‹ Aux AntillesChapitre 17 sur 39 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

A quoi elle est tombée. — Les mulâtresses. — Une

élection au Conseil général.

On peut deyiner, après ce que j'ait dit tout à l'heure de la constitution pu plutôt de l'absence de la famille chez la race mulâtresse, que parmi les gens de couleur il se trouve deux catégories de personnes, deux sociétés distinctes, si je peux parler ainsi, dont le mode d'existence est absolument différent : les hommes et les femmes.

Les hommes, presque tous fort intelligents, en tout cas tous laborieux et animés du même désir d'acquérir l'indépendance nationale, forment un noyau actif, uni, s'entr 'aidant mutuellement dans les différents travaux utiles qu'ils entreprennent.

Ils s'occupent le plus souvent de commerce , d'industrie et aussi , comme on le verra bientôt , de politique. Dans toute la Martinique, et prin-

cipalement à Fort-de-Francei tout ce qui est marchand et ëlu du peuple est mulâtre.

Tous ceux qui gagnent de l'argent et qui occupent des places publiques , beaucoup même, hélas! de ceux qui obtiennent des fonctions publiques, font partie de la race de couleur. Ce sont des hommes avec lesquels les blancs ne sont guère en rapport que pour les besoins matériels ou les exigences administratives.

Les femmes de couleur, au contraire, sont beaucoup plus mêlées à la vie de la race blanche. On ne peut pas dire, à la vérité, qu'à la Martinique, les, mulâtresses foraient réellement une société pouvant être comparée à ce qu'était autrefois la société des femmes européennes ; mais, comme ces dernières n'ont plus été en assez grand nombre depuis quelque tenips , pour former, à proprement parler, ce qu'on appelle un monde; comme les blancs, s'ils n'avaient pas fréquenté les mulâtresses, auraient été obligés de vivre dans un cercle exclusivement restreint et presque exclusivement composé d'hommes; comme ces mulâtresses, d'ailleurs de commerce fort agréable, ont été flattées de ce rapprochement de la race blanche, il est arrivé que les blancs ont peu à peu fréquenté les femmes de

couleur, d'où il résulte un mélange nouveau formant maintenant , n'en déplaise aux quelques rares femmes blanches qui habitent encore Fort-de-France, la véritable société de la ville.

Cette société est en réalité bâtarde, puisqu'elle est composée de gens d'origines et de positions sociales absolument différentes, puisque le mariage n'intervient jamais ; mais elle n'en existe pas moins au grand jour, aucune autre société ne pouvant lui porter ombrage.

La mulâtresse, d'ailleurs, possédait toutes les qualités nécessaires pour parvenir à ce rapprochement ; elle est douce, bonne, tendre, surtout joviale, et cela indéfiniment jusqu'à Tâge mûr et la sénilité.

Gomme les mulâtresses n'appartiennent, pour ainsi dire, jamais à une famille légitimement constituée, elles n'ont pas le sentiment des classes et des rangs. Les servantes sont celles qui ont moins d'argent, mais elles traitent leurs maîtresses d'égales à égales, non-seulement dans la maison, mais aussi dans la rue et dans les divertissements publics. Je citerai quelques exemples, qu'en narrateur impartial je ne peux passer sous silence , et qui marqueront la complète ab-

sence de démarcation dans cette sociétë tout exceptionnelle et bizarre.

Quand la bonne vieille mulâtresse, dont j'ai parlé plus haut, nous eut invités , sans préambule et sans intérêt , à partager son déjeuner du matin, elle fut obligée de nous servir elle-même : a Ma servante est partie depuis trois jours, nous dit-elle, mais j'espère qu'elle reviendra bientôt. — Vous devez cependant savoir, reprîmesnous , d'après l'endroit où vous l'avez envoyée , à quel moment elle pourra être ici. — Mais je ne l'ai envoyée nulle part » , nous réponditelle, et elle ajouta, à notre grand ébahissement : a Elle aura trouvé occasion de s'amuser, elle a bien fait de partir; pourquoi lui en voudrais-je? » Ces paroles étaient à peine terminées, que la servante arrivait en courant et faisait deux ou trois fois le tour de la chambre, moitié chantant, moitié dansant, avant de nous avoir dit la moindre parole, peut-être même avant de nous avoir vus.

C'est à cause de cette jovialité permanente qu'à notre arrivée à la Martinique, comme la musique de la ville se présentait au débarquement, pour saluer, en jouant son air le plus populaire, un haut fonctionnaire de l'île qui venait

reprendre son poste , cent h cent cinquante mulâtresses accoururent, pour danser au son de cette musique, en pleine rue, à huit heures du matin , et cela avec l'entrain le plus complet, les éclats de rire les plus francs et la grâce la plus séduisante.

On ne rencontre partout que femmes qui chantent, dansent, rient, se promènent et s'a-* musent. On ne voit dans les maisons que gens qui jouent, font des patiences, boivent, dorment et s'embrassent. Tout d'abord, on est surpris de cette gaieté permanente, de cette liberté d'allures sans pareille , et cela dans toutes les classes de la société mtflâtresse; on ne croit pas à cette douceur, encore moins à ce: désintéressement poussé quelquefois jusqu'au dévouement et même au sacrifice. On finit , malgré soi , par en être charmé.

La mulâtresse est incontestablement un être fort séduisant. Si la pudeur lui manque, ce n'est certes pas à nous à lui en faire un reproche, puisque l'existence même de" sa race vient témoigner contre la continence des blancs.

Mais enfin , de quoi vit toute cette population? D'abord elle vit de peu, et surtout les femmes sont d'une étonnante sobriété. Puis,

parmi ces femmes, beaucoup tiennent un petit commerce : elles vendent, des fruits^ du lait, des confitures ; la plupart se font blanchisseuses , pendant les escales des paquebots, et vivent dans les intervalles du produit de ce petit tra-^ vail périodique. Puis, les hommes dont je parlais tout à l'heure, qui jouent et boivent dans les intérieurs, sont, il faut bien le dire, presque tous des blancs , et leurs visites répétées laissent toujours derrière elles quelque profit dans la maison.

On peut voir, par cette description que j'aurais désiré écourter davantage, que la population mulâtresse est loin de disparaître dans nos colonies des Antilles. Faut-il le reprocher aux Européens ou aux femmes de couleur? Ni aux uns ni aux autres, car ils peuvent tous dire, comme le héros de Rabelais : « Dieu me le pardoint ; poui^ tant je n'y pensois poinct en mal ; le mal que j'y pense me puisse soubdain advenir. »

Quant aux hommes de couleur, ils ne boivent lii ne jouent; ils ne perdent pas de vue surtout le but vers lequel ils tendent et travaillent, sans discontinuer, pour parvenir à l'atteindre un jour. Pour améliorer leur situation matérielle, ils prennent tous un état; ils sont forgerons, res-

taurateurs , charpentiers ; ils établissent des bazars où vont tous les jours s'approvisionner des blancs plus ou moins oisifs.

En politique, ils font passer tous les blancs pour d'anciens seigneurs ne rêvant que l'esclavage, et, sans s'occuper un seul moment de l'opinion politique de l'Européen qu'ils dénigrent, ils font des élections une question de couleur cutanée : peu importe le reste. Cachant leurs aspirations véritables^ous des noms avoués, ils prétendent voter pour un républicain quand ils votent en réalité pour un homme de couleur. Qu'un ardent légitimiste, presque nègre, se présente aux élections de la Martinique, on l'élira certainement, en chantant peut-être la Mar^ setllatse, cela importe peu, mais on l'élira toujours de préférence à un républicain dont la peau serait blanche.

D'ailleurs, il faut ajouter que si les hommes de couleur sont unis pour atteindre un même but, rien ne s'oppose à l'accomplissement de leurs désirs. J'ai assisté à l'élection d'un conseiller général, au village du Lamentin. Cinq mille électeurs étaient inscrits sur les registres de la mairie.

D'abord, on s'étonnera peut-être que j'appelle

un viHage un centre de cinq mille électeurs. Nos lois, hélas ! si peu intelligemment appliquées làbas, ont accordé le vote à tous les employés, a tous les travailleurs nègres des sucreries. Voilà d'où provient ce chiffre fahuleux d'électeurs, pour un groupe très- restreint d'hahitations *. Cette concession fut, comme on le verra plus tard, une faute grave. On fit une exception à cette règle générale, pour les Hindous et les Chinois. Pourquoi? ces travailleurs ne sont-ils pas hommes comme les autres, aux yeux des derniers gouverneurs de la Martinique ? Et j'ajouterai ceci : c'est que, bien que noirs et jaunes de peau, ils ne se regardent ni comme des nègres, ni comme des mulâtres, et qu'ils eussent formé peut-être, parmi les cinq mille électeurs, le seul groupe votant dans l'intérêt de la France ; iQsiis passons.

Cinq mille hommes étaient donc inscrits sur les registres du Lamentin, pour l'élection d'un conseiller général. Les deux ou trois électeurs blancs (il n'y en avait pas davantage) s'abstinrent de voter, comprenant l'inutilité de leur

' On appelle habitation, aux colonies, une plantation, une propriété importante, appartenant généralement à un créole blanc.

démarche. Les quatre mille où quatre mille cinq cents électeurs noirs s'abstinrent aussi, par la seule raison que les noirs s'abstiennent toujours, les pauvres braves gens ne comprenant en rien ce qu'on leur demande. Beaucoup de mulâtres ayant d'autres occupations plus sérieuses, et ayant conscience de leur force, s'abstinrent aussi; bref, le conseiller général, ûlulâtre bien entendu, fut 'élu et bien élu par quarante-deux votants. Â quelques unités pt'ès, le même fait se reproduit k la Martinique dans toutes les circonscriptions. On se demandera peut-être pourquoi, dans cette circonstance , là loi dès majorités absolues et relatives n'a pas été appliquée. On a dû y renoncer, parce qu'elle demeurerait toujours sans application. Ne serait-ce pas justice cepfendant que dans des colonies françaises on abrogeât le suffrage , cette loi dotit le seul article favorable aux intérêts français démettre lettre morte? Mais passons; nous en verrons bien d'autres.

Les députés ', presque tous les conseillers

' M. Lacascade, actuellement député de la Guadeloupe, est un homme dé couleur. M. Gaudissart, actuellement député de la Martinique, est un blanc ; mais il a épousé une mulâtresse, et, en se constituant une famille de couleur, a embrassé, aux yeux de tous le$ créoles, les opinions de cette race.

généraux des Antilles françaises sont des hommes de couleur, et à la Martinique, lors de mon passage, quelques mulâtres faisaient aussi partie de la réunion privilégiée qui s'appelle le conseil privé du gouverneur. Peu à peu, toutes les places du gouvernement passent entre leurs mains.

Quand le conseil général n'obtient pas la démission d'un fonctionnaire blanc arrivant d'Europe, il supprime la fonction, sous prétexte d'économie, puis, peu de temps après, rétablit cette même fonction sous une autre dénomina* tion, et la fait remplir par un homme de couleur.

Encore quelques années, si la politique actuelle se continue , le gouverneur lui-même sera un créole de sang mêlé : de là à la perte de la colonie , il n'y aura qu'un pas , puisqu'elle sera entre les mains de gens qui depuis de longues années aiu*ont agi et beaucoup sacrifié en vue de l'émancipation ^

1 Le fils d'un de nos députés des colonies, jeune homme de couleur dont le voyage en France, Téducation et l'instruction avaient été payés sur la cassette particulière de l'Empereur, a écrit après le 4 septembre une brochure intitulée : // est enfin tombé ! Si , au dire de quelques-uns, les opinions politiques planent même au* dessus de la reconnaissance , je trouve que celle-ci devrait au moins savoir inspirer la pudeur.

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