J98 AUX ANTILLES
On se mit en route. Par un joli sentier à lacets bordé de cactus et de fougères nous montâmes à la mairie des Vieux-Habitants. En tête tourbillonnait un groupe d'éclaireurs, bande de négrillons moitié nus, dansant, hurlant ; puis d'un pas allègre trottaient les musiciens soufflant dans leurs cuivres, tapant sur leurs tambours, emplissant la vallée d'un épouvantable vacarme. Certains airs triomphaux ressemblaient à des marches funèbres; d'autres morceaux, tristes et lents d'ordinaire, prenaient tout à coup une allure sautillante. Derrière eux, de temps à autre, la foule entonnait des couplets de V Internationale. Et dans cette petite île où le service militaire reste insoupçonné, qui ne connaît ni la charge ni la gloire d'être une grande nation, l'hymne révolutionnaire, sans aucun sens précis^ devenait quelque chose d'étrange, de bizarre et d'inattendu.
Enfin le gros de la troupe s'avançait. Perdu au milieu de son escorte à peine pouvait-on distinguer le candidat : le dieu. On voyait seulement son casque blanc, rond comme un melon, qui se balançait parmi les bonnets multicolores des femmes et les hautes gerbes des grands bouquets. Celles-ci radieuses, ravies, charnues comme des Vénus hottentotes, riaient la
Louche élargie, découvrant leurs dents fortes et blanches. Parfois, à quelque détour de la route, le groupe compact se disloquait un instant. L'homme-idole ^ apparaissait, lourd sur ses jambes trapues, se dandinant d'un air calme et bonhonime. Une de ses suivantes lui frôlait le nez d'un éventail rapidement agité, une autre, s'emparant de son parapluie l'avait ouvert, et s'efïorgait d'abriter son casque des rayons d'un soleil qui s'obstinait, lui, à ne point paraître. Et, sous le dais noir de la frêle étoffe, se dandinant toujours, l'heureux candidat, face vermeille, barbe épanouie s'avançait avec un bon sourire satisfait, semblable à quelque roitelet africain, à quelque étrange prince asiatique, à un rajah bon enfant, à un bienveillant nabab.
Mais de tout ce cortège le plus curieux assurément était les oriflammes. Il y en avait de toute espèce, de toutes couleurs, de toute taille. Des inscriptions superbes inscrites en lettres d*or rutilaient sur les étoffes. De petites pancartes épinglées çà et là portaient des mentions complé-
1. L'expression pourrait être prise dans un sens hyperbolique ou ironique, il n'en est rien. Elle est simplement exacte- Les électeurs, là-bas, ayant, pour le candidat qu'ils affectionnent, une admiration et un enthousiasme inconnus chez nous-
mentaires.Sur une bannière en velours noir;, ornée de glands d'argent je lis : « Honneur aux réachistes », puis, sur un écriteau blanc cloué sur la hampe : « Rendue aux socialistes. » C'est un ancien groupe du candidat adverse. Il fit dernièrement défection, et ne crut mieux honorer le nouveau parti qu'en lui rendant son drapeau, en lui amenant son pavillon. Que penser de cette délicatesse? Elle étonnerait les électeurs de la métropole. Combien peu y eussent songé !
A la mairie, cohue efîroyable.Tous se pressent, veulent entendre la bonne parole, applaudir les morceaux pathétiques de la harangue. Restons calmes, évadons-nous de cette foule. Discours électoraux : discours souvent les mêmes. Votez pour moi, dit l'un. Élisez-moi, proclame l'autre. Je ferai votre bonheur, dit celui-Là. Il causera votre infortune, crie celui-ci.
Fuyons ces apologies et ces malédictions ; et tandis que retentissent les éclats de voix du candidat, les hurras, les vivats, les applaudissements de la foule, regardons ces nuages qui s'élèvent et découvrent l'un après l'autre le sommet des montagnes environnantes.
De toutes parts les rayons d'un soleil radieux pénètrent les nuées. Rientôt ils en triomphent ; les alizés les disloquent, les séparent, les chas-
sent adroite, à gauche; la mer, le rivage, les montagnes apparaissent dans leur fraîche, dans leur virginale splendeur; un ciel pur se déploie, azuré et mouvant, parcouru en tous sens par de gros nuages boursouflés et blancs, aux contours arrondis, que des souffles calmes semblent rouler dans l'espace.
Quant au banquet, prenons-y place. Cela promet d'être curieux. Quel entrain, quel enthousiasme, quelle bousculade pour y participer! Je rougis presque d'y occuper un siège, d*y ravir un couvert. — Songez à l'espoir magique que -ce doit être en eifet pour un de ces pauvres hères, habitant de ces cases misérables, de s'asseoir à cette table couverte d'une nappe blanche, de fleurs, de vaisselle claire, de cristaux où les flûtes de Champagne hautes et fines promettent •des libations pour beaucoup inconnues ^
A mes côtés se trémousse un nègre d'une extraordinaire prévenance ; que je remercie avec force civilité — « Asseyons-nous à la table d'honneur,
1. Le côté humoristique de ce banquet ne doit pas me faire oublier la cordialité de la réception, et surtout l'amabilité ■dont fit preuve à mon éj^ard la municipalité des Vieux-Habitants. Je l'en remercie très sincèrement ici.
me dit-il. Votre place ne se trouve pas au milieu de ce peuple. Vous êtes notre hôte, notre invité, que diable! » Mais je me dérobe : « non merci »^ m'estimant fort bien casé ici pour tout voir, tout consigner. Nouvelle insistance, puis, voyant que les raisonnements par lesquels il espère flatter ma vanité demeurent sans efPet, il risque l'argument véritable suprême, et qui lui tient le plus au cœur — « C'est que, voyez-vous, mon chê, mesouffle-t-il à voix basse, nous serions mille fois mieux à la table d'honneur ; on y est plus abondamment servi. » — « Fort bien, cela me laisse parfaitement indifîérent, répondis-je, je ne viens pas ici pour manger, cher monsieur. » — Et du coin de l'œil je regarde la mine à la fois étonnée et déconfite de mon voisin.
La déconvenue fut de courte durée; mon homme n'y perdit rien. Durant le repas, je l'entends sans cesse interpeller les servantes, morigéner les garçons, leur reprocher avec indignation leur manque d'égards pour « notre hôte », « notre invité ». Celles-ci accourent, ceux-là se précipitent, me glissant, sous le nez, à qui mieux mieux, de larges plats qui chancellent sur leurs mains noires. J'esquisse un remerciement ; c'est le geste guetté, l'instant attendu. Avec dextérité, mon voisin s'empare de la cuillère, verse dans son
assiette une portion respectable de viande, de légumes ; grogne de satisfaction. 11 mastique bruyamment, me dit sa joie la bouche pleine. Ses joues gonflées par d'énormes bouchées, comme par des chiques, ressemblent à celles d'un homme qui soufflerait dans une trompette. Même manège pour les vins. « Par ici, la jeune fille. Eh! le gardon là-bas, vous nous oubliez. Servez notre invité, notre hôte, que diable î » Dès le troisième service j'ai devant moi une ligne de bouteilles vides rangées comme une escouade de fantassins. On pourrait jouer au massacre.
Profitant de ma présence, tous mes voisins d'ailleurs se soignent à qui mieux mieux. J'ai dû laisser dans leur mémoire un souvenir attendrissant; et toujours d'une si vigilante complaisance, ces bons convives ! Au quatrième service on man- (pxe de couverts. Il me reste une cuillère mais plus de fourchette. Qu'à cela ne tienne, mon voisin de droite, avec un délicieux sourire nègre m'offre la sienne. « Non merci, trop aimable citoyen, je me récuse. » Mais charmant, il insiste. « Gela ne me gêne nullement, croyez-le. » Oh! la malencontreuse proposition. Faire le dégoûté: un blanc, à la table du candidat européen! jugez de Tefiet produit. Un blanc de la suite refusant la fourchette d'un électeur nègre!
Abomination de la désolation : tout le village en serait retourné. Heureusement mon compagnon de gauche me sauve. Sur ses appels réitérés une servante accourt, brandissant une fourchette propre. Divine négresse soyez bénie !
Mais de Gharybde je retombe en Scylla. Au dessert, passant de mains en mains, m'arrive une pleine assiette de confitures. Cette fois pas de cuillère. Tremblant je fais le mort, ne souffle mot, regarde au plafond, terrorisé à la pensée de signaler cet oubli, de réclamer cet instrument. Inutile stratagème. Mon compagnon de droite s'aperçoit de ce qui me manque, pousse un cri de joie, et fort heureux de pouvoir m'être agréable, approche vivement sa cuillère de sa bouche noire, y passe deux ou trois larges lampées de sa langue rose, et d'un seul coup, d'un geste énergique, la plante dans mon bloc de groseille. Que faire? Que devenir? Un hasard me sauva. Le candidat se lève, porte un toast. On crie, on applaudit. Je vocifère : « Vive la Sociale ! » La musique commence son charivari endiablé. Laissant mon assiette, mon pain de groseille et sa cuillère, je me précipite hors de ma place. Puis j'entonne l'hymne socialiste avec plus d'enthousiasme que jamais. J'étais sauvé.
Si ces banquets électoraux à la Guadeloupe
ont des inconvénients, ils ne manquent ni d'intérêt, ni de couleur locale. Convenez-en.
A trois heures, par le même chemin, au milieu du même cortège, nous redescendîmes au rivage. il nous fallut à nouveau traverser les brisants,, sans passerelle cette fois. L'un après l'autre, les bateliers nègres nous portent dans leurs bras jusqu'au petit vapeur. Gavarni, Caran d'Ache, que n'étiez-vous là dessinateurs célèbres ! Vous auriez pu croquer de curieuses attitudes. Fort médiocres marins ces passagers! L'un secoue la tête, l'autre les jambes, tous se cramponnent désespérément aux porteurs. Parfois ceux-ci perdent pied. Au milieu des éclats de rire, dans une éclaboussure d'eau, leur fardeau humain tombe à la mer.
Non sans appréhension, je me confie à l'un de ces porteurs. Blotti entre les bras d'un nègre plantureux le député me suit. Il fait là, sous son casque de liège, une assez piteuse figure. En le voyant dans cette nouvelle attitude, l'image apaisée d'un Neptune souriant s'est tout à fait évanouie de mon esprit.
Jeudi 5 avril.
Partout r amour-propre exagéré est un défaut. En pays chaud lorsqu'il sévit sur des hôteliers quel vice ! et quel vice insupportable.
A Basse-Terre, sur les lits d'hôtel, nulle moustiquaire. En faites-vous l'observation? D'un air grave, pincé, indigné même, l'hôtelier vous répond: «11 n'y a pas de moustiques ici, monsieur», ^t il tourne les talons. On se tait, honteux de sa question, convaincu d'avoir demandé quelque chose d'énorme. Le lendemain, de cette honte, que reste-t-il ? Des mains, un visage criblés de piqûres, boursouflés de boutons. Ce sont les moustiques inexistants, les maringouins inconnus qui vous ont mis la peau en sang.
Ce matin deux spectacles intéressants, et qu'il ne faut pas manquer, paraît-il : l'arrivée d'un candidat, le départ d'un autre. En s'épargnant la fatigue de suivre leurs tournées électorales, on peut voir là, m'affirme-t-on, des scènes du plus stupéfiant comique. Ne manquons pas cette aubaine.
Départ du député sortant. — La ville lui étant en grande partie hostile, sans qu'elle sache exactement pourquoi, ce n'est pas celui d'un triomphateur. Une foule houleuse de nègres, de mulâtres se presse dans la rue, face à sa maison. Quelques hourras; on agite des drapeaux tricolores. D'autres citoyens, nombreux ceux-ci, partisans du candidat adverse sans nul doute, pour manifester leurs sentiments hostiles soufflent à perdre haleine en de gros coquillages roses qu'ils tiennent à deux mains assujettis solidement devant leurs lèvres. J'admire cet enthousiasme, cette ferveur politique. Certes, il faut en avoir, et beaucoup, pour sortir de son logis à cette heure matinale, et venir, en pleine rue, pousser à qui mieux mieux les notes discordantes de cette assourdissante musique.
Hourras, cris, coups de sifflet, horrible cacophonie : c'est le député qui sort. Haut, mince, digne, la taille encore allongée par un interminable haut de forme, il salue d'un geste noble. Il porte un frac, s'il vous plaît, et cela, me dit-on, pour témoigner de la déférence à ses électeurs, pour leur montrer combien il se sent honoré d'être leur élu, afin que toute sa personne, attitude, gestes, costume proclame en quelle estime il les tient ; et surtout qu'une comparaison s'impose
avec son concurrent européen, fort négligé ma foi, qui ne connaît pas les convenances, « ma chê », et qui ne craint point de faire sa tournée en veston de toile blanche, coiffé d'un casque colonial, l'irrévérencieux !
Huées, sifflets, airs endiablés soufflés à nouveau dans les coquillages : voilà notre député dans sa Victoria. Le piquet de gendarmerie s'ébranle ; cahin, caha, la voiture avance. L'infernale musique continue toujours. Aux portières trotte une double haie de solides citoyens armés de gourdins plus solides encore. Ce sont des voltigeurs volontaires. Les uns, ceux qui marchent les plus rapprochés de la Victoria, protègent le député contre les autres ; ceux-là préservent la foule des premiers. Entre ces gens s'échangent des cris, des injures. Parfois la dispute se termine par une volée de coups de bâtons. Nul n'y prend garde. Distribués à bon escient quelques coups de trique sont ici un dérivatif nécessaire aux passions de la politique. Un citoyen de tel parti pàtit un jour ; le lendemain c'est l'adepte de tel autre. L'essentiel est que la correction ne dégénère pas en rixe générale, que tout reste dans une juste mesure. Si nul parti n'abuse du procédé, si tour à tour chacun distribue et reçoit un compte honnête de bastonnade, en un
mot si quelque goût préside à Topération, tout est parfait;, Tordre n'est pas troublé, nul n'intervient ; la police igaore.
Et ne vous récriez pas, ne vous indignez pas. Comme au théâtre, il y a une question d'optique et de proportion. Un coup de matraque colonial; c'est une pichenette métropolitaine; et cettepichenette, foi d'honnête homme, dans les circonstances actuelles, elle me paraît absolument indispensable à la vie politique de la Guadeloupe comme à celle de la Martinique d'ailleurs.
Déjà nous dépassions les dernières maisons de la ville. Les manifestations hostiles s'éteignaient peu à peu. Sur la route les citoyens des bourgs amis, en nombre toujours croissant, arrivaient à notre rencontre, et les citadins, peu à peu, après quelques aimables passes de bâton, rebroussaient chemin et leur faisaient place. On se serait cru en pleine x\frique, au Maroc par exemple, lorsque les indigènes des tribus viennent attendre à la limite de leur territoire la caravane qui s'avance, l'accompagnent jusqu'à sa sortie, puis la quittent.
Bientôt on m'avertit que l'autre candidat rentre en ville. J'y cours, et bien à regret je me sépare du cortège. Celui-ci d'ailleurs se transforme rapi-
dément. Grossi des nouvelles recrues, abandonnédes anciennes, d'hostile il devient amical ; et comme une dernière fois, en m'éloignant, je me retourne, au détour de la route, sous l'ombre des palmiers, je vois la voiture légère disparaître au milieu des cris de joie, des acclamations, des applaudissements, tandis que debout, enveloppé de poussière, le grand diable de député brandissant son claque, salue à droite, salue à gauche, salue toujours, salue éperdument.
J'arrive en ville comme le rival du député sortant y rentre. Marchant avec rapidité, je devance le cortège, et gagne une fenêtre située exactement au-dessus du balcon sur lequel le candidat, au retour de chaque tournée, vient haranguer la foule. « S'asseoir à table, dormir tranquille, me dit un de ses familiers, sans paraître préalablement à ce balcon, il n'y faut point songer. Aussi notre chef s'exécute-t-il de bonne grâce. Vous allez voir comment il sait, en quelques mots alertes et drôles, donner aux électeurs assemblés un aperçu de sa tournée. Dans la ville on appelle cela le bulletin du jour. »
Il apparaît. Casque en tête, les deux mains appuyées sur la rampe, le voilà qui commence son discours, moins un discours qu'une causerie,.
OÙ le mot leste lient fort bien sa place, causerie tout à fait appropriée à ses auditeurs d'ailleurs.
Massés dans la rue, tête renversée, ceux-ci approuvent, rient à gorge déployée, applaudissent avec frénésie. Il y a des spectateurs, des spectatrices de tout âge, de tout costume. Chapeaux, casquettes, bonnets, turbans, calottes, les coilïures, les plus hétéroclites, les plus bizarres s'y aperçoivent. Moutards avec leurs toupies, gamins avec leurs paniers entrepaillés, bonnes d'enfants dont les nourrissons piaillent sur les bras, ouvriers oisifs, lazzaroni, rôdeurs du port, toute cette foule crie, applaudit, trépigne, s'agite.
Et ce public rappelle tout à fait celui qui marche en tête d'une musique militaire chez nous lorsque passe un régiment. Rapprochement moins hasardeux qu'il ne le semble. N'est-ce pas comme on écoute un trombone, un cornet à piston, que ces gens viennent entendre un orateur? Tour à tour, parfois ensemble, chacun des candidats joue son petit air. Et le public ponte, approuve, désapprouve, jugeant la qualité des notes émises plutôt que celle des paroles prononcées.
Lorsqu'on est lassé de la politique (et l'on s'en
fatigue très vite), il y a dans ces merveilleux pays une ressource toujours nouvelle : celle de se plonger en pleine nature. C'est ce que je fis cette après-midi.
Dans ces Antilles le travail de l'homme consiste moins à violenter la terre pour lui arracher des récoltes qu'à la dompter, l'entraver dans son exubérante végétation. Les arbres fruitiers: orangers, citronniers, cacaoyers, croissent ici en plein sol, d'eux-mêmes. C'est à les débarrasser des plantes parasites que se réduit presque complètement l'activité de l'homme.
Quelle antithèse avec ces grands plateaux dévastés du Transvaal que je parcourais il y a trois ans. Lcà une solitude immense, un sol dénudé, des horizons infinis. Chaque arbre, chaque eucalyptus isolé, qui se dressait çà et là, représentait un effort spécial, un travail particulier de l'homme. Il fallait une volonté pour créer; il la faut ici pour détruire, pour guider, pour modérer plutôt. Cela apparaît à la route qu'au trot rapide de mes deux petits chevaux antillais je parcours en ce moment. — Elle fut creusée en pleine forêt. De toutes parts les palmiers, les bambous, les gommiers, les figuiers la menacent^ Tétreignent, l'envahissent. Sans la présence de ces noirs alertes, aux vêtements flottants et clairs.
qui de temps à autre vous croisent, ou sent que cette végétation, comme à Saint- Pierre, reprendrait vite le pays conquis. — Mais du moins si rhomme lutte dans ces îles, il lutte sans âpreté. Il modifie, il dirige ; il détruit à peine. Aussi est-ce bien la note originale, définitive, qui me restera de ces Antilles, que la manifestation douce et continue de sa présence, que la déformation légère des choses par son activité, tandis que là-bas dans ces contrées désertes du Sud- Afrique, à peine effleurées par son labeur, les grands spectacles subsistent tels qu'ils étaient au commencement du monde, et que dans nos contrées plus froides la nature primitive a complètement disparu sous l'efïort incessant de multitudes afiPamées.
En Europe l'homme se substitue à la nature ; dans les steppes sud-africaines, dans celles de l'Asie et de l'Amérique il s'y superpose ; dans les pays tropicaux, aux Antilles, il s'y ajoute et la seconde. Et c'est cette lutte sans violence, cette coexistence de l'homme civilisé et d'une nature vierge qui forme le trait caractéristique de la vie dans ces îles, qui donne aux spectacles des montagnes, des vallées, et du ciel, leur charme paisible, et, malgré les cataclysmes qui s'y produisent et ceux qu'on y pressent, leur harmonie et leur douceur.
2l-i AUX ANTILLES
Dans cette excursion des Trois-Rivières, ce qui me frappe aussi c'est l'excellence de la route. Rien de comparable aux sentiers de la Dominique, aux chemins de Trinidad. Ici, comme en France, notre voirie, tout imparfaite qu'elle soit encore, reste supérieure, et de beaucoup, à celle des pays voisins. Les races germaniques, anglo-saxonnes, n'ont pas ce souci de perfection que nous apportons à la confection de nos chemins. Curieux effet d'atavisme sans doute ; lointain héritage des vieux Romains.
La route monte, descend, tourne, se heurte aux contreforts boisés des montagnes qui semblent tout à coup la barrer comme d'immenses avalanches de feuilles. On oblique à gauche, on retourne à droite, on passe un gué, on double un promontoire de verdure, puis, pendant deux ou trois cents mètres on suit la route en ligne droite pour la retrouver festonnante quelques instants plus tard.
Des indigènes s'avancent, tout à fait dans la note du paysage exotique : les hommes en culotte blanche, relevée aux genoux, découvrant leurs jambes de bronze, les femmes en robe flottante moulant, sous un souffle de brise, les lignes fermes de leurs torses superbes. La plupart portent sur leurs tètes des calebasses, des paniers,
de vastes corbeilles. De leurs mains levées elles en allègent le poids. Elles marchent très droites ainsi ; et leur corps prend la forme gracieuse d'une amphore dont leurs bras nus forment les anses. Quand à Textrémité du chemin, blanches sur le fond touffu des feuilles vertes, on les voit se détacher, s'avancer à pas lents, toujours, involontairement, des souvenirs classiques se lèvent dans la mémoire; Tesprit évoque certaines figures bibliques souveraines et calaies autrefois entrevues ou rêvées.
Mais ces gens s'approchent, vous croisent; leur visage apparaît; l'illusion se dissipe. Décidément ils diffèrent par trop de notre esthétique ces hommes. Avec leur nez camard, leurs grosses lèvres avançantes, ils se trouvent situés trop loin de notre idéal...
Et c'est ainsi durant trois heures, jusqu'au retour. La route se prolonge, se tord, monte, descend, au milieu du même somptueux paysage, d'une superbe et calme monotonie. Parfois, sous de hauts palmiers, apparaissent des villages, agglomérations de cabanes faites de planches noires, imbriquées comme des tuiles, au toit couvert de cannes et de palmes sèches.
Parfois aussi, à quelque détour du chemin, rapi-
dément, furtivement, dans une éclaircie, la mer azurée, lointaine se déploie sous un poudroiement de rayons. Un groupe d'îlots, les Saintes, dorment , bleuâtres et vaporeux, sur sa surface réfléchissante; puis comme à Dominique, on rentre dans la sombre forêt ; en serpentant, la route se glisse parmi les banyans et les palmiers sous l'ombre verdâtre de leurs grandes feuilles.
Vendredi 6 avril.
De jour en jour, Thivernage approche. Le ciel où couraient hier des nuages s'est obscurci subitement ce matin. Mais l'expression est-elle bien exacte pour caractériser un temps couvert aux Antilles ? Une pluie fine descend, lente, continue ; cependant rien n'est sombre. La lumière, une lumière difluse, triomphante, ruisselle sur toutes choses, elle filtre à travers ces nuages, emplit de sa réverbération éclatante la voûte laiteuse du ciel voilé.
C'est la dernière journée que je dois passer à Basse-Terre. A midi, la pluie cesse, le soleil paraît. Avec deux amis j'en profite pour aller dans
la montagne voir une curieuse cascade au pied de la Soufrière.
Deux heures de clieval sous les arbres et les lianes, puis nous arrivons au seuil d'une ferme appartenant à l'un de nos compagnons. En arrière de la ville, à mi-côte du volcan qui de sa haute masse la surplombe, elle est construite dans un site superbe. Devant nous se déploie le rivage verdoyant, sinueux, puis à l'horizon s'étend et monte la grande nappe bleue de l'Atlantique que nuancent les sinuosités luisantes de courants innombrables. Trois paquebots, barques minuscules d'ici, en rident la surface terne. Ils semblent glisser sur elle en l'écorchant.
Un serviteur nègre que notre hôte met à notre disposition, se joint à notre caravane. Nous dévalons par un sentier rapide, contournant, escaladant des rochers abrupts. La gorge s'enfonce à pic ; la chute d'eau lointaine l'emplit de son ronflement continu. De temps à autre des oiseaux efïrayés se lèvent. A de grandes hauteurs, au-dessus de nos têtes, ils passent ; et, moins avec l'espoir de les atteindre que pour se distraire, notre ami les salue d'un coup de fusil. Longuement l'écho s'en prolonge ; ses dernières vibrations vont se mêler au gémissement sourd de la cas-
cade. Et de toutes parts, une végétation furibonde nous étreint, plus abondante, plus désordonnée encore qu'à la Dominique.
A la Guadeloupe, comme dans toutes les Antilles, on soupçonne des ressources de sève inconcevables. Ce sont elles qui donnent aux feuillages cette couleur verte extraordinaire sans expression équivalente dans les harmonies ordinaires de la palette, écrivait quelque part Fromentin lorsqu'il voulait caractériser certains paysages d'Algérie. Ici, comme là-bas, « on peut songer aux taillis de chêne les plus verts, aux potagers normands les mieux arrosés à l'époque la plus épanouie de l'année, sans trouver quelque chose de comparable à ce badigeonnage de vert émeraude entier, agaçant, irritant même à la fin et qui fait ressembler tous ces arbres à des décors de papier peint. »
Entre ces paysages et ceux de l'Afrique septentrionale, existent quelques différences toutefois ; d'abord l'extrême densité de la verdure, la végétation vigoureuse des parasites ensuite ; les troncs, les branches des arbres en sont couverts. Une sorte de gui blanchâtre, chevelu, tombe de leurs puissants rameaux comme des tissus amoncelés de toiles d'araignées ou des faisceaux de serpents.
Une heure de descente pénible, sous la chaleur accablante, et nous atteignons les rives du torrent, au fond du ravin. Gomme dans une tombe de verdure nous y voilà ensevelis. Au-dessus de nos tètes les cimes des arbres se rejoignent, laissant à peine un trou de ciel bleu, semblable à l'étroite ouverture d'un puits.
Sautant de rochers en rochers, passant à gué, tantôt nu-piods, tantôt perché sur le dos de notre guide, nous allons d'une rive à l'autre. Puis nous faufilant, mettant à profit le moindre espace libre de terrain qui subsiste entre le cours rapide du torrent et les hautes murailles vertes qui l'enserrent, péniblement, nous avançons.
La chute d'eau s'annonce par un ronflement sourd et qui croît d'instant en instant. Enfin, après un brusque détour du torrent, tout à coup elle apparaît. Son immense gerbe blanche semble une coulée d'argent au milieu des feuilles sombres. Là-haut, en passant sous ce ciel éclatant, lui prit-elle dans ses flots un peu de lumière pour apparaître si claire au fond de cette gorge noire, pour glisser ici sur toutes choses des reflets, des lueurs, et comme des échappées de jour. Sans cesse inondées, les larges feuilles des plantes brillent, luisantes, et comme vernies. Couvertes par des milliers de gouttelettes fines, les
grandes roches polies semblent parsemées d'étincelles. Et, dans son inépuisable abondance, la longue gerbe ruisselle toujours, s'écrasant sur des blocs de granit avec un gémissement sourd au milieu d'un brouillard lumineux et nacré.
En ce paysage solitaire au milieu de cette végétation souveraine, de quel effroi, de quelle admiration les premiers hommes ne devaient-ils pas se sentir pénétrés à la vue d'une source ou d'une chute d'eau ! Sans doute, au temps des Caraïbes, celle-ci portait un nom spécial, honorée comme un esprit, adorée comme une déesse. Ce volcan dont elle descend paraissait lui-même un dieu, car dans ces pays tropicaux, parmi cette nature tranquille, ces éléments mouvants: l'eau,, le feu, devaient sembler à ces esprits primitifs d'une autre essence et participer d'une autre vie.
Et tandis qu'avec peine je remonte le sentier escarpé et sinueux, insensiblement, cette pensée me ramène au passé plus lointain encore. Une seconde fois, comme à Dominique, j'évoque les âges préhistoriques. — Et voici que m'oppresse à nouveau le même mystère, celui de la formation de ces îles si complètement lié à celui de leur disparition.
Samedi 7 avril.
A huit heures, hier, par le vapeur qui fait le tour de l'île j'ai quitté Basse-Terre. A midi nous entrions dans la Rivière Salée. C'est un bras de mer marécageux couvert d'arbustes courts, trapus, poussant à fleur d'eau sur des lagunes, si bas, si contournés sur eux-mêmes que notre bateau en passant couvre de limon leurs branches, les emplit des flots clapotants de son remous.
Çà et là, plantée sur des pieux, une guérite de planches se dresse ; et Ton songe à quelque habitation lacustre des premiers âges. Ce sont des postes d'observation et d'affût. Les chasseurs guadeloupéens s'y embusquent, y viennent guetter les oiseaux de mer. Parfois, de ces guérites, un flocon de fumée blanche s'envole, un coup de feu retentit : un oiseau tombe. Deux ou trois barques noires se détachent d'un invisible abri glissent silencieusemnt sur l'eau plane et jaunâtre, puis disparaissent dans le fouillis des branches rampantes. Ce sont des chasseurs qui vont chercher leur gibier.
l Pendant deux heures on suit cette rivière salée, ce chenal étroit et boueux, puis tout à coup on
pénètre dans cette merveilleuse baie de Pointeà-Pitre, et c'est un enchantement. A nouveau, comme à notre arrivée d'Europe, les lagunes ombragées de palmiers s'avancent, les hautes montagnes se dressent, le même décor vous entoure de sa calme, majestueuse, presque irréelle splendeur.
Mercredi 11 avril.
Le lendemain de mon arrivée à Pointe-à-Pitre je repartais pour Marie-Galante. Depuis trois jours m'y voici. Dans quelques heures le bateau qui me transporta va me reprendre pour me conduire cette fois à bord du transatlantique le Canada, Et ce sera le retour en Europe : quinze jours de pleine mer, l'ennui, la fatigue d'une interminable traversée.
Profitons de ces quelques heures. Revenons en arrière, revivons, en rédigeant ce journal, les dernières impressions de ce radieux pays.
Dans cette petite île unie et plate, extraordinairement salubre de Marie-Galante, où quelques jours avant mon départ, je vins me reposer de mes fatigues, j'ai retrouvé toutes les agitations
de la politique, toute l'activité fiévreuse de la lutte électorale.
D'abord le vapeur sur lequel je m'embarquais se trouvait être celui qu'avait choisi Tun des candidats pour se rendre à Marie-Galante. Un hétéroclite assemblage de passagers s'y rencontrait ; mais bien encombrants ces électeurs ! Blancs^ Mulâtres, Nègres, tous se pressent, se bousculent, parlent, piaillent, crient, glapissent. La réussite de l'entreprise importe au plus haut point à tous ces gens : ils y ont leurs mises. Un député aujourd'hui, aux colonies comme en Europe, ressemble au chef de gens chez les Romains. x\ussi dévouée à sa personne que la famille antique à son patron, il traîne après lui sa clientèle. Apre à seconder ses projets, jalouse de sa prépondérance, elle se montre plus acharnée que lui-même à l'heureuse issue de sa campagne, à la consécration de son succès et de son triomphe.
Aux accents de la Marseillaise et de Vlnternationale soufflées à pleins poumons dans les cuivres, on quitte Pointe-à-Pitre. Le bateau tangue à peine. Du rivage, par boufïées, la brise nous apporte des hourras. A l'arrière, l'écharpe en sautoir, visiblement satisfait, le candidat député, appuyé sur son parasol, a repris son attitude
apaisée et souriante de Neptune commandant aux flots.
Arrivée enthousiaste, bruyante, désordonnée s'il en fut. Toujours ces types extraordinaires de nègres, de métis, toujours ces attitudes surprenantes. Devant ce délire pâliraient les plus frénétiques enthousiasmes de notre midi. Au milieu de la place se dresse un tronc de palmier, cassé par le vent sans doute à quelques centimètres du sol. Une vieille négresse s'en fit un piédestal. Sur sa section inclinée et rugueuse, elle pose, c'est trop peu dire, elle accroche ses pieds larges et nus. Robe à carreaux, châle multicolore, turban festonné, voilà son costume. Grave, immobile, avec sa tête chafouine de vieille guenon hargneuse elle attend. Soudain, au passage du cortège sa joie déborde ; oubliant Tinstabilité de sa position, elle trépigne, gesticule, danse, perd l'équilibre, chavire et s'écroule. C'est un tonnerre de bravos. Abusé, le candidat qui passe salue et remercie.
Mais quelle peine j'eus à Grand-Bourg pour me loger! D'hôtels point. Heureusement une maison particulière m'accepte. Dans un appartement voisin loge notre candidat. Pour la seconde fois le hasard m'amène à ses côtés.
Et le soir du même jour, en me glissant dans
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un lit frais, sous une moustiquaire bien tendue, je me félicite de ce logement inespéré, je m'applaudis de cette bonne fortune.
Le lendemain il me faut déchanter. Jusqu'à trois heures du matin impossible de fermer Toeil. Au rez-de-chaussée, s'échangent force rasades de tafîa, complément indispensable d'une élection. Alors cris, trépignements, vociférations : « Vive la Sociale ! vive la République ! » etc. Dès l'aube autre distraction. A pleins poumons, sous mes fenêtres les musiciens soufflent V Internationale, Dans un demi-sommeil, j'écoute le morceau avec un sentiment analogue à celui que l'on ressent à Taudition d'un orgue de barbarie. Puis les servantes se lèvent, ouvrent toutes grandes les portes. Par curiosité les passants montent, s'approchent. On vient palper le candidat, l'admirer, le louer, le congratuler, que sais-je l Des femmes, des enfants entourent les rideaux de ma moustiquaire. Des chiens font leur apparition, pissant au coin des meubles, sur les tapis. Tout cela pêle-mêle, et qui pue, s'engouffre dans la maison, se répand dans les corridors, s'en va, revient, entre dans votre chambre, ouvre, ferme votre porte. On n'y tient plus ; on se lève. Il faut le faire parmi cette multitude. L'un regarde amoureusement votre brosse,
celui-ci, de ses mains noires, tourne et retourne votre peigne. Un nègre, (serait-ce mon grand chambellan ?) s'empare de mon bougeoir. C'est un petit lever à la Louis XIV fort peu de mon goût, je le confesse.
Ce matin, je me plains discrètement à quelques amis, mais je m'attire cette verte réponse. « Que voulez-vous? La maison du député c'est la maison du peuple, mon chê. » Pour un démocrate tel que moi : argument sans réplique. Satisfait et fier de cette distinction, ne soufflons mot.
Heureusement les tournées électorales vous dédommagent de bien des ennuis; elles sont charmantes. — J'en ai suivi trois. Même cortège de femmes qu'aux Vieux-Habitants, même tintamarre infernal, même satanée musique, qui vous précède ou vous suit. 11 faut s'y faire. Les joueurs de piston et de trombone sont, pour un candidat aux Antilles, ce qu'était la vieille garde pour Napoléon : le régiment d'élite, l'espoir suprême, la suprême pensée. Quelle injustice de les mésestimer 1 Les instruments de ces virtuoses valent les plus beaux discours du monde. Gomment ces électeurs naïfs s'imagineraient-ils qu'un homme devant lequel on fait tant de bruit soit de médiocre importance ? Bien fou d'ailleurs qui le prétendrait. Le candi-
dat n'ignore point cette situation. Il a pour ses auxiliaires indispensables des soins touchants, de délicates, de maternelles attentions. Arrivé à Tétape il s'enquiert de leur santé. « Gomment se portent mes gaillards. Changez-vous, séchez-vous, gare la pluie ! gare le rhume ! Ohé Thôtelier ! de bonnes et spacieuses voitures pour les conduire. » Les recommandations se pressent, se suivent. « Soignez-les ces braves gens; une bonne table, du bon vin, un bon gîte et le reste. » — Ohl les fortunés artistes, mais aussi les puissants compères qui de leur souffle endiablé vous poussent un homme au Parlement. Et qu'il connaissait bien les habitants de ces îles et leur amour immodéré de la musique le voyageur qui naguère écrivait ; « Ici on soulèverait les blancs avec un violon et les noirs avec un tambour. »
Dans ces cortèges figure un autre élément toujours le même lui aussi: les gendarmes. — Eux représentent la loi, la loi immuable, fixe, impartiale. — Je l'ai déjà dit, la remarque semble banale : il y faut revenir cependant. Dans ce tohubohu, dans ce désordre, lorsque derrière cette foule bigarrée, grouillante, tumultueuse apparaissent à cheval, majestueuses et droites sur le ciel bleu leurs silhouettes calmes, c'est à un haut degré
la sensation qu'ils donnent. Demain, dans le cortège du candidat adverse ils rempliront le même office, avec la même sérénité, la même froideur. Gliargés de régler et présider le combat, ils sont les témoins impassibles du duel.
Combien de siècles fallut-il pour arriver à cette conception de la puissance publique, pour circonscrire la lutte de ceux qui se disputent la prééminence, les empêcher de jeter dans le combat toutes les forces, tous les moyens dont ils disposent, en un mot pour faire respecter à leur rivalité ardente, la majesté de ce quelque chose d'impersonnel, d'intangible qu'au-dessus de leurs disputes ils élèvent eux-mêmes^ et contribuent à maintenir: la Loi.
Quant à ces discours en plein air, rien de plus étrange, rien de plus drôle. En cortège, au trot, à la file, cinq, six voitures déambulent. Dans un char à bancs, les musiciens et leurs pistons assourdissants les précèdent.
Au détour d'un bois de palmiers, au sortir d'un village, on traverse une plantation de cannes, et voici qu'une usine apparaît. Un moulin à vent (qui jadis actionnait les machines) dessine sur le ciel la silhouette aiguë de son toit en pointe. On s'arrête, on descend, on prévient le chef d'ex-
ploitation qui toujours, fort obligeamment, licencie une partie de son personnel. Trois caisses, deux tonneaux sont empilés en guise de tribune. L'orateur y grimpe, et le voilà qui parle d'un air bonhomme, simplement, sans rhétorique, sur un ton de conversation, modelant son discours sur l'auditoire, le variant, ladaptant du mieux qu'il peut aux cerveaux des hommes qui l'écoutent, faisant rouler les r surtout, ce qui semble aux nègres, incapables de les prononcer, être le summum de l'éloquence.
Autour du candidat les ouvriers s'empressent. De l'usine, des champs de cannes, de partout, ils accourent, arrivent en foule, portant des caisses, tramant des échelles. Tant bien que mal, ils les installent puis y montent. Les branches des arbres se chargent de grappes humaines. C'est à qui grimpera le plus haut pour voir le tribun ou l'entendre. Sous ce beau ciel, dans cette magnifique nature, cette scène a des allures de sermon biblique, et la longue barbe de l'orateur socialiste ellemême lui donne l'air d'un prophète ou d'un apôtre.
Charmé, on rêve, on se laisse emporter par l'illusion.
Zim, boum, boum; un coup de grosse caisse vous réveille. Les trombones beuglent; aigrement les flûtes sifflent. Le sermon biblique agonise, et
finit en boniment de foire. Aussitôt, liourras, vivats, Marseillaise, Internationale entonnées à plein gosier. Parlez, discourez, cicéronez. Les plus belles harangues du monde ne valent pas trois roulements de tambours.
Cependant la goélette de l'autre candidat glisse à Fhorizon, accourt les voiles gonflées. Demain, à ce même endroit, de la même façon, ce sera son tour de discourir. Pour lui tout se terminera également par un violent coup de grosse caisse. 0 beauté, ô grandeur du citoyen libre, direz-vous, majesté du suffrage universel, discours superbes de Lamartine, de Ledru-Rollin, qu'êtes-vous devenus? Sous le pouvoir d'une démocratie ignorante, vous croulez. Patience, répondrais-je. Ne condamnez pas cette démocratie sans retour. Ses excès sont moins sensibles, moins prolongés surtout que ceux du pouvoir absolu et du despotisme.
Et puis ce droit de suffrage, on ne s'imagine pas combien certains nègres y tiennent ; comme ils sont fiers de l'avoir obtenu; avec quelle satisfaction ils vous montrent les députés de leur race et de leur couleur. L'orgueil d'être citoyen que connaissaient les Romains, que notre scepticisme ignore, il semble qu'il soit passé dans les âmes
de ces noirs. Plus voisins de la servitude, ils sentent mieux le prix de rémancipation. Hier, à Grand-Bourg, je me suis fait conter par un vieux nègre le récit d'une proclamation fameuse, celle de Taffranchissement des esclaves en 1848. Tambour de la ville, ce fut lui qui colporta la bonne nouvelle. Quelle journée ! Ses yeux étincelaient, tandis qu'il m'en narrait les détails. Parfois, ran, plan, plan, il imitait le bruit de son tambour, comme si, ce jour-là, avec un timbre particulier, l'instrument eût rendu d'autres résonances, qu'il ne retrouva plus jamais...
Certes, il faut ici des prodiges d'énergie à la minorité blanche pour conserver un reste d mfluence et maintenir ses positions. Gomme je comprends maintenant le rôle néfaste de quelques mulâtres, et le secret de leur puissance ! A certaines heures d'excitation et de lutte, quelle force que le rappel opportun de ce passé abhorré ! Et comme ils doivent afioler ces hommes noirs, ces autres hommes bruns, rien qu'en ouvrant les mains, enmontrantla couleur de leur peau, puis en les sondant du regard...
Au cours de ces tournées, les banquets succèdent aux banquets, toujours assaisonnés de musique, de discours, tous semblables d'ailleurs à celui
des Vieux-Habitants, aussi primitifs aussi comiques, mais d'une bonne et chaude hospitalité. — Lorsque ces nègres ne sont pas excités, ils sont vraiment, avec ce que l'expression anglaise a de familier et d'intraduisible, ver^j good fellows, de bons et braves'garçons.
Vendredi, 13 avril.
La Pointe-à-Pitre.
Avant-hier matin, en arrivant ici, je pensais trouver le Canada. 11 vient seulement de stopper sur rade. J'ai donc passé malgré moi quarantehuit heures à Pointe-à-Pitre. Mais on pourrait rester dans ce pays indéfiniment, toujours on y verrait quelque spectacle bizarre, toujours on y apprendrait quelque amusante histoire.
Voici, au hasard, diverses particularités curieuses sur l'état d'esprit et les coutumes des nègres recueillies au cours d'une conversation avec un créole de la ville. Avant-hier, au crépuscule, pour tromper l'ennui de l'attente j'errais avec lui dans la campagne.
La nuit s'annonçait tiède, silencieuse. D'instants en instants toutefois croissait ce cri strident et continu des grillons dont j'ai déjà tant de fois
parlé ; et sans cesse nous croisions des nègres qui chantaient à tue-tête. « C'est pour se donner du courage, me dit mon compagnon, pour couvrir le cri des insectes qui les importune et les effraye. Les noirs pensent ainsi chasser les esprits. Un des plus curieux exemples de leur crédulité, ajoute-t-il, est encore l'efïet mystérieux qu'ils attribuent à l'eau de « voyé-vini »,qui n'est rien plus que de l'eau ordinaire. Moi qui vous parle, j'ai vu vendre autrefois jusqu'à cinq francs un flacon de cette eau par un pharmacien de la Martinique. Je m'en étonnais, l'autre me répondit: « Que voulez-vous, cette eau vient du robinet voisin, c'est évident, mais si je la vends moins cher, et qu'un nègre soit battu, il attribuera sa défaite à la mauvaise qualité de ce produit. Aussitôt mon établissement par tous, et pour tout sera déserté. »
« Cette eau de voyé-vini, son nom l'indique (voyez venir), donne à celui qui s^en oint les membres, affirme le nègre, une force extraordinaire. Et de fait, tant il est vrai que le moral agit puissamment sur le physique, un noir qui se frictionne avec cette eau, lutte avec une confiance, un courage, une résolution qui décuplent ses forces et le rendent fort redoutable. »
« Nos nègres sont donc très superstitieux, vous le voyez. Plusieurs siècles de civilisation ne les
ont pas délivrés de la crainte ou de la vénération des sorciers; mais cependant ne vous y fiez pas ; certains sont aussi de parfaits mystificateurs ; et l'on ne sait jamais avec eux s'ils croient véritablement les sornettes qu'ils vous content, ou s'ils veulent simplement vous donner le change. »
Ce disant, nous rentrions en ville où des escouades d'agents s'efforçaient de dissiper quelques rassemblements. Ils y parvenaient à grand' peine. Vinrent les gendarmes : aussitôt tout rentra dans l'ordre. Je croyais à un simple hasard. «Détrompez-vous, me dit mon interlocuteur, c'est une règle générale. Les noirs témoignent d'un manque de déférence à peu près absolu, d'une crainte très relative pour les commissaires et agents de police nègres, d'un respect au contraire fort grand pour les gendarmes de race blanche. Leur sentiment intime paraît être celui-ci : qu'un blanc ait l'autorité, passe encore ; un nègre ou un mulâtre : non. Et dans leur langage imagé ils traduisent la distinction d'une façon pittoresque. Les gendarmes, les vrais, ce sont les « gendâmes gosses bottes » (gendarmes grosses bottes) ; les autres policiers subalternes ne sont que les « gendâmes-ti-bâtons» (gendarmes petits bâtons), par allusion aux gourdins dont ils sont munis.
Tant que ceux-ci se contentent de grogner on s'en moque ; mais quand les « gendâmes gosses bottes » arrivent, vous l'avez vu ; on ne badine plus ; chacun s'enfuit. >
Un spectacle fort original auquel hier soir il me fut donné d'assister, ce fut un bal. On fêtait ■ l'arrivée, ou l'anniversaire, je ne sais plus au juste, d'un personnage politique quelconque, et dans la ville, le soir, des sauteries s'organisaient un peu partout.
Comme descriptions je vous ferai grâce de la foule et de son odeur. Un bal populaire n'est pas une soirée athénienne, chacun s'en doute. Puis j'aurais mauvaise grâce à m'appesantir sur ce sujet, car, sufïoqué, étoufïé par la cohue aux premières tentatives que je risquai pour entrer dans la salle, je remis à dix heures le moment où je m'efforcerais d'y pénétrer.
Quand j'arrivai, des groupes de négrillons sautaient sur la place à qui mieux mieux. Les rythmes de la musique, qui jouait à l'intérieur des salles, parvenaient nets et clairs jusque dansla rue; et ma foi, pour ne pas acquitter les droits d'entrée sans doute, des couples adultes se mêlaient ^à et là à ceux des bambins. On les voyait un instant passer en tournant sous la lumière crue
d'an quinquet, j)uis d'un autre, et se perdre enfin dcans les profondeurs obscures de la rue.
La salle, éclairée de lumignons, pavoisée de palmes et de drapeaux, grouillante de couples enlacés, résonnait du bruit sourd, étouffé des pas. L'orchestre placé au fond, sur une estrade, jouait des mazurkas, des valses, des quadrilles, avec un entrain endiablé ; et certes, les musiciens n'étaient pas les personnages les moins curieux à observer.
Les nègres ont moins le sentiment de la musique que celui de la cadence. Ce qu'ils aiment dans un morceau c'est une phrase simple, avec un refrain accentué. Ni les symphonies de Beethoven, ni les opéras de Wagner ne leur agréent. 11 y a dans ces génies une puissance de sentiment et de pensée qui les dépasse. Une valse pour eux n'est qu'un air perfectionné de bamboula. Mais le sentiment d'un rythms simple, ils l'ont à un très haut degré.
Ce soir, les musiciens, clarinettes, flûtes, pistons, trombones, gesticulent à qui mieux mieux en soufflant dans leurs instruments. La tête, les bras, le torse, les pieds, tout marche, se balance, se trémousse pour marquer la cadence. Involontairement l'on se dit:Sont-ce bien ces pavillons seuls qui résonnent, ou bien, participant aux notes émises, ces bras, ces jambes, ces torses agités de musiciens ne font-ils pas corps avec ces cuivres,
métamorphosés tout entiers en puissants instruments de musique ?
La foule, elle aussi, suit la cadence, martèle le pas, tourne, danse avec un infatigable entrain. Les couples passent, enlacés d'une façon étroite, sensuelle. Les négresses surtout montrent une face grave; leurs yeux alanguis, mi-clos, trahissent un vague étourdissement. Et la note comique, comme toujours dans ce pays, apparaît çà et là. Certaines danseuses, au dernier moment, n'ont pu, sur leurs jambes trop grosses, boutonner des bottines hâtivement achetées. Un bas mal retenu tombe en vrillant sur leurs chevilles, et formant contraste avec la jupe claire relevée, un mollet noir apparaît, plongeant dans la fine chaussure qui bâille, comme dans un entonnoir.
A minuit, une heure, les danseurs deviennent plus pressants, les danseuses plus abandonnées. Les musiciens, pour marquer la mesure, lèvent I une jambe puis l'autre jusqu'au menton, comme s'ils actionnaient des pédales. Les figures de quadrilles se succèdent risquées, hardies, lascives. L'une d'elles, « le cassé corps » me paraît tout à fait originale. La musique se plaint, soupire, mélancolique, traînante. Cambrant les reins, chaque danseuse se renverse; sur elle, les deux mains glissées sous ses fesses lourdes pour la soutenir, se
penche son cavalier. Les bouches effleurent les bouches. Les jambes s'entre-croisent ; les ventres se frôlent, se pressent. La valse tourne sur un rythme très lent. Les pas ne sont plus qu'un piétinement sur place. Subitement, tout devient noir; des préposés aux quinquets les ont éteints. Les notes d'un solo de clarinette s*égrènent, si douces, si faibles, qu'on les entend à peine. Ou ne perçoit plus que le froissement des couples qui tournent, le frôlement léger des pieds sur le parquet, les souffles précipités des respirations haletantes. Puis soudain tout se rallume: surpris, trahis par la lumière subite, les couples apparaissent presque pâmés, immobiles. Les visages extatiques, yeux mi-clos, lèvres entr'ouvertes ont une expression outrageusement sensuelle. Gela dure quelques secondes, puis d'une attaque soudaine, déchirante, la musique reprend, bruyante, tumultueuse, et la foule des danseurs s'ébranle, se mêle, se confond, recommence à tourner éperdument.
Ce sera là mon dernier souvenir de la Pointeà-Pitre et des Antilles. Peut-être vous semble-t-il symbolique, ce bal. « Cette musique, direz-vous, n'est-ce point la note définitive qui doit rester de ce peuple? Sans notre fébrilité d'Européens, sans nos rivalités politiques apportant à ces noirs Tef-
fervescence, la haine, l'envie, sans doute vivraient-ils heureux et tranquilles, égayés de temps à autre par un tour de valse, un air de flûte ou de clarinette. Insouciants, amoureux des sons, du farniente et de la danse, comme autrefois dans leurs forêts du Congo, ils dormiraient et sauteraient en cadence sans plus songer. — Oui, vous répond une voix morose, à moins toutefois qu'ils ne s'égorgent. »
Mais fi de cette dernière supposition, ce bal m'a rendu plein d'entrain. Comme vous, lecteur, aujourd'hui je me sens optimiste ; et dans la barque qui m'emporte à bord du Canada, diU soir de ce premier jour où je fais route vers l'Europe, sous le ciel lumineux des Antilles auquel je dis adieu allègrement, je fredonne les Vers sautillants du poète.
Ghers primitifs, ô bamboulas, Benjamins de la terre antique, Grands innocents qui n'avez pas De morale, ni d'esthétique ;
Dansez