieux qu'un voyage en bateau le long des côtes. A chaque instant le spectacle change. Le paysage se transforme en un panorama qui défile. Combien plus vrai lorsque le pays ainsi découvert est un pays tropical! — Certes, elle était délicieuse cette navigation au long du rivage, où sans cesse, dans une anse, au fond d'une crique, au pied des mornes, apparaissaient de petits villages, enfouis sous les palmes des cocotiers ; mais le souvenir de ce que nous allions voir, l'image des ruines, évocatrices d'un immense désastre, qui tout à coup allaient surgir, s'imposait malgré nous à notre esprit; elle empoisonnait nos pensées, elle se superposait à ces visions charmantes.

Enfin nous abordâmes au Carbet, dernier village de la côte, respecté par l'éruption. Au delà, paraît-il, aucune bâtisse ne resta debout, aucun être vivant ne subsista. — Deux pirogues effilées nous y attendent; bientôt nos rameurs, à grands coups d'avirons, nous entraînent sur la mer lisse.

Le soleil surplombe, l'air brûle. Peu à peu la haute masse du mont Pelé avance, se dégage. Nous doublons un dernier promontoire ; elle apparaît tout entière. Sur la déclivité du rivage, dans une anse profonde où se trouve, paraît il, ce qui fut autrefois Saint-Pierre, nos yeux cherchent à découvrir la ville ; mais d'ici, placés comme nous le sommes au ras des flots, on aperçoit seulement quelques murailles grises dans un fouillis désordonné de verdure.

Bientôt, à un mille de la rade, inhospitalière aujourd'hui, portés par nos rameurs, à travers les brisants, nous débarquons ; et c'est une route qui dut être fort belle autrefois mais qui maintenant disparaît presque tout entière sous les herbes qu'il nous faut suivre. De temps à autre apparaissent des arbres brûlés, des murs écroulés et noircis. Ils témoignent d'une ancienne habitation disparue, d'une famille anéantie ^ d'une fortune évanouie. Égayé par la verdure nouvelle, ce paysage qui par son charme, nous faisait un instant oublier le passé, s'en trouve tout à coup assombri.

Enfin nous dépassons le troisième morne, un dernier tournant ; nous arrivons.

L'impression ressentie, la secousse violente

éprouvée, lorsqu'à ce dernier détour de la route on aperçoit tout à coup les premières maisons en ruine du mouillage, il est impossible de la rendre. Rien ne vous prépare à semblable vision. De quatre ans à peine date cette catastrophe, cinq cents ans se seraient écoulés que vous n'escompteriez pas un plus étrange spectacle.

Au premier plan une fontaine de bronze émerge, puis se dessine la rondeur d'un bassin aux pierres verdâtres et moussues ; partout apparaît un chaos de pierres noires déchiquetées, disjointes ; çà et là des pans de murailles grises^ et lézardées se dressent avec leurs fenêtres béantes toutes pleines de ciel bleu. Et cela, fauve, tourmenté, surgit d'une immense nappe de verdure qui, làbas, très loin, s'en va finir aux premiers contreforts ocreux et dénudés du volcan.

On arrive, on pénètre dans la rue Victor-Hugo, la longue rue centrale qui, d'un bout de la ville à Fautre, court parallèlement au rivage. Elle est la seule déblayée à l'heure actuelle, la seule qui mette en communication avec le reste de l'île les rivages du Geron et du Prêcheur, longtemps isolés par cet amoncellement colossal de ruines entassées ^ Des deux côtés, de hauts talus en pier-

1. Avant le déblaiement de cette rue, les nègres de ces villages, m'a-t-on dit, étaient redevenus sauvages, circulant tout

res sèches la bordent, auxquels s'appuient des murailles de maisons chancelantes. Et des herbes, des cactus, de grands roseaux, des palmiers même ont poussé partout à gauche, à droite, luttant de toute leur jeune sève pour atteindre ces crêtes immobiles. Çà et là un arbre s'égare, se trompe, s'accroche à quelque pierre disjointe, s'embarrasse dans l'encadrement d'une fenêtre ou d'un porche, et secouée par la brise, on voit se balancer sa tête verte sur une muraille dénudée. A pas silencieux, posant leurs pieds de bronze dans la poussière, des indigènes vous croisent, portant sur leur tête, en de larges corbeilles, des mangues, des citrons, des bananes. Parfois une mangouste grisâtre traverse rapidement la route, courant d'un buisson à l'autre, à la recherche des serpents qui des pitons du Carbet se glissent maintenant dans ces décombres. Et ce sont les seuls habitants de Saint-Pierre aujourd'hui ! Sauf le rythme du flot, le bruit d'une pierre qui tombe, plus rien. Nul chant d'oiseau n'anime cette solitude infinie.

On tourne à droite, on dépasse la haute ruine de la cathédrale, qui, elle aussi, paraît lutter avec

nus, enterrant leurs morts sous leurs cases, et s'enfuyant honteux, à l'approche des blancs. L'impossibilité de se ravitailler peut expliquer le fait.

la végétation qui l'étreint, on traverse le cimetière nouvellement déblayé et dont les longues dalles plates et blanches semblent une ironie dans cet immense ossuaire. Ville étrange où les vivants ne laissèrent aucune trace, où les morts devinrent les privilégiés, où, seuls, à l'heure du cataclysme, ayant une sépulture, ils la gardèrent!

Par une route en lacets, aujourd'hui obstruée de ronces et de lianes, on atteint le sommet du morne d'Orange. Face au mont Pelé ce morne surplombe la mer et la ville, et c'est de là qu'il faut voir Saint-Pierre.

Le rivage s'échancre en une anse profonde ; la mer, de son remous constant, le borde d'une frange d'écume qui, d'ici, paraît un fil blanc immobile. A nos pieds, à pic, les maisons du mouillage aux toits défoncés, pressées les unes contre les autres^ laissent bâiller leurs formes éventrées et cubiques. Mais plus loin, détruites, pulvérisées par le volcan, les bâtisses n'ont plus ni structure, ni contours. La végétation les a presque totalement submergées. A peine çà et là percent-elles^ posées comme d'étranges menhirs sur la plaine verte. Le mont Pelé, fauve, dénudé, domine au loin tout ce paysage. A son sommet, un amas de nuages lourds, moitié vapeur, moitié fumée

tournoie avec lenteur. Dans une éclaircie, furtivement, parfois son dôme apparaît, semblable à quelque gigantesque four à charbon. D'innombrables fumerolles prennent naissance à deux cents mètres de sa crête. Blanches, bleues, avec des reflets d'acier, sinueuses, elles rampent jusqu'à la cime. Puis d'autres nuages arrivent plus denses, couvrent la montagne, effacent tout. Parfois l'un d'eux se détache, passe sur la ville et, poussé par la brise, promène un instant dans le bleu du ciel l'éclat de sa rondeur blanche. Sur le sol, sur les ruines silencieuses, on voit errer avec lenteur la forme mouvante de sa grande ombre. Hors cela rien ne bouge, rien ne vit, dans l'immensité morne de ce paysage. Toujours, partout, ce même silence impressionnant et vaste. Pas un cri^ pas un bruit ne monte de cette ville morte qui, dans sa tombe de verdure, s'ensevelit!

Aveuglé par la lumière, lassé par la chaleur, je redescends ; une minute je m'assieds sous le pont de la Roxelane dont l'arche a résisté, seul endroit aujourd'hui où l'on puisse trouver un peu de fraîcheur et d'ombre. Devant moi se dressent les hauts murs sans toit du séminaire, vaincus eux aussi par la végétation souveraine. Quelques arbres commencent à y apparaître, qui, d'ici.

semblent de grosses toufîes d'herbes éparses sur •des lignes nettes de remparts. Et lorsque par la rue Bouille qui longe la mer, je regagne ma pirogue le spectacle devient peut-être plus saisissant encore.

En ligne maintenant, les hautes ruines droites se pressent, se dressent, et contre elles se rue l'assaut d'une végétation furieuse. Çà et là un arbre, une toufïe de roseaux plante son panache sur leur sommet, comme un plus audacieux combattant son drapeau. Mais en général, leur crête reste invaincue et dénudée. Avec leurs pans de murs en contre-forts, écroulés à moitié, elles semblent s'arc-bouter contre Tassaillant. k les voir trapues et puissantes, on leur prête je ne sais quelle force sourde de résistance. Elles paraissent se hausser en un suprême effort. Ce qui reste de la mort ne veut pas être détruit par la vie.

Lorsque j'aborde Fort-de-France, à cinq heures, c'est une brusque transition. 11 fait beau. Cha- "Cun est descendu sur la Savane. Les jeunes filles ont mis leurs plus jolies robes blanches, les officiers de marine leurs plus pimpants uniformes. On se regarde, on plaisante, on sourit, on babille. Un Martiniquais auquel je conte mes impressions

du jour, m'afûrme que sans la défense du gouvernement, Saint-Pierre serait en partie reconstruit aujourd'hui. Quant au cratère du mont Pelé, on ne s'en efîraye qu'à certains jours, paraît-il; à d'autres on y va, soit en procession, soit en piquenique.

Et ce courage, cette gaîté, cette insouciance plutôt, cela vient de la même force que cette poussée de végétation luxuriante sur les champs dévastés de Saint-Pierre. Sur la mort, c'est la même victoire incessante et continue de la vie.

Samedi 31 mars.

Lorsqu'on réfléchit à cette destruction de Saint- Pierre, le souvenir vous en semble plus saisissant encore que la vision. Vu à la minute précise où il me fut donné de le contempler, ce spectacle grandiose des ruines est unique en vérité. Il éveille de hautes pensées philosophiques ; il justifie l'impression que je ressentais à Dominique. A lui seul il dit bien toute l'histoire de ces Antilles, de ces îles tourmentées aux secousses puissantes, aux transformations soudaines, où tout organisme qui s'éteint, toute chose qui disparaît

fait aussitôt place à d'autres existeuces, à d'autres manifestatioQs de la vie. Plus complètement que partout ailleurs, ce sol est bien celui dont parlait le poète :

« Abîme où la poussière est mêlée aux poussières, Où sous un père encore on retrouve des pères Comme l'onde sous l'onde en une mer sans fond. »

Et je me disais, évoquant le souvenir de ces forêts impénétra£)les de Dominique : Là-bas, cette végétation superbe ne caclie-t-elle pas, elle aussi, les vestiges de cités immenses englouties dans un pareil cataclysme, cités dont nous ignorons l'existence, dont la tradition ne parvint pas jusqu'à nous, pas plus que dans quelques centaines d'années, si nos écrits se perdent, les hommes qui s'arrêteront sur l'emplacement de Saint-Pierre ne soupçonneront qu'ici bourdonnait une ville de trente mille âmes.

Aux Antilles on sent la présence, palpable pour ainsi dire, des forces antagonistes qui se partagent la nature. Dans toute leur force première se révèlent ces mots de destruction et de résurrection. « Par delà les tombes, en avant. » Voilà bien le cri que poussent la nature et les hommes. Au lendemain de pareilles catastrophes, on y entend gronder avec une plénitude incomparable ce qu'un des ncMres

caractérisait d'un si beau vers : « Le long rugissement de la vie éternelle. »

Mainte fois, au cours de ce récit fut développée cette pensée, mais il y faut toujours revenir; il faut se laisser aller à cette impression ; elle est partout dominante. Je la ressentais encore aujourd'hui, en visitant cette propriété sucrière de Lareinty si débordante d'activité, si fourmillante de vie. M. Z... avait eu l'amabilité de m'y conduire. Vous allez y venir avec moi.

Et vous y viendrez en automobile !...Xe souriez, pas. Oui, par ces routes, belles sur certains parcours, défoncées sur d'autres, parfois à peine tracées, le nouveau véhicule poursuit la série de ses exploits. Il existe même un service public de voitures motrices ; nous en avons rencontré une énorme tout à l'heure, embourbée jusqu'aux. essieux, bondée jusqu'au toit de voyageurs désespérés. Celle où j 'ai pris place, plus modeste, compte huit chevaux, et c'est une voiture particulière.

Mais ne croyez pas que les coussins d'un automobile, même d'un automobile particulier, soit à la Martinique un lit de roses. Et même cette randonnée m'en rappelle point pour point une autre qu'il y a trois ans j'accomplissais dans le Zoulouland. « Quelle locomotion. Dieu de la Bi~

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ble, m'écriais-je, nous ne sommes plus assis mais en suspens. Nos têtes touchent aussi souvent la bâche que nos postérieurs la banquette. De temps à autre, quand cela tourne véritablement par trop au supplice, on se soulève un peu sur les bras comme sur des ressorts, puis cette position devenant fatigante à son tour, on se laisse aller, on offre de nouveau ses fesses en holocauste. Parfois la roue tout à coup immobilisée s'enfonce dans un trou comme un pieu, puis rebondit sur la route ; tantôt au contraire elle gravit une pierre énorme et tombe en craquant sur le sol dur. D'une claque vigoureuse la banquette vous lance en l'air comme un tremplin. »

C'est tout à fait cela. Que chercherais-je d'autre? Je ne puis mieux trouver pour caractériser actuellement mes impressions de locomotion.. Dans l'espèce il s'agissait d'une voiture à mules ; ici d'un automobile ; la vitesse en plus, la sécurité en moins, ceci vaut cela, et c'est le progrès.

« Eh bien, me dit tout à coup mon compagnon, commentva la promenade, un peu agitée, je pense? — Légèrement, répondis-je. — Baste, à ce régime vous deviendrez bientôt un planteur accompli, car vous ne l'êtes pas encore, observa-t-il en souriant. Si je vous avais connu si délicat j'aurais pris

mes roues à pneumatiques, mais, vous comprenez, je n'en use d'ordinaire que pour les^ dames.

— On n'est pas plus galant, répliquai-je. Mais de quelle marque est cette voiture, une de Dion- Bouton, je crois? — Oh ! démarque aujourd'hui elle n'en a plus. Constamment j'ai fait remplacer dans mes usines les pièces hrisées par les cahots. Toutes furent ainsi changées deux ou trois fois.

— Il est regrettable qu'on n'en puisse faire autant pour les membres de vos voyageurs, m'écriaije. > Et M. Z... se prit à rire.

Ainsi devisant, nous traversions maint village. Dans les faubourgs, à la porte de leurs cases, dans les bourgades, au seuil de leurs maisons, des indigènes, nègres ou mulâtres, aux bonnes faces réjouies criaient allègrement: « Le voih\,le voilà, vive notre député ! » D'autres, au contraire, faisaient la moue, nous regardaient d'un air sournois, et comme si nous leur eussions jeté des maléfices, rentraient précipitamment dans leurs demeures. « Des amis, des ennemis politiques, me dit mon compagnon en me les montrant. Avezvous remarqué les premiers : que dites-vous de leur peau?Sont-ce des blancs, ces gaillards-là? Eh bien, voilà notre parti, cher monsieur, le parti des békés, celui qui rêve l'asservissement de la

race noire, ranéantissement des inulcltres,etc.,etc. Quelle absurdité ! Un parti de blancs, ici ! Mais il ne vivrait pas huit jours. Nous sommes la minorité, que diable! Non, la vérité la voici : Quelques ambitieux veulent prendre notre place, nous dépouiller, nous ravir les derniers restes de notre influence ; et pour cela on incendie l'intelligence de ces hommes qui tous sont de braves gens en définitive. De questions politiques il n'y en a pas ; de questions économiques, oui, certes il en existe, et pour les meneurs surtout, de très pressantes, de très actuelles, et de très profitables ! >

« Alors voici la manœuvre : On reproche aux blancs la couleur de leur peau, on s'en sert contre eux ; on leur prête d'odieuses intentions ; on voudrait les accabler d'impôts; en définitive on espère en leur rendant ja vie impossible les forcer à déguerpir. Il y en a qui résistent : Je suis du nombre. Tant parmi les nègres que parmi les mulâtresse compte des partisans solides, fidèles, intelligents; car croyez-le, je n'ai aucun dédain, aucun préjugé de race. Voyez les amis qui soutiennent ma candidature cà mon journal : tous gens de couleurs . Ce n'est point grâce aux bl ancs, croyezle, c'est par ceux-là que je triompherai. »

« En êtes-vous bien sur, répliquai-je. Dans le

peuple vous avez la majorité, je vous l'accorde ; mais vos ennemis par les municipalités tiennent les urnes. Dans une telle situation, ici, il n'y apasde minorité possible pour un parti, paraît-il. » Visiblement ennuyé, M. Z... ne répondit rien. Il donna un coup de levier et la voiture s'envola.

Nous approchions d'un gros bourg: le Lamentin, où se donnait quelque fête, sans doute. Les^ ouvriers nègres que nous dépassions devenaient sans cesse plus nombreux. C'était « la descente au bourg. » En bras de chemise, ils marchaient d'un pas souple et rapide, pieds nus. Leur pantalon blanc relevé soigneusement à hauteur du genou découvrait leurs mollets noirs ; et leurs jambes, de loin, semblaient ainsi se terminer par deux béquilles d'ébène qui trottaient sur la route blanche, lis portaient, couché sur l'épaule, un bâton à l'extrémité duquel se balançaient leurs souliers, leur veste, divers autres articles de toilette. Et chaque fois que nous les dépassions, tous nou& saluaient avec ostentation, d'un geste large, accentué, pour attirer notre attention, pour forcer notre réponse. Celle-ci à peine obtenue, par leur attitude on voyait qu'ils se disaient avec orgueil : « Hein, vois-tu comme il m'a salué le béké », et c'était une impression singulière que ce respect

témoigné aux blancs par ces ouvriers nègres, pour ainsi dire à leur insu. Je me souvenais alors de ce qu'on m'avait dit de leurs sentiments profonds, de leur déférence intime pour la race blanche sous des apparences parfois contraires, à condition toutefois que celle-ci commande, qu'elle soit oisive, ou qu'elle se consacre aux travaux supérieurs ; du mépris irraisonné qu'ils ressentent pour tout Européen astreint comme eux à quelque labeur servile.

A l'entrée du bourg, au bord d'un fossé rempli d'eau, les indigènes s'arrêtaient un instant. Rapidement je les voyais revêtir leur veste, assujettir leur cravate, se nettoyer les pieds en les frottant dans l'eau l'un contre l'autre, baisser leur pantalon, enfiler et boucler leurs souliers. Mais leurs pieds épais et rudes y pénétraient difficilenfent. Emmanchés juste en leur milieu par le tibia, presque aussi longs en arrière qu'en avant, ils faisaient saillie de toutes parts. Le cuir tendu et boursouflé des chaussures se bombait sur les grosses bosses de leurs orteils.

La toilette terminée, la canne à la main cette fois, les indigènes reprenaient leur course, en- ^traient au bourg, droits, dignes, majestueux. Mais on sentait une certaine raideur dans leur marche ;

et le soin même qu'ils apportaient à la dissiniu- 1er, trahissait la contrainte de leurs pieds emprisonnés ^

Le Lamentin est un bourg coquet, très commerçant surtout, avec des magasins propres et luisants. Un négociant de la métropole vient d'y installer comme à Fort-de-France des petites contrefaçons de Bon Marché fort réussies ma foi. On y trouve toutes choses : pour deux ou trois francs par exemple, des chapeaux de paille élégants et coquets. Hier^ à Fort-de-France, séduit par l'idée de porter un chapeau de paille des x\ntilles, j'en fis l'emplette. Horreur! Au fond de la coiffe, je viens de lire ces simples mots: « Importé de Suisse. » Où fuir, où se réfugier, grand Dieu? On achète un chapeau à la Martinique, il vient de Lucerne. Alors, peut-être, trouvera-t-on les produits des Antilles au sommet du Righi!

1. Cette inaptitude des noirs à porter des chaussures aboutit à des conséquences fort drôles. J'ai vu à Fort-de-France les enfants sortir de récole,un pied chaussé, Tautre nu, et portant la chaussure qui ne leur servait pas à la main. Le règlement en effet les oblige à avoir des souliers. Chaussant un pied, ils manifestent leur bonne volonté ; n'en chaussant qu'un, ils souffrent moins, n'usent leurs bottes que l'une après l'autre, et réalisent ainsi une économie.

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Sur la grande place du bourg sont installés aujourd'hui des forains : tirs, fours à gaufres, tourniquets, chevaux de bois. Ces derniers jouissent parmi les nègres d'une vogue que nous ne connaissons pas. C'est l'attraction nationale. On se dispute avec acharnement pour y monter. Ceux qui ont la chance d'obtenir une place y font d'interminables tours. Ceux qui attendent se désespèrent; le tout se termine souvent par des insultes, par une rixe quelquefois. — Les uns possèdent, d'autres désirent. Voilà l'image de la vie.

A toute vitesse nous traversions maintenant une grande plaine oîi les cannes ondoyaient à perte de vue, donnant comme à Trinidad cette même sensation d'un champ de blé en France au mois de mai, lorsque les épis sont encore verts. Mais à regarder les plantes qui bordaient la route l'impression changeait. Pressées les unes contre les autres, avec de longues feuilles frissonnantes et souples qui les terminaient comme un panache, elles apparaissaient hautes, droites et fines. On voyait bien qu'il ne s'agissait point là de nos pauvres petites plantes d'Europe, que celles-ci jaillissaient sans effort d'un sol incomparablement plus fécond. Leur belle teinte verte aussi ne permettait pas la méprise. Curieuse remarque : dans

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ces pays tropicaux les arbres, les arbustes, les herbes ont le même vert, ce vert franc et cru des feuilles de palmiers.

A tous moments, des voitures à mules, des chars à bœufs, des nègres nous croisaient, ceux-ci porteurs généralement d'un grand couteau, lourd, à lame large, légèrement courbé vers le dos dans toute sa longueur. Les uns le tenaient incliné sur Tépaule ; d'autres le laissaient pendre au bout de leur bras, la pointe à terre, effleurant presque la poussière. « Voyez-vous ce coutelas, me dit mon compagnon, ici, pour les travailleurs, il remplace ia faulx, la serpe, la faucille, la hache, la cognée. Vous le verrez à l'œuvre tout à l'heure ; mais vous le verrez laborieux et pacifique. Parfois aussi il apparaît dans les émeutes. C'est alors une arme terrible. »

Sur ce, nous changeâmes de véhicule. De l'automobile il nous fallut sauter dans une de ces petites Decauville dont les propriétés de cannes sont sillonnées. Changement qui ne fut pas pour me déplaire. Ce wagon servait à déblayer les champs; il n'avait rien dn sleeping évidemment; du moins il roulait sur des rails, paisiblement, sans cahots. On n'y ressentait plus ces terribles secousses de tout à l'heure.

LA MARTINIQUE l59

Un coup de sifflet retentit : la machine s'immobilise. Nous sommes arrivés dans un champ en «exploitation.

Qui vit moissonner en Beauce ou ailleurs s'imagine fort bien une coupe de cannes à la Martinique. N'était la hauteur de la plante qui double •ou triple celle d'un homme, la faulx absente remplacée par le large couteau, les procédés restent les mêmes. Même disposition, même variété de travailleurs aussi.

D'abord le moissonneur, nègre aux larges épaules, et qui manie avec une merveilleuse dextérité son coutelas, s'avance en tête. Le pied droit en avant, le corps penché, d'un coup sec, à quelques centimètres du sol, il frappe la canne. La plante tombe, arrachant avec un bruit de froissement ses longues feuilles des autres feuilles où elles étaient enchevêtrées. Quelques coups rapides sur la tige, la voici qui s'étale en deux ou trois tronçons sur le sol. Le coupeur avance d'un pas, s'attaque de nouveau au champ vivant, recommence à fouiller de son coutelas les grandes touffes vertes et frissonnantes. Derrière lui, à pas lents, marchent des femmes, des jeunes filles ; les lieuses de nos champs de blé. Et quelle rapidité d'exécution, quelle prestesse de mouvements I Vite, on prend la tête d'une canne munie de ses

feuilles, on l'étend à terre, c'est l'amarre. Dix, douze tronçoQS de tiges sont empilés par-dessus, le tout est lié fortement ; voilà une gerbe terminée : « un paquet » ici. Une autre femme s'approche, empile les paquets par tas de vingt-cinq ; ce sont nos meules. Enfin arrivent les mulets, les cabrouets, les chars à bœufs. Ils transportent la récolte aux wagons; elle s'y empile. Bientôt tout disparaît dans le moulin.

Détail curieux : le soleil se trouve ici complice des revendications ouvrières. Aux bêtes comme aux gens, son ardeur impose la journée de huit heures. Avant neuf heures du matin on ne trouve aucun travailleur dans les champs ; à trois ceuxci sont vides : total six heures de travail. Faites la part du climat et concluez. Ces prolétaires ne paraissent pas trop à plaindre. Les propriétaires blancs ne semblent pas non plus les tyrans que l'on nous représente. Et d'ailleurs, avec sa haute taille, son sourire jovial, sa poignée de main cordiale et facile, j'allais écrire méridionale, mettez créole si vous le voulez, ce ne serait pas mon compagnon qui en donnerait l'impression. — Autres serviteurs : les bœufs. Voyons leur sort. Ils ne travaillent qu'une attelée, c'est-à-dire pendant cinq ou six heures. Après, avant, ils se reposent. Tout à l'heure, couchés dans la savane, en

LA MAMTINIOUE 161

liberté, en plein soleil, j'en voyais des troupeaux qui ruminaient le plus tranquillement du monde. Ma foi, eux aussi, s'ils pouvaient parler, se plaindraient fort injustement de leurs maîtres les békés.

Suivons nos cannes ; arrivons au moulin qui va les moudre, les transformer. Je l'ai visité minutieusement. Pendant une heure je viens de circuler dans ses différents étages; je ne vous le décrirai pas dans ses moindres détails toutefois. A la Martinique, comme à Trinidad, la marche générale d'une usine de cannes rappelle absolument celle d'une usine de betteraves en Europe. Même disposition ; mêmes procédés. — Des wagons, les cannes sont jetées sur un conducteur incliné, sorte de trottoir roulant, planches étroites reliées entre elles par une chaîne articulée, et tournant sur des galets. Lentement elles montent au moulin, tombent dans un grand entonnoir ou trémie, glissent sous des rouleaux puissants qui les écrasent, passent sous d'autres rouleaux à plus faible écartementquiles pulvérisent. D'un côté s'échappe la bagasse ou résidu ; le jus coule de l'autre : celui-ci filant avec rapidité dans des rigoles de bois qui le conduisent aux chaudières, celle-là tombant lourdement sur les planchers, et de là dans les foyers. Particularité singulière, la canne

elle-même alimente ainsi le moulin qui la broie. Eufm, viennent diverses opérations : défécation à la chaux en de vastes chaudières, filtrage sur le gravier ou la bagasse, cuisson, turbinage ; cette dernière opération tout à fait semblable à celle pratiquée en France pour les betteraves.

Mais ce que ne peut rendre cette courte, cette froide énumération, c'est l'enchevêtrement des machines, c'est le tumulte de l'usine ; le spectacle qu'ofîrent ces hommes de bronze à moitié nus, ruisselants de sueur, travaillant, courant, s'agitant en haut, en bas, à vos côtés, sur vos têtes, sous vos pieds, à tous les étages de l'immense ruche bourdonnante. Et tout à coup, l'image de cette usine en travail évoque pour moi l'idée de la collaboration féconde, qui, pendant deux siècles, a fait ce pays. Certes, les. blancs furent utiles à cette colonie, ils en ont été la tête et le cerveau, mais les nègres en furent les bras. Supprimezles : point de main-d'œuvre. Pour fournir un tel effort physique sous un pareil climat, il faut ces hommes de race tropicale : Nègres, Indous, Chinois. Sans eux toute l'activité industrielle de ces contrées ne serait pas seulement languissante ; elle n'existerait même pas. J'eus alors l'impression très nette d'une solidarité nécessaire, d'une

harmonie indispensable entre toutes les races habitant la Martinique ; et les vers de Sully-Prud'homme qui terminent un de ses plus beaux sonnets me revinrent à l'esprit:

« Je connus mon bonheur, et qu'au monde où nous

l^sommes ?sul ne peut se vanter de se passer des hommes, Et depuis ce jour-là, je les ai tous aimés. »

M. Z... m'entraîne. Etourdi par mon séjour dans cette usine trépidante je le suis. Six heures sonnent^ le dîner s'apprête; je ne veux point séjourner trop longtemps ici. Ce soir même je dois retourner à Fort-de-France.

Cette vaste, cette spacieuse maison, avec ses pièces immenses et ses longues galeries, voilà bien l'habitation du planteur telle que je me la figurais, la maison qui pouvait contenir toute une famille, où pouvait circuler tout un peuple d'esclaves. Un je ne sais quoi d'antique s'en dégage, parfum des mœurs d'autrefois, vieux souvetiirs de cette noblesse française dont tant de cadets s'établirent à la Martinique. Là, s'écoulait cette vie à la fois somptueuse, simple et patriarcale, sans inquiétude surtout, avec une hiérarchie indiscu-

tée, des contrats de travail bien établis, une religion dont on ne scrutait point les dogmes. Maintenant tout a changé. Ces larges pièces humides, désertes le disent ; toute sonore de son grand vide, cette vaste salle à manger le proclame. Nous y sommes cinq à dîner ce soir. Les proportions en étaient établies pour des repas de trente couverts. La révolution politique d'abord, la révolution économique ensuite opéra cette transformation. Puis vinrent les grands paquebots dont on voit d'ici les hautes cheminées et les mats glisser rapidement sur la haute mer. Ils achevèrent le bouleversement. Jadis, au temps des lentes navigations à voile, on naissait, on vivait en ces lieux; on y mourait aussi. Tout au plus, par existence, risquait-on un voyage en France. Maintenant, avec les vapeurs, on part, on arrive à heure fixe : on ne se soucie plus des distances» Tout grand propriétaire s'en va en Europe, y passe chaque année plusieurs mois, revient, puis repart. Ces vastes habitations des planteurs d'autrefois ne sont plus que des pied-à-terre, des annexes de l'usine, des hôtelleries de passage, l'endroit où l'on vient faire ses comptes, surveiller la marche des afiaires. On n'y dort plus, on n'y vit plus : on y campe, et l'on y travaille.

LA MARTINIOUE

Ainsi, à la Martinique, comme ailleurs, se retrouve la marque de cette instabilité, de cette mobilité qui paraît bien être la caractéristique des temps modernes. Plus d'existence sédentaire, plus de mœurs, d'idées spéciales particulières à une région. Toutes se mélangent. L'humanité tend à se fondre dans un unique creuset. Nègres, Jaunes, Blancs, les habitants du globe tour à tour se déracinent. La rapidité des moyens de communication en est la cause. Nulle force ne s'opposera cà cette transformation inévitable. Une révolution mondiale, plus vaste que toutes celles qui l'ont précédée, s'accomplit devant nous. Il en sortira un état que nul ne peut soupçonner.

A table se trouvent quelques femmes et deux ou trois jeunes filles. Je les regarde curieusement.

Avec leur air mélancolique, tendre et rêveur, elles sont bien les descendantes de ces créoles dont un écrivain du dernier siècle traçait un si gracieux portrait. « Petites, mains furtives, pieds mignons, brunes, avec des yeux à la fois perçants et doux, le teint n'est ni blanc ni brûlé, mais un peu mat avec des reflets vigoureux et des teintes ardentes. » Et lorsque nous nous levâmes de table

je trouvai dans leur démarche cette particulière allure si bien caractérisée par le même voyageur. « La créole de la Martinique ne marche pascomme la Française, elle n'arpente pas comme l'Anglaise. C'est un mouvement complet auquel la personne entière participe, et qui lui donne une singulière animation. La Française marche avec les pieds, l'Anglaise avec les jambes, la Créole avec tout son corps ; et c'est charmant. >

Le repas terminé, nous nous assîmes sous la véranda.

C'était une nuit superbe des tropiques, noire, sans lune, mais magnifiquement étoilée. Pas un souffle nebruissait à travers les feuilles des palmiers. Dans cette abssnce totale de tout autre bruit la chanson stridente des grillons devenait assourdissante. Ce calme, ce repos contrastait si vivement avec toute cette activité du jour, cette nuit s'étendait si reposante pour des yeux fatigués de la pleine lumière, cette tranquillité apparaissait si saisissante en ce pays tourmenté, vibrant encore de terribles secousses, que l'âme s'en trouvait surprise et l'esprit étonné. Le souvenir de ce tumulte se mêlait à cette quiétude ; c'était une sensation délicieuse. Bientôt les mou-

ches phosphorescentes s'élevèrent. Ce fut partout, dans l'espace, un tournoiement désordonné d'étincelles. De grands phalènes invisibles traversaient Tespace, nous effleurant de leurs ailes. Les moustiques aussi nous assaillaient, dont on sentait l'ardente piqûre, le monstrueux crapaud de la Dominique, récemment importé, chantait sa hideuse chanson d'amour, et le cabri de bois jetait de temps à autre son cri mélancolique semblable au bêlement saccadé et lointain d'un chevreau. — Alors, on s'apercevait que cette sensation reposante de tout à l'heure n'était qu'une illusion de nos sens fatigués ; que la nature, elle, ne connaissait ni trêve ni repos ; et qu'une vie à peine assoupie avec le coucher du soleil, une autre vie commençait à bruire dans les ténèbres.

Dimanche, 1°^ avril.

A mon départ pour les Antilles qui donc s'étonnait de me voir m'embarquer seul, me qualifiant d'original aux singulières idées? Moins original, moins singulier que vous ne le supposiez, railleurs. — Les amis : famille choisie; la famille : amis forcés, dit-on. Même distinction entre les

compagaons que l'on emmène et ceux que l'on rencontre. On subit les uns, on choisit les autres. Jamais je ne me suis senti isolé au cours d'un grand voyage. — ^aujourd'hui je retrouve mon compagnonde paquebot qui, l'autre jour, me conduisait à Saint-Pierre. Nous allons ensemble à la fontaine Didier, station thermale de la Martinique, délicieuse équipée et qui vaut bien une mention.

Pendant deux heures nous suivons la route; et je me désole. Pour moi, à moitié Martiniquais déjà, c'est une promenade banale je l'avoue. Tous ces arbres si singuliers de prime abord je les ai tant vus depuis un mois, qu'ils ne m'étonnent en rien. Un palmier, un aréquier, un tamarinier me semblent aussi familiers qu'un saule ou un peuplier. Ces plantations de cacao que je traverse, volontiers aujourd'hui je me figure avoir toujours vécu au milieu d'elles; tant il est vrai que seul l'inconnu fait le charme d'un voyage! Deux ou trois visions d'une chose suffisent à la déflorer. Déjà, je le remarquais en parlant de la mer et des tropiques. — Pour jouir constamment de la nature, il faut être un grand savant, avoir l'âme d'un artiste, ou les yeux émerveillés d'un petit enfant.

Pour nous distraire, soyons indiscret ; plongeons UQ regai'd rapide dans une de ces maisonnettes indigènes qui bordent la route, une de ces cases en bambou ou en planches couvertes de joncs, de cannes séchées ou de palmes. — Deux ou trois cloisons qui n'atteignent pas le toit la divisent d'ordinaire, et sur ces cloisons s'étale, avec des images d'Epinal à profusion, le plus hétéroclite assemblage de gravures que Ion puisse imaginer. Les maîtres de céans les empruntèrent aux journaux illustrés. La Vierge, le Christ, l'empereur Guillaume, le président Kruger, Sarah Bernhardt, tous ces personnages piqués aux coins par quatre épingles l'un à côté de l'autre, se regardent, se font la moue, sourient ou se menacent. Quel sentiment dicta le choix de ces indigènes ? Mystère. Religieux, superstitieux môme pour la plupart, quelques-uns ne vénèrent-ils pas, n'adorent-ils pas, tour k tour, ces figures contemporaines comme des esprits ? Ne deviennent-ils pas pour eux les icônes de leurs cases, leurs fétiches en quelque sorte ?

Un tunnel que nous traversons; puis, tout à coup, la tonalité du paysage change. Radieuse, fertile, cultivée, telle apparaissait la campagne que nous venons de quitter. Celle que nous trouvons est sauvage, boisée, creusée de

ravins abrupts, dominée au loin par les trois pitons du Garbet, isolés et verdàtres. Au long^ d'une profonde vallée le sentier tortueux que nous suivons me rappelle mes excursions à Dominique. Mais qu'est devenue ma belle sécurité d'alors?

Avec précaution, avec inquiétude je marche, regardant chaque endroit où je pose le pied, car tout est à craindre ici du trigonocéphale. — Ce reptile, je l'ai déjà dit, ne se trouve qu'à, la Martinique, à Sainte-Lucie, à Saint-Vincent. Les autres îles l'ignorent. — A quelques milles d'ici s'élève la Dominique. Hautes, sur le ciel, on voit se dessiner ses montagnes. Pas un de ces redoutables serpents ne s'y rencontre. La légende veut mêms qu'on en ait apporté; ils sont morts, du moins on le suppose, on ne les revit point en tous cas. Bien plus, une partie de la Martinique existe sur laquelle jamais on ne trouva ces reptiles. La raison de leur présence, celle de leur absence ? On les ignore également.

Tout à coup une petite tache grise file à travers le sentier comme une flèche. Je me recule. Et mon compagnon de sourire ; « Que craignezvous ? c'est une mangouste,me dit-il. A Saint-Pierre

VOUS avez déjà vu cet animal. — Je m'en vais aujourd'hui vous conter son histoire. »

« L'île, lorsque Colomb la découvrit, était infestée de serpents, mais infestée à tel point que les Espagnols effrayés se rembarquèrent. .Jusqu'à ces derniers temps la présence du trigonocéphale restait ici une calamité. Peu d'années s'écoulaient sans qu'à la moisson, quelques travailleurs tombassent victimes de morsures cruelles. Lentement devant l'homme les reptiles reculaient, mais il fallait aller plus vite, obtenir un résultat radical. Gomme d'autres îles voisines existaient, exemptes de ce fléau, on cherchait partout dans leur flore, dans leur faune ce qui pouvait les en préserver.

On crut le découvrir dans le crapaud de la Dominique : on l'importa ici. Il y fit merveille, se reproduisit sans encombre, pullula, infesta les champs et les vergers ; mais ce fut tout. Par sa masse il n'étouffait pas le trigonocéphale, comme on l'avait prétendu ; et si celui-ci l'avalait avec peine, il le digérait parfaitement. Le seul résultat de nos efforts avait été de fournir une nouvelle proie aux reptiles que nous voulions détruire.

Quelqu'un eut alors l'idée d'introduire la mangouste. Ce joli petit animal qui se rapproche assez

de la civette, est d'une agilité, d'une rapidité de mouvements extraordinaires. Le corps allongé, le pelage brun ou jaune tiqueté de blanc, la queue en éventail, la tête fine, le museau étiré, pointu, il court, il saute, il détale, il disparaît en un clin d'œil. Surtout il faut le voir en présence de son ennemi mortel : le serpent. Parfois à Fort-de- France, on les met en présence, dans une cage. Le duel commence. Le trigonocéphale n'attaque jamais. Rampant vers un coin, il s'y roule, et tête droite, sifflante, attend. Soudain, comme un ressort, la mangouste part, saute, et dans une attaque si brusque qu'on n'en peut surprendre les détails, saisit le reptile à la mâchoire inférieure, l'immobilise, la secoue, la désarticule et s'enfuit, Manque-t-elle son but? Aussitôt, avec la même agilité elle bondit en arrière, et quekjues minutes plus tard reprend l'offensive. Rarement le serpent l'atteint; s'il y parvient, elle meurt. Et cet instinct n'est-il pas curieux qui pousse ce petit animal avec une telle impétuosité sur son redoutable adversaire ? >^

En écoutant ce discours, je ressentais un certain sentiment de bien-être, de sécurité. Mon pied se posait avec plus d'assurcince dans les hautes herbes. — «L'île doit être aujourd'hui à peu près complètement débarrassée de trigonocéphales.

LA MARTINIQUE l'S

hasardai-je. » — « Détrompez-vous, me répondit vivement mon compagnon, on en compte un moins grand nombre, voilà tout. Le nouveau danger leur fit d'autres mœurs. Dans la nature, comme en balistique, les moyens d'attaque et de défense se balancent. C'est la lutte du boulet et de la cuirasse. Le rat, le trigonocéphale, tous deux victimes de la mangouste, en voyant arriver ce nouvel ennemi cherchèrent le moyen de lui échapper. La mangouste ne grimpant pas: eux le firent. Maintenant ils gîtent la nuit sur les arbres, principalement sur les cocotiers. L'un et l'autre y font de tels ravages que, dans les plantations, on cherche aujourd'hui à s'en préserver. C'est ce qui vous explique la présence de ces feuilles de tôle en forme d'entonnoirs renversés, placées autour des palmiers. Dès lors, ni le rat ni le serpent ne peuvent en atteindre le sommet. Mais dans la forêt, un tel moyen est impraticable, remarque mon compagnon. Alors, de temps à autre, ajoute-t-il malicieusement, il arrive qu'en traversant les bois, tout à coup, une lanière se détache des branches, s'abat sur votre tête ou sur vos épaules. N'en soyez pas surpris : c'est un trigonocéphale qui tombe. » — Et mon ami de rire sous cape en voyant ma mine déconfite. — Me voilà plus tourmenté que jamais en effet. Je regarde à mes

pieds, je regarde dans les branches : « Maudite mangouste, grommelai-je, je me sentais bien plus tranquille tout à Theure. »

« Vous voilà comme les nègres, médit en riant mon ami. Vous oubliez les bienfaits pour ne vous souvenir que des inconvénients. Cette petite mangouste ons'enlasse maintenant. On voudrait qu'elle ne mange que des serpents. C'est absurde. Lorsqu'elle trouve des volailles, des oiseaux, des œufs ■elle en profite et les croque ; le beau méfait I Alors cris, malédictions : on se plaignait du trigonocéphale et de ses dangers, on maudit la mangouste €t ses déprédations. On oublie que la présence de celle-ci causa la disparition de celui-là. Aussi nos hommes lui font-ils une guerre acharnée, sauvage. Aujourd'hui les nègres la mangent ; ils lui trouvent une chair analogue à celle du poulet. Oh ! je ne vous donne pas leur palais comme étant celui d'un Lucullus. Ils déclarent trouver la même saveur à la chenille du cocotier.... Ne riez pas ; quelques blancs partagent cette opinion. — Fi l'horreur ! » m'écriai-je.

Ce disant, nous approchions des thermes, et descendions un sentier, au fond d'une vallée admirable, dans un de ces décors des tropiques que

j'ai déjà tant de fois décrits. Bientôt nous arrivâmes au bord d'un torrent dont les rives disparaissaient sous les bambous et les lianes. Bourrés de verdure jusqu'à leurs cimes, de hauts sommets nous environnaient, et la végétation s'y montrait à ce point touffue et dense qu'on ne savait si ces montagnes étaient bien l'efîet d'un boursouflement du sol, ou si plutôt leur masse entière formée d'arbres aux proportions colossales, n'était, sur la terre plate, qu'un plein massif de végétation monstrueuse.

Au-dessus d'elle, les dominant de leurs trois cônes aigus, se dressaient les pitons de Carbet où des nuages blancs s'accrochaient. Dans l'herbe touffue, et sur de fines graminées, des taches de soleil ondoyaient, tombant à travers les branches. Le vent, en secouant leurs rameaux, les faisait osciller comme de grandes fleurs d'or pâle. L'air chargé de parfums lourds, de senteurs inaccoutumées était oppressant à respirer. La chanson des grillons, cette chanson stridente et continue résonnait partout sans qu'on les vît nulle part. — Et cette nature trop riche, trop luxuriante semblait s'assoupir dans une somnolence voluptueuse; l'on se sentait envahi par son charme alanguissant. De temps à autre, glissant sur les

pentes des monts, des nuages passaient dans cette vallée. Les arbres s'estompaient, disparaissaient un moment sous leurs avalanches de vapeurs. Le brouillard étendait partout ses flots de gaze et de mousseline. Puis la nue s'éloigaait ; le soleil à nouveau scintillait. En mille paillettes ses rayons étincelaient sur les feuilles luisantes et les mousses humides.

A cinq cents mètres des thermes, nous nous arrêtâmes; et nous déshabillant rapidement, accrochant nos effets aux branches nous plongeâmes dans Teau vive. La sensation de ce bain tiède, en cette solitude, au milieu de cette nature vierge, dans ce merveilleux décor tropical devint, après quelques instants, une sensation étrange d'évanouissement. 11 fallait agir, remuer, pour ne pas oublier que l'on vivait, pour ne pas s'abandonner et s'endormir.

Et tout différait ici de ce qu'on trouve en nos contrées d'Europe, tout jusqu'à cette table qui dans un kiosque rustique nous attendait, sur laquelle s'empilaient des légumes, des fruits exotiques et délicieux, choux palmistes, ananas, mangues, bananes, ces petits citrons verts, ces jaunes oranges enfin, si fraîches, si odorantes, et dont sous les narines ouvertes je sentais monter la senteur.

Lundi, 2 avril.

Jour de départ, jour d'attente ; je ne recommencerai pas mes lamentations. Ce matin, à onze heures, une baleinière du Desaix vint me prendre à terre. Un chef mécanicien dont j'avais fait connaissance à bord de la Martinique m'invitait à déjeuner. La veille, ses exercices de tir exécutés, le Desaix^ le Jiirien de la Gravière^ le Troude^iQ\x\Çi l'escadre des Antilles, faisaient une entrée majestueuse sur rade. Fidèle à la promesse qu'il me fit autrefois, l'obligeant officier tenait à me faire les honneurs de son vaisseau.

Je pris place dans le canot, à la poupe. Un enseigne commanda la manœuvre. Huit marins à la nuque large, au cou solide, aux muscles robustes se penchèrent sur les avirons ; nous partîmes. Un quart d'heure plus tard je gagnais la coupée du Desaix. Raides, talons réunis, main ouverte à hauteur de la visière, les aspirants m'y saluèrent. Je me sentis presque un personnage. Vieux sergent, je rendis le salut avec un geste magnifique.

Il faut visiter un croiseur pour comprendre la

nécessité d'une discipline inflexible dans la marine» La moindre négligence, le plus insignifiant oubli peuvent avoir des conséquences incalculables. Il y a là des étages de machines superposées, des enchevêtrements inouïs de bielles, de tuyaux, et sous vos pieds: les soutes aux poudres. Dans cet enfer s'agitent des hommes à moitié nus, pygmées insignifiants, sans lesquels pourtant cette immense machine ne serait qu'une carcasse de fer inerte et morte.

Inquiet, oppressé dans ce gouffre, à peine peuton s'imaginer qu'autour de soi s'étend la mer calme, si douce aux regards, sous la transparence d'une irradiante lumière. Surtout, lorsque sur elle glissent ces bâtiments magnifiques, songet-on que pour les faire évoluer avec cette aisance souveraine tant de misères doivent être enfermées dans leurs flancs? Dure sous tous les climats, cette vie du bord l'est particulièrement sous les tropiques. Soldats, officiers et matelots, s'y anémient. Leurs faces sont blêmes, leurs yeux fiévreux.

Gaiement nous déjeunâmes à l'arrière dans une charmante intimité. Une brise légère soufflait. Les sabords, grands ouverts, formaient autour de la salle comme de larges cadres où venaient s'ins-

crire de superbes tableaux. La surface clapotante de la mer, celle uniforme et douce du ciel bleu emplissait celui-ci ; dans un autre un promontoire apparaissait avec deux ou trois nuages flottants ; dans un troisième s'encadrait le port avec, au premier plan, la masse imposante et lourde du Jurien de la Gravière, Et les propos prestes, joyeux s'échangeaient. Un rire franc, cordial montait sans efîort sur ces lèvres de vingt-cinq ans.

Soudain, un lieutenant annonce : «Le Canada^', et j'aperçus par l'un des sabords, la coque d'un paquebot qui, sur la haute mer, grossissait avec rapidité, sous ses hautes vergues en croix : le courrier... et les physionomies changèrent. Des pensées diverses passèrent comme des nuages sur ces jeunes fronts. Tous regardaient; et lorsque la baleinière envoyée à la rencontre du navire fut revenue apportant les lettres destinées à l'escadre chacun se précipita, décacheta fébrilement les enveloppes, lisant avec avidité les nouvelles de France. Alors, on avait la sensation très nette, et de la distance, et de l'isolement ; celle aussi d'une autre vie lointaine qui se déroulait ailleurs. Par les mille liens invisibles qui les rattachaient à des existences, à des aôections diverses, ces hommes, qui semblaient quelques minutes auparavant former un tout si homogène et si com-

pact, difîéraient entre eux ; on le voyait bien maintenant. Sur ce vaisseau de fer, sous la gueule de ces canons menaçants on sentait que leur union avait quelque chose de factice, qu'ils se trouvaient assemblés là par une force étrangère et brutale, par une impérieuse nécessité qui violentait l'ordre paisible et naturel des choses.

Trois heures, en ruer. — Sur le pont du paquebot la Martinique je passe à nouveau au milieu de l'escadre. Debout à la poupe, en agitant mon casque, je dis un adieu probablement éternel à ces jeunes officiers dont l'accueil fut si cordial, à Fortde-France cette jolie ville étalant ses maisons blanches sur sa lagune. Et comme à chaque départ je sens monter en moi une vague tristesse.

Pour la dissiper, il est vrai, un spectacle m'est offert ; le plus plaisant, le plus cocasse, si j'ose dire, que l'on puisse imaginer. Le roi Behanzin, ses jeunes femmes et son fils sont à bord. Ce vieux roi nègre rit largement, et ses lèvres retroussées découvrent des dents pointues comme celles d'un tigre. L'éruption du mont Pelé, les tremblements de terre, tout cela ne lui disait rien qui vaille ;il ne l'avoua pas, mais se plaignit du froid, du vent, des gens, de la pluie, du beau temps, que sais-je ;

bref put intéresser à son sort quelques députés aux tendances humanitaires. Que ne ferait-on en France avec des députés ? Le voilà parti pour Blidah.

Tout à l'heure, lorsqu'il montait sur la passerelle, son air majestueux me frappa. Jeté en sautoir, son manteau de velours découvrait une de ses épaules et la moitié de son torse nu. Un petit bonnet triangulaire tremblait au sommet de son crâne. De la main gauche il portait un sceptre, et serrait entre ses dents une longue pipe blanche, dont le fourneau massif s'épanouissait à hauteur de ses genoux. Ses femmes le suivaient, d'un accoutrement plus pittoresque encore, de prime abord plus indéfinissable surtout. Dans la maison du roi, à Fort-de-France, elles erraient le torse, les seins nus. Hier on leur fit comprendre qu'à bord un tel costume serait jugé par trop rudimentaire ; et dans un magasin de Fort-de-France, à leur intention, on acheta quatre jolis corsages de soie. Aussitôt, appliquant le dos de ces corsages sur leur poitrine, dans chacune des manches elles enfilèrent leurs seins tombants, et comme celles-ci, malgré les dimensions respectables de leurs mamelles, flottaient, trop longues encore, elles en nouèrent ensemble les extrémités derrière leur dos, sur les reins. Le tout, retenu

pcar deux fins cordonnets de soie qui passaient sur leurs épaules comme de fines bretelles, apparaissait chiffonné à loisir, et tout à fait méconnaissable. Ainsi travesti, ce corsage banal, de coupe européenne, devenait quelque chose d'absolument exotique.

Mais quelle morgue ont ces gens-là! Les valets nègres de Behanzin commandent avec une raideur, une hauteur que leur envierait un satrape. Et ces gaillards, il y a quinze ans, vivaient dans la brousse ! Cannibales à peine dégrossis, ils affichent aujourd'hui des airs de dictateurs. Etrange mentalité que la nôtre*! Principes de libéralisme théoriques et stupides qui permettent à ces sauvages l'arrogance d'une telle attitude !

A cinq heures nous passons lentement devant Saint-Pierre et le mont Pelé. Les jumelles se braquent. Je fouille du regard les ruines ^ de la mal-

1. Voici quelques notes sur la disparition de Saint-Pierre. Ce fut le 26 avril 1902, que les premières fumerolles apparurent au sommet du volcan.

Le 8 mai, à six heures du matin, le soleil éclairait la ville de Saint-Pierre relativement tranquille ; au nord, la montagne Pelée fumait.

« Je me trouvais alors, dit M. Clerc, dans la maison Litlé, au Parnasse, sur le haut d'un morne qui domine immédiate-

heureuse cité. L'ombre déjà l'envahit. Dans le chaos de ses décombres on ne distingue que la silhouette pâle de la cathédrale.

Le 8 mai 1902, jour du cataclysme, était on le sait un jeudi, celui de l'Ascension. Terrorisés, afin d'y implorer la protection du ciel, les habitants de Saint-Pierre se précipitèrent dans les

ment Saint-Pierre. A huit heures moins dix, j'entendis deux •détonations ; je sortis pour regarder.

« Un fleuve de fumées lourdes, d'un noir d'encre, sortait de l'étang sec. Elles coulaient en moutonnant avec un bruit sinistre. On sentait que cela était pesant, puissant. Je croyais voir un gigantesque bélier roulant... On entendait le craquement de tout ce que cette trombe brisait, arrachait sur son passage. Cette masse noire qui dévalait ne se confondait pas avec les fumées qui continuaient de monter en nuages du cratère. Avec fracas, elle suivit la vallée de la rivière des Pères, la vallée de la Roxelane, et s'étendit jusqu'au Carbet, couvrant tout d'un frémissement de noir linceul. Une minute et demie ne s'était pas écoulée que du haut de la montagne cette avalanche s'abattait sur le Carbet.

« Puis, tout à coup, la masse noire fulirura dans un éclat de tonnerre. Et ce fut sur Saint-Pierre, dans cet immense nuage obscur, des lueurs d'incendie. Peu après, le sommet de la montagne s'éclaircit, le cratère s'éteignit, et la silhouette du morne Lacroix apparut, complètement modifiée.

« Et de nouveau l'obscurité s'étendit. Pendant une heure, le rivage, la montagne, les mornes, la maison où je me trouvais, toute la région fut plongée dans la nuit. On dut allumer les lampes,

< Lorsque revint le calme et la lumière, une lumière sans éclat une lumière atone, morte, nous étions au milieu d'un paysage

églises. Pour la cathédrale seulement, voici le résultat: huit cents cadavres sous des décombres. La stupidité du fait n'arrête point l'essor de l'espérance. Déçue, la foi ne diminue point. Fautil en sourire, faut-il admirer ? Dans la persistance de cette attitude, n'y a-t-il pas un sens philosophique profond ? N'y retrouve-t-on point toute la grandeur et la misère de l'homme qui veut espérer contre tout espoir, qui, devant les démentis de l'expérience, affirme sa foi en la justice, qui préfère en ce monde l'illogisme de ses dogmes, à l'absurdité d'une vie sans but?

de cendres. .. C'était comme une neige d'un gris clair qui eût tout recouvert.

« Saint-Pierre n'existait plus ; le quartier du Fort était rasé, celui du mouillage brûlait. Pas un être vivant n'avait échappé au désastre. »

«Le 11 mai, la ville n'était plus qu'un immense charnier. Les cadavres apparaissaient scalpés, sans barbe, sans chaussures, dépouillés de leurs vêtements. Complètement nus, tous offraient la même couleur noire uniforme .

« Dans le quartier du Fort, il ne restait rien, pas un cadavre, pas un objet quelconque. Les maisons étaient devenues de la poussière mélangée aux cendres. Mais en s'éloignant de la côte la décroissance d'intensité du phénomène se manifestait. Des arbres restaient entiers, les feuilles à peine roussies. On trouvait des cadavres encore vêtus et sans brûlures. Dans une maison un vieillard était mort en son fauteuil, à table, devant un bol de café. »

D'après Jean Hess. La catastrophe de la Martinique Comparez la destruction de Pompéi racontée par Pline le Jeune.

Mardi 3 avril.

Avant d'aborder à Basse-Terre, on longe un archipel délicieux, celui des Saintes. Au-dessus des flots éternellement bleus, tous ces îlots soulèvent leur bosse verte, découvrant tour à tour, suivant la marche du vaisseau, des perspectives imprévues : anses, baies, promontoires, longs canaux à l'extrémité desquels on voit à nouveau s'ouvrir la pleine mer azurée et lointaine.

Mais j'ai déjà tant vu de ces paysages maritimes que j'en abrège la description. Me voilà débarqué. Observons un peu les hommes ; parlons-en si vous le voulez.

D'abord aimez-vous les antithèses ? Si oui, en voici une charmante trouvée par hasard dans un

vieux volume que l'on vient de me prêter. Ecoutez comme l'auteur caractérise la contrée et les habitants :« La Martinique est plus cérémonieuse, la Guadeloupe plus cordiale. On disait autrefois : Nos seigneurs de Saint-Domingue, Messieurs de la Martinique, les bonnes gens de la Guadeloupe.»

Eh ! mon Dieu, oui, je souscris à cet adage, bien que pour juger du caractère pacifique des hommes ce soit un fort vilain moment que ces périodes électorales.

Car on fait maintenant de la politique ici ; on en fait éperdùment, à tour de bras. « Un peu plus, un peu moins, me dit-on, on en fait même toujours. Nos colonies des Antilles sont les dignes filles de leur mère.» — Mais il existe à la Guadeloupe un caractère exotique et sauvage plus franchement prononcé qu'à la Martinique S Les seuls candidats en présence suffiraient à le lui donner d'ailleurs : un blanc, un mulâtre, un nègre. Les partis qui les soutiennent se décorent respective-

1. Le mélange des races y est en effet moindre, et les types se sont conservés plus nombreux dans leur pureté originaire; ceci parce que la Guadeloupe n'étant pas classée base militaire et navale, n'eut jamais une importante garnison comme l'Ile sœur. Fatalement, la présence des troupes amène des croisements plus fréquents entre les races blanche et noire. Four le même motif l'influence civilisatrice des blancs y fut moins prononcée qu'à la Martinique.

ment de noms harmonieux tel que : Socialo-collectivo-internationalo-réactionnaire-royaliste. Enfin les deux journaux de l'île fulminent l'un contre l'autre alternativement. Certes ce ne sont pas eux qui donnent dans cette campagne la note la moins plaisante. Jugez plutôt.

Ce matin je cours au bureau des deux organes. Je feuillette la collection de numéros parus dans la colonie depuis que la lutte est ouverte. Admirable littérature ! Alphonse Allais votre ijnagination bouffonne ne trouva jamais mieux; et vous Harduin, qui^ dans le Matin, écrivez en souriant des articles pleins d'humour, vous paraîtriez à Basse-Terre un simple écolier. On rédige ici, sans le vouloir, des chroniques mille fois plus joyeuses que les vôtres.

Le vendredi 23 février 1906, M. "* député sortant, ennemi politique, bête noire (le mot est de circonstance) de tout un parti, vient de débarquer à Basse-Terre. Quelle apostrophe terrible va-ton lui lancer, quel article vengeur lui décocher, de quel stigmate le flétrir ? — Cherchez, imaginez, vous ne trouverez point. — Un rédacteur de génie sent une subite inspiration. En tête du journal, immédiatement sous le titre, l'on imprime ceci :

Deuil public.

V arrivée parmi nous du député sortant, le chef du parti des Assassins et des Incendiaires, étant pour la Guadeloupe un véritable deuil public /'Emancipation paraît aujourd'hui encadrée de noir.

Et comme autrefois les quotidiens en France à la mort de Victor Hugo, le journalparaît avec un grand cercle noir en bordure de ses articles.

L'organe adverse n'est pas en reste de bonne humeur. Il a d'excellentes saillies également ce quotidien, des plaisanteries austères du même sel. Vous allez voir.

Voici le numéro du dimanche 8 avril, journal la Vérité. Il faut en savourer la première page. En tête, bien en vedette, correctement imprimé^ s'aligne l'article suivant :

Veuve et orphelins

Monsieur Dorval, Pointe-à-Pitre.

Monsieur Dorval,

Au nom de mon regretté mari qui est resté votre ami jusqu'à la mort, je vous demande de me rendre un service.

Vous trouverez dans la présente un chèque de 25 francs et 0 fr. 40 centimes en timbres.

C'est pour publier dans votre journal, à la tête (sic), pendant trois semaines, les paroles suivantes :

Mon fils était innocent.

Il n'a jamais fait du mal à personne. M. le Gouverneur et M. le Député lui ont retiré le pain qu'il donnait à sa vieille mère et à sa sœur orpheline.

Nous demandons, au Dieu trois fois saint, au Dieu vengeur de la veuve et de l'orphelin, au Dieu d'isaac et de Jacob, de rendre fous M. le Gouverneur et M. le Député pour les scélératesses qu'ils ont faites et pour tout le mal qu'ils feront aux malheureux avant leur mort.

Publiez trois fois à la tête de votre journal.

Si vous ne voulez pas, retournez la lettre, et recommandez avec les 40 centimes à l'adresse de Madame demeurant à

Si vous publiez merci, et gardez les 25 francs pour le prix de l'article.

Votre servante,

Dame veuve XXX.

Monsieur le Gouverneur, sur la foi de vos ennemis, admettons que vous soyez un homme peu commode ; il est pourtant difficile de vous imaginer un aussi abominable tyran, nourrissant de si noirs desseins. Pour nous autres Européens, qui sur la foi de certaines dépêches entrevoyions une situation si alarmante, de semblables articles semblent au contraire tout à fait rassurants. Dans une revue de fin d'année, dans une pièce du Palais-Royal, de pareilles inventions seraient même trouvées charmantes j'en suis certain.

A mes côtés, accoudé sur la rampe du balcon, un optimiste me parle. Écoutons cet observateur en rose.

« Ces différentes races en présence formant les divers partis aux Antilles vous en rebattait-on assez les oreilles à votre départ de la Martinique, cher Monsieur I Vous verrez, disait-on : d'un côté il y a les créoles blancs et les nègres, de l'autre les mulâtres; et vous vous attendiez à voir défiler dans les rues le candidat européen grave comme un nabab, escorté de visages pâles, suivi d'amis noirs comme des chaudrons ; tandis que son concurrent, à la face brune, s'avancerait droit, sinis-

tre, bilieux, avec la majesté d'un doge entouré de sbires aux faces olivâtres. »

« Du tout ! rabattez-en. César et Pompée passent en ce moment sous ce balcon. Regardez : Tous deux marchent suivis d'un état-major composé avec un éclectisme parfait. L'humeur conciliante d'un député libéral s'en accommoderait certainement. La gamme des peaux va du blanc le plus pur au noir le plus foncé; elle passe par tous les tons intermédiaires, jugez-en. Dans Tun et l'autre camp, amoureuses des couleurs voyantes, les négresses sautillent vêtues d'oripeaux de pacotille, oflrant aux regards toutes les variantes de l'arc-en-ciel. Nous ne connaissons pas les genres tranchés ici voyez-vous. Napoléon les aimait paraît-il. Il n'y trouverait point son compte. »

« Puis, pourquoi diable vouloir toujours découvrir chez nous du nouveau ? Si les électeurs guadeloupéens ressemblaient aux vôtres : qu'en diriezvous ? Si la couleur de la peau, tout essentielle qu'ellevous parût, passaitpour eux au second plan. Si un bureau de tabac, une recette des finances, une place de commissaire par exemple leur semblait de première importance. Ne croyez-vous pas que ce serait beaucoup plus naturel ? Voilà qui, dans tous les pays, détermine souverainement des antipathies et des préférences. Accordez à ces hom-

mes des opinions dans la mesure où ils les manifestent, cher Monsieur, mais, dans la rue, lorsqu'ils crient : Vive l'un, vive l'autre, mettez que, par hasard, il s'agisse justement de celui-là dont ils attendent quelque chose. »

Ainsi parlait ce nouveau docteur Pangloss ; et je songeais: « Cher philosophe, ne soyez pas trop optimiste. Pour certains du moins, les passions m'apparaissent poussées à l'extrême ici...» Autre électeur, autre son de cloche.

Tout à l'heure, soupçonnant ma qualité d'étranger, un grand diable de mulâtre, haut comme une tour, m'aborde ; puis, voyant mon détachement des luttes électorales il me déclare : « Ah mon pauvre Missieu, quel pays que le nôtre ! Ravagé, rongé de politique. Cette union des blancs et des noirs, quelle honte! Par leur situation pécuniaire, et leurs propriétés lesblancsdominent. Or ce qu'ils veulent c'est leur tranquillité. Les nègres, eux, désirent entrer dans l'administration ; et voilà le terrain de l'entente. Et puis, ce gouverneur, certainement, ce fut lui qui incendia son palais ; et cela pour flétrir, pour perdre ses ennemis politiques en les accusant de ce méfait. Et tenez Missieu, lisez sa dernière proclamation ; il veut rétablir l'esclavage, le gredin, c'est abominable, le filou ! — Vous vous abusez, mon ami, répliquai-

je doucement, je connais cette proclamation ; le gouverneur s'y défend au contraire avec indignation d'avoir jamais caressé pareil projet. — Ah ! Missieu vous êtes un « hékê de France » vous, avec ceux d'ici ça fait deux ; et vous ne les connaissez pas ceux-là. Quand ils disent une chose, ces hypocrites, il faut immédiatement comprendre le contraire. — Fort bien, interrompisje, cette optique me manque en efîet; mais enfin dites-moi : depuis quinze ans votre parti n'était-il pas au pouvoir ici ? par ses créatures n'occupaitil pas toutes les places ? 11 baisse aujourd'liui, que voulez-vous la roue tourne, chacun son tour. — Eh Missieu, répliqua-t-il, mais nous sommes d'honnêtes gens nous, et ces places nous les méritons au moins. — Tout parti vaincu tient le même langage », luidis-je, et je le quittai.

Rentrant chez moi je songeai. Décidément, d'un climat à un autre, les ressorts de la politique ne changent guère. Ils sont rares ceux qui peuvent écrire comme un pamphlétaire célèbre : « Au lieu de dire à celui que j'essayais de renverser : — Ote-toi de là que je m'y mette — , j'ai toute ma vie praticjué cette autre maxime :

« Ote-toi de là que je ne m'y mette pas ! »

Mercredi, 4 avril.

Enthousiaste, sceptique, optimiste, pessimiste, dans ce pays, que faut-il être? L'un voit rose et Fautre noir, qui faut-il suivre? Demain je le saurai peut-être. Ne dramatisons rien ce soir ; ne poussons pas au sombre le tableau. Hier, ce maudit Guadeloupéen me peignait la situation sous de si tristes couleurs qu'aujourd'hui je me sentais plein d'appréhension en me faufilant à la suite d'un des candidats en tournée. Eh bien, ce fut mon docteur Pangloss qui cette fois eut raison. J'attendais un massacre, ce fut une idylle. Elle fut amusante au possible cette journée électorale passée aux Vieux-Habitants.

Dans la circonstance toutefois, l'histoire, la terrible ou radieuse histoire ne montrait guère son visage souriant. Les Vieux-Habitants : n'était-ce point, à quelques kilomètres de Basse-Terre, ce bourg où, peu de semaines avant notre arrivée, on assommait six gendarmes ? Mais l'histoire ne se reproduit pas toujours la même, vous allez le voir.

Ce matin, à six heures, part le cortège officiel. Je prends place dans le petit vapeur qui doit nous

-emmener aux Vieux-Habitants. Certes, il y a des routes à la Guadeloupe, nombreuses et bien entretenues, mais la route la plus commode, la plus rapide c'est encore et toujours la mer. Un village n'est-il pas trop enfoncé dans l'intérieur des terres : pour vous y rendre n'hésitez pas, sautez dans un bateau. C'est ce que je fis.

La traversée fut calme. A bâbord se déroulaient les montagnes de la Guadeloupe, fraîches, luxuriantes et vertes. Ln contemplation du paysage m'eût absorbé si je n'en avais été distrait parles notes discordantes des clairons, des flûtes, des cornets à pistons qui préludaient par d'insupportables accords aux délicieux morceaux électoraux que nous devions entendre tout à l'heure. Celui-ci soufflait unla, l'autre un .s f, ce troisième un ré. De tous côtés, on apercevait des joues noires, boursouflées, des lèvres avançantes collées à des embouchures de cuivre. Les porte-drapeaux, déployant leurs enseignes, les agitaient furieusement au-dessus des flots. Des saints, des hourras venus de la côte leur répondaient. Les échos nous en arrivaient entre deux gémissements de vagues sur la coque, entre deux coups de piston du petit vapeur haletant.

Debout à l'arrière, appuyé sur sa canne <iomme sur un tridentje député lourd et puissant

contemplait ce tableau avec une sérénité olympienne. Sous sa moustache rousse, k travers sa barbe longue et massive, on soupçonnait un sourire. Drapé dans cette noble attitude, toute sa personne faisait songer à Neptune commandant aux flots.

x\ccoster fut impossible ; débarquer fort pénible. Sur le rivage, le bordant de son écume neigeuse, la houle déferlait avec furie. Autant qu'il le put, le petit vapeur approcha ; puis à l'aide de barques, de planches on improvisa un pont. Les bras en balancier, avec des contorsions amusantes, chacun s'aventura sur cet ouvrage chancelant. Les uns, droits et calmes, le traversaient avec lenteur; d'autres, visiblement inquiets, avec rapidité. Les musiciens, leurs instruments en bandoulière, furent héroïques. La grosse caisse surtout donna une impression très nette de majesté et d'assurance. Un trombone au milieu du pont s'arrêta net, souffla trois notes dans son instrument. Aussitôt la foule s'écria : « Vive la République! » Je me demande encore pourquoi. Enfin le grand chef s'avança, grave, majestueux et digne comme il convenait. On applaudit on cria, on hurla. L'enthousiasme devint de la furie. A ce moment, portée par la mer, une grosse vague s'engouffra sous le pont fragile. Le héros

LA GUADELOUPE l97

pressa l'allure. Sur la planche fléchissante, rapidement, on vit passer sa forte silhouette, dos courbé, casque en avant. Image apaisée d'un Neptune souriant, qu'étiez-vous devenue ? Le dieu I* avait fait place à l'homme. Celui-là, on le voyait bien, ne commandait pas aux éléments.

Sur la plage nous attendait un superbe cortège de femmes, vêtues de robes aux couleurs claires et voyantes, couvertes de bijoux de pacotille, tenant en main des bouquets longs et touffus comme des gerbes. Des bannières flottaient au vent. Une foule aux vêtements bigarrés,aux visages de teintes diverses, grouillait sur le rivage. Quelques maires en redingote, chemise blanche, col montant, chapeau à claque, écharpe en sautoir, se tenaient, droits et graves, au premier rang, comme pétrifiés par l'importance historique de cette journée mémorable. Un commissaire de police, à la face simiesque, grimaçante sous son haut de forme cabossé, se multipliait. Enfin cinq gendarmes dont la haute stature se dressait sur des chevaux massifs, poing sur la hanche, silencieux et fixes, dominaient cette foule bruyante, ces vivats, ces enthousiasmes, avec la majesté, la froideur, l'impassibilité de la loi.

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