FORT-DE-FRANCE
de-sac Cohé ou baie du Carénage, pourraient encore ofFrir aux plus grands bâtiments des retraites nombreuses et exemptes de tous périls.
C'est certainement à cause de ces refuges incomparables pour les navires de tout tonnage, que la Martinique nous a été si enviée par toutes les nations maritimes. Trois fois depuis le milieu du siècle dernier nous avons été obligés de céder cette ile à TAngleterre \ et actuellement encore, pourquoi les États-Unis vont-ils établir h la pointe d'Ârlet un immense entrepôt de charbons qui devra ravitailler spécialement leurs navires, et pourquoi une autre nation, celle-ci européenne et momentanément glorieuse, entretientelle constamment de trois à cinq vaisseaux de guerre dans le port de Saint-Thomas? Peut-elle envier cet îlot moins grand que Paris, devenu stérile a force d'être inculte et dont le commerce, alimenté autrefois par des causes dont je parlerai plus tard et qui n'existent plus, va constamment en diminuant jusqu'à ce qu'il s'éteigne probablement pour toujours?
La barque qui nous conduit du paquebot h terre me semble faire un détour inutile. Est-ce
> En 1763, en 1802 et 1809.
robscurité de la nuit ou le demi-sonimeil cle notre batelier qui nous ont ainsi fait dévier de la route? Quoi qu'il en soit, nous voici entrés dans un dédale ou plutôt un taillis, je dirais presque une futaie de palétuviers, d*où nous aurons peine à sortir.
Ces arbres, inconnus en Europe, croissent en plein Océan. Leurs racines poussent noueuses et contournées du fond de la mer jusqu'à la surface de l'eau, et l'arbre lui-même pousse au-dessus de cette surface gracieux et toujours vert, pouvant s'élever en deux ou trois ans à la hauteur d'un vigoureux taillis.
Les palétuviers croissent rarement isolés; ils forment cà et là, sur le rivage de la Martinique, de véritables forêts qui seraient impénétrables si la hache n'y ménageait constamment certains passages qui permettent aux barques d'arriver jusqu'à la terre ferme.
Comme les arbres de ces singulières forêts sont toujours couverts de feuilles, les allées dans lesquelles on navigue sont, pendant le jour, protégées contre les rayons du soleil, et pendant la nuit, l'ombre épaisse dont elles sont entourées, le clapotement de l'eau qui s'y mêle au chuchotement des branches agitées par le vent.
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]a verdure réunie à la mer, tout cela forme un spectacle inaccoutumé , inspirant {grande admiration, surtout à l'Européen qui débarque. Il semble que la nature tropicale vienne saluer l'arrivée de l'étranger jusque dans l'Océan luimême, se riant de l'amertume des eaux.
La Martinique est bien le royaume de la végétation inépuisable et variée à l'infini ; aussi cette belle souveraine a-t-elle eu l'heureuse inspiration de s'entourer d'une ceinture d'arbres aquatiques, ni le vent, ni les vagues, ni les coquillages de toutes espèces s'attachant aux racines, rien ne peut nuire aux palétuviers.
Gomme notre batelier n'était pas sûr de sa route, nous voguions lentement au milieu de ces arbres bizarres. Nous voyions les étoiles briller au-dessus de nos tètes, à travers des branches vertes et entrelacées, puis nous les apercevions autour de notre embarcation se reflétant dans une mer pure et à la fois très-sombre. Notre route était encore éclairée par une quantité de mouches lumineusess voltigeant autour de nous et par nos avirons qui allumaient sous l'eau, a chaque effort de notre batelier, une petite lueur phosphorescente. Tout cela était silencieux, mystérieux, tranquille et beau. Ce n'est qu^ après
une heure de cette navigation enchanteresse , au milieu de ce paysage admirable et si- nouveau pour nous, que nous abordâmes à Fort-de^ France, le 22 novembre, avant le lever du jour.
Cette ville, bien que plus petite et moins populeuse que Saint-Pierre, peut cependant être regardée comme la capitale de la Martinique parce qu'elle est le siège du gouvernement. Elle a été fondée vers la fin du dix- septième siècle. C'était, paratt-il, une cité bien bâtie et élégante quand a eu lieu le tremblement de terre de 1839 qui la détruisit entièrement.
Fort-de-France est maintenant une agglomération de cases en bois bien alignées, assez proprettes, bâties toutes sur le même modèle^ bien que de grandeurs différentes et aménagées dans le but de garantir contre les ardeurs du soleil. Ces cases offrent un séjour agréable à cause de la fraîcheur qui y est constamment maintenue, mais elles sont dénuées de toute élégance et même de confortable. Les plus hauts fonctionnaires, les planteurs, le gouverneur lui-même, habitent aussi dans des maisons en bois qui ne diffèrent des autres que par la dimension.
Un trésor bien précieux existe cependant dans chacune de ces petites demeures, ce sont
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(les fontaines qui coulent nuit et jour et surahoiidaminent. L'amiral de Gueydon a fait à la Avilie cet intelligent cadeau pendant qu'il était {gouverneur de la Martinique; aussi son nom estil encore vivant et honoré. Un aqueduc solidement construit prend l'eau dans la rivière de Case-Navire à une grande hauteur au-dessus du niveau de la mer et la déverse, après un parcours de douze kilomètres, dans un réservoir appelé Château d'eau, placé sur le penchant d*un coteau qui domine la ville à une quinzaine de mètres environ au-dessus de la plus haute habitation. C'est en sortant de ce réservoir que l'eau se distribue fraîche et très-limpide entre tontes les maisons et qu'elle va ensuite, avant de se jeter dans l'Océan, alimenter de véritables rivières qui bordent chaque côté des rues.
A la vérité, aucun monument de Fort-de- France ne mérite une description spéciale.
Gomme je l'ai dit plus haut, toutes les maisons se ressemblent. Elles se composent d*un rez-dechaussée où sont ménagées deux chambres et quelquefois d'un premier étage distribué de la même manière. Les portes, les murs, les cloisons intérieures, sont remplacés par des châssis dans lesquels des persiennes à lames mobiles permet-
tent de laisser plus ou moins circuler l'air de la rue et le regard des passants. Partout, même petite cour carrelée, même réservoir de forme rectangulaire dans lequel tombe l'eau courante et au fond duquel les habitants de (5haque maison vont chercher plusieurs fois par jour la propreté et la fraîcheur.
Une place de la ville est cependant à signaler ; elle est connue sous le nom de savane de Fortde-France.
Une statue assez belle de l'impératrice Joséphine orne le milieu de cette place où pousse de toute part un gazon touffo. Huit ou dix palmiers de l'espèce appelée « palmiers-colonnes » , parce que les troncs ont en effet l'apparence et la couleur d'une colonne en maçonnerie, entourent lu statue et lui servent d'auréole. Puis, dans le reste de la place, un peu au hasard, de larges allées sont tracées dans le gazon. Des tamarin niers plantés symétriquement de chaque côté de ces allées et de gigantesques sabliers les rendent fraîches et sombres.
Ces derniers arbres, surtout, prennent d'énormes proportions, et comme leurs troncs ne pourraient pas, sans doute, puiser seuls une sève suffisante, chaque branche envoie une Uane à