CHAPITRE IV
Classification de ses membres. — D'où elle vient. — Où
elle va. — Ce qu'elle est.
En dehors de toute préférence pour telle ou telle organisation sociale, il faut, à la Martinique, constater ceci depuis l'abolition de l'esclavage. Les blancs, c'est-à-dire les créoles proprement dits, sont presque tous retournés en Europe ou ont émigré dans les deux Amériques. Les noirs, quelque peu enrichis, ont bâti des huttes sur le bord des forêts vierges et sont redevenus presque aussi sauvages que leurs pères d'Afrique. Les hommes de couleur seuls ont continué à regarder cette terre comme leur patrie, l'ont aimée, ont peuplé les villes et sont devenus les véritables maîtres de la colonie.
Or, cette race, créée par les hommes, ne peut durer qu'un temps comme tout ce qui vient des hommes. Livrée à elle-même, elle est fatalement destinée à disparaître et à redevenir
noîre! I^a colonie sera donc bientôt peuplée exclusivement de nègres si Ton ne favorise pas l'immigration des blancs. Or, pour favoriser cette immigration, il faudrait, après avoir détruit ce qu*on a eu raison de détruire, mais ce qui faisait la richesse des colons européens, l'esclavage ; il faudrait, dis-je, remplacer cette organisation par un autre système produisant les mêmes résultats et qui soit à la fois digne de rhumanité et du christianisme.
Nous donnons en France le nom de mulâtre à toutes les personnes qui ne sont ni blanches ni noires. Aux colonies, on se sert de la périphrase : gëhs de couleur, pour dénommer en général cette catégorie d^hommes ou de femmes. Lâchas, le mot mulâtre s'applique seulement à ceux qui sont nés d'un blanc et d'une négresse.
Après ce premier produit, suivant que la mulâtresse s'allie à la race noire ou à la race blanche, les produits peuvent se classer sur une échelle dont les degrés sont très-nombreux.
Quatre premiers sont particulièrement dénommés, deux se dirigeant vers le blanc, deux autres vers le noir.
Si la mulâtresse s'allie au noir, elle produit
le câpre; si la capresse s'allie encore au nègre, elle produit le griffe.
Au contraire, s'allie-t-elle au blanc, elle produit le mestif ; si la mestive s'allie encore au blanc, elle produit le quarteron.
Pour prévoir autant que possible quel produit pourra résulter de l'alliance de deux personnes de couleur, on peut s'fen rapporter à ces trois règles générales : si la femme est d'une teinte plus foncée que l'homme, la couleur de l'enfant se rapproche de celle de la mère; quand le mari est au contraire plus noir que son épouse, la couleur de Tenfant se rapproche de celle du père. Quand deux personnes de même couleur s'allient entre elles, leurs enfants sont plus Aoirs qu'elles, et, chose curieuse, le second enfant est généralement plus noir que le premier, le troisième plus noir que le second, et ainsi de suite. En un mot, on peut dire qu'une population colorée, livrée à elle-même, est fiEitalement destinée à redevenir noire au bout d'un petit nombre de générations.
La preuve la plus curieuse que l'on en puisse donner est fournie par l'expérience suivante, qui expliquera en outre au lecteur ce qui a parachevé la%éparation entre les blancs et les noirs.
séparation plus enracinée que jamais chez les créoles qui veulent rester de véritables créoles, c*est-à*dire des blancs.
J'ai prononcé à desseiii le mot expérience; on s*occupait surtout du temps de l'esclavage, mais maintenant encore, dans certaines habitations où se trouvent un grand nombre de serviteurs colorés, on s'occupe avec intérêt des résultats que peuvent produire une alliance ou plusieurs alliances successives entre personnes de telle ou telle couleur, de telle ou telle nation. A ce point de vue on peut dire que le sud des États- Unis et plus encore les Antilles sont un véritable haras humain. Pour en arriver au fait, on a produit, dans une sucrerie des Petites Antilles, une mestive en alliant une mulâtresse à un blanc; puis, en alliant cette mestive aussi à un blanc, on a produit une quarteronne. Pendant six générations, tous les produits féminins de ces alliances successives ont toujours été alliés à des blancs. La septième alliance ne produisit que des garçons.
Une expérience identique avait été faite en même temps dans une sucrerie voisine; mais, dans cette dernière sucrerie, la septième alliance avait encore produit des sujets féminins;
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On maria ensemble les deux derniers produits de ces sept expériences simultanées d'alliances avec des blancs. Ces jeunes gens étaient 'd'une beauté remarquable; leurs cheveux étaient du blond le plus ardent; leurs types n'avaient rien conservé de la race africaine, et leurs peaux étaient tellement blanches qu'on les aurait pris facilement pour des albinos, sans la g[ràce et la vigueur de leurs membres, sans la lucidité, je dirai même le brillant de leur intelligence. Eh bien ! leurs enfants lurent de couleur très4iccusée, et les enfants de leurs enfants des sortes de mulâtres extrêmement foncés.
Après cette expérience, on peut se demander combien il faudrait d'alliances. successives avec des blancs pour (aire disparaître dans une famille toute trace de sang noir ; on se demande même si ce résultat pourrait être jamais obtenu.
Il est aisé de comprendre à présent, par ce qui précède, pourquoi les familles créoles blanches pur sang tiennent à ne jamais s'allier avec des personnes dont les veines contiennent la moindre molécule de sang noir. Ce premier mariage accompli, il suffirait d'une seconde faute de ce genre pour transformer cette famille blanche, c'est-à-dire européenne, pouvant d'un mo-
ment h l'autre revenir prendre en Europe, en France, la position qu'elle occupait avant son émigration, pour transformer, dis-je, cette famille en une famille de mulâtres. Or, de là au noir le plus absolu, le chemin est court, il n'y a plus à commettre qu'une ou deux foutes du même genre.
Gomme les hommes ou les femmes de couleur mitigëé sont en général, qu'on me pardonne ce mot, de fort beaux produits, au point de vue physique, parce que leurs formes représentent à la fois la force, à cause de la partie africaine de leur sang, et la délicatesse, à cause de la portion européenne; de plus, comme leur esprit est aiguisé par la position fausse qu^ils occupent entre les tout à fait blancs et les tout à fait noirs, positioQ d'autant plus fausse, comme je le dirai plus bas, que leur naissance est presque toujours inavouable ; comme leur amour-proprè les engage à parvenir à un niveau intellectuel supérieur, à cause de la lutte permanente dans laquelle ils sont engagés aux colonies, il en résulte que ces hommes et ces femmes de couleur mitigée sont en somme des personnes très-séduisantes. Leur réception au sein des familles blanches pout*rait amener des mariages et par conséquent
les résultats désastreux dont je parlais tout à l'heure.
Aussi les chefs de familles créoles disent-ils toujours, quand il est question de tel homme ou de telle femme au sang mêlé : Leur parler dans la rue , leur donner la main , leur rendre même les plus éclatants services, toujours si je le peux, parce que je les estime ; mais les traiter en égaux et les recevoir chez moi, jamais., parce qu'un membre de ma famille pourrait s'en éprendre.
J'ai dit tout à l'heure que les naissances des mulâtres étaient généralement inavouables : cela est incontestable , et c'est la dernière raison qui conserve aussi enracinée là-bas la séparation des races.
« Nous n'accorderions pas notre fille, dit Gra*nier de Gassagnac, à un monsieur qui aurait constamment affichés ces mots dans le dos ou sur la poitrine : Je suis enfant naturel, ou : Je suis fils d'enfant naturel. Telle est en réalité la situation des gens de couleur, aux colonies. »
Je n'ai pas besoin de rappeler d'où prove* naient les gens de couleur, du temps de l'esclavage : aucun mariage n'était jamais célébré entre un blanc et une négresse; les règlements s'y
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opposaient. Chaque habitant absolument blanc avait pour femme légitime une habitante absolument blanche, et pourtant chaque sucrerie possédait un troupeau assez compacte de gens de couleur. Nous avons vu comment ce troupeau a pris naissance. D'ailleurs, les Africaines s'émour Vâient peu de ces mœurs bizarres; elles continuaient ainsi en Amérique leurs mœurs africaines; elles trouvaient dans ces rapports une sorte d'évocation à la patrie absente, et les Européens, moins excusables, puisaient dans ces mœurs une satisfaction dégradante, mais facile.
On comprend, par ce que je viens de dire, que tous les gens de couleur, s'ils remontaient à leur origine, finiraient par découvrir un ancêtre de naissance incertaine; mais il semble, et voilà où je veux en venir, que maintenant deux personnes de couleur étant de même origine, de même pays, de même situation sociale, et dont les familles ont, hélas! les mêmes destinées, pourraient s'allier entre elles, suivant les lois civiles et religieuses, et constituer, malgré leurs origines bâtardes, une souche honorable et légitime.
Ces mariages ont bien lieu quelquefois ; mais
ces unions, outre qu'elles sont très-rares *, ont peu de chance de durée, et ont encore moins de chance d'être indéfiniment renouvelées.
Chose curieuse : le préjugé, ou pour parler ici plus correctement, la jalousie de la couleur est encore bien plus vivace chez les personnes de sang mêlé que chez les blancs : il est donc trèsdifficile à l'homme qui n'appartient pas à l'une des races primitives de trouver, dans la collection d'humains bigarrés qui foulent la terre de la Martinique, ime personne qui soit absolument de sa couleur. Dans un mariage entre deux personnes de couleurs différentes, naissent immédiatement la jalousie chez l'une et le dédain chez l'autre. De plus, l'enfant arrivant dans la famille avec une troisième teinte amène avec lui une nouvelle jalousie, généralement pour son père qui est plus blanc que lui, et un dédain, je dirai presque une haine invétérée , pour sa mère , qui est plus noire que lui.
On m'a montré, à la Martinique, un mulâtre issu légitimement d'une famille pauvre , et qui , par son intelligence, était parvenu à une position presque brillante. Dans la suite, il s'était
' A la Martinique, c'est à peine si Ton compte un enfant légitime sur 400.
servi de cette position pour nuire à son père, par la seule raison que c'était tin blanc , et il avait laissé mourir sa mère de misère dans la rue, par la seule raison que c'était une négresse. « Si encore j'étais noir, s'écriait avec douleur un mulâtre charmant qui m'avait accordé, chose rare, un peu d'amitié, je me gérais créé une certaine position, avec l'espérance d'épouser une femme de ma race ; je serais quelque chose dans le monde , ne fût*ce que le mari de mon épouse et le. père de mes enfiints. De qui voulez-vous que je me rapproche? Le petit nombre de personnes de ma couleur sont tout à fiiit inférieures à moi par leur situation sociale et leur éduca^ tion. »
On comprend aisément par là combien il est rare de voir se constituer, parmi les personnes de. couleur, une famille solidement établie, avec quelque chance de prospérité et de durée. On comprend aussi par là, et voilà ce qui est plus triste, quelle doit être la valeur morale d'une population dont les enfants naissent avec des sentiments hostiles pour leurs parents, leur reprochant constamment, au fond du cœur, leur union mal assortie , surtout si l'un des deux est tout à fait blanc ou tout à fait noir«
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Si ces petits êtres sentent le besoin , dès qu'ils réfléchissent, de s'éloigner de leurs parents pour lesquels ils n'ont aucune estime , quelle haine profonde et ine£Façable ne doivent-ils .pas concevoir peu après contre la société tout entière , contre cette Amérique elle-même , qui est cependant leur patrie', mais qui a servi de rendessvous aux deux races primitives qui ont constitué leur bâtardise !
De tout cela, que résulte-t-il? Une situation fort ^ave, sur laquelle je veux attirer l'attention du lecteur.
Si tous ces hommes dont l'ensemble forme un tableau bigarré se méprisent ou s'envient les uns les autres, ils sont cependant unis dans un même sentiment : la haine du blanc ; franchement, nous le méritons bien; et voilà le point délicat : ils savent aussi se réunir et s'entendre pour un même but, s'affranchir du blanc et le renvoyer en Euro]pe.
Je le dis avec peine , parce que je me suis lié pendant mon voyage avec des mulâtres fort agréables et fort séduisants , mais il ne faut pas se le dissimuler : notre véritable ennemi aux colonies, c'est l'homme de couleur.
. En amenant les nègres en Amérique , en éle-
vant leur intellig[ence au contact du blanc, nous avions en somme rendu un immense service à cette race y et, en nous plaçant au point de vue de la stricte justice, nous ne lui devions plus rien. Mais, en mettant au monde les mulâtres, c'est-à-dire une race nëe esclave, quoique issue au moins en partie de sang civilisé et libre , nous avons pris une responsabilité, et nous nous sommes créé au moins un devoir : l'aflranchissement.
Quels sont les hommes qui, par leur seule existence, nous ont tout d'aboixl demandé la liberté? Les mulâtres. Quels sont ceux qui ensuite ont réellement réclamé leurs droits civiques? Les mulâtres. Quels sont les hommes qui, en Haïti, ont fomenté la révolte contre la domination française? Les mulâtres. Quels sont ceux qui, au moyeu de leur liberté, de leur habileté, de leurs insinuations et de leurs efforts, sont parvenus, en haine des blancs, à obtenir pai* deux fois l'abolition de l'esclavage et la reconnaissance des droits civils et politiques pour la race nègre? Encore les mulâtres. Qui main* tenant, à la Martinique, dirige le suffrage universel, s'empare de toutes les positions politiques, et cela, il ne faut pas se le dissimuler,
dans le but de suivre Texempie de la république hiûtienne? La race de couleur. Quel peut être le moyen de remédier à un pareil état de choses? H est fort difficile à découvrir; du moins pourrait-on essayer quelques réformes; elles sont, à mon avis, urgentes , si nous voulons conserver nos colonies des Petites Antilles.
Un moyen , le plus sûr de tous y consisterait à laisser la race de couleur se détruire par ellemême. Les blancs, renonçant à tout commerce avec les femmes teintées, verraient peu à peu toute cette population se rapprocher de la couleur noire, et par conséquent retourner à une existence quasi sauvage. Mais ce moyen est inapplicable , et qui s'oppose à son application ?
Naturellement la mulâtresse.