CHAPITRE VI
Un peu de botanique. — Les cases des nègres. — Leurs prétentions nobiliaires. — Les cannes à sucre.
Ce doit être une chose terrible pour les mulâtres que de vivre dans ces deux alternatives : accepter au milieu d'eux le blanc qu'ils détestent, ou se voir au bout de peu de (j^ënérationç métamorphoses en nègres. Cette seconde perspective doit être surtout cruelle, quand ils peuvent constater journellement, comme dans les environs immédiats de Fort-de-France, quel est le genre de vie, quels sont les goûts et les aspirations de la race noire.
Après nous être un peu instruits, comme nous venons de le faire, sur ce qui se passe dans la capitale de le Martinique, sautons sur les petits chevaux fringants de notre belle colonie qui, je l'espère, restera longtemps encore française, et allons visiter le quartier des nègres, les sucreries et les toréts vierges de l'intérieur de l'île.
Fontaine Gueydon , à ForL-tle-Prance
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Nous longeons la rivière Madame, sorte de cours d'eau jaunâtre qui alimentait autrefois Fort-de-France, avant les bienfaits de l'amiral de Gueydon. Puis nous entrons dans une véritable forêt d'arbres gigantesques, recouverts d'un feuillage épais et nuancé depuis le vert le plus foncé, comme celui des arbres à pain, jusqu'au vert le plus tendre, comme celui des bananiers.
Tous ces arbres portent des fruits. On voit là des orangers, des citronniers, des goyaviers, des cocotiers, des avocatiers, des arbres qui produisent le mangot, la pomme cannelle et enfin la pomme cythère ; joli nom de fruit dans un pays qui est un véritable paradis terrestre, où Ton rencontre à chaque pas des mulâtresses et des serpents. Je ne parlerai ici spécialement que de deux de ces arbres, parce que leurs fruits ont des qualités vraiment précieuses.
Le premier, l'arbre à pain, a des feuilles glabres, découpées, épaisses. C'est un arbre mâle, sombre, majestueux, a mon avis, le Toi des arbres fruitiers. Notre châtaignier, qui est pourtaut si beau, ne dépasse pas l'arbre à pain comme proportions; celui-ci est infiniment plus utile et a je ne sais quoi de plus sérieux dans son
maintien génënil et dans la couleur de son feuilJa{je.
L#e fruit est rond et d'un vert un peu jaunâtre ; sa grosseur atteint celle des petits melons du Midi. L'intérieur est farineux; c'est une sorte de fëcule moins sucrée qne la patate et plus douce ^ue la pomme de terre. Ce fruit ne se mangue pas cm; on le fait généralement bouillir, et l'on peut, en effet, s'en nourrir comme farineux en çmse de pain , d'où lui vient son nom de fruit à pain«
L'autre arbre dont je veux parler, l'avocatier, n'atteint pas les proportions du précédent. Le feuillag«e, aussi plus petit, est d'un vert plus tendre. L'intérieur du tronc est jaunâtre. Em somme, cet arbre passerait inaperçu dans les jar^ dins des tropiques si son fruit, connu aux colonies sous le nom de beurre végétal, n'avait un« saveur toute particulière qui rappelle, «en effet, un pen celle du beurre.
Ce fruit, dans sa complète maturité, pourrait être comparé, covnme forme et comme grosseur, à wwe énorme poire duchesse, une poire d'exposition. Il est bran violacé. La peau s'en détache facilement comme celle d'une pèche. Le fruit ainsi dépouillé est du vert le plus tendre et le
plus délicieux à regarder que l'on puisse ima* gainer. A mesure que le couteau pénètre à l'intérieur, la matière verte se transforme-en jaune et devient tout à fait de la même couleur que le beurre le plus frais de Normandie. Ce fruit se mange comme ce dernier aliment en même temps que les œufs ou la viande, avec un assaisonnement de sel et même de poivre.
J'ai fait souvent à la Martinique un déjeuner bizarre et dont le menu eût pu paraître conçu par une imagination trop riche, si je n'avais peu à peu présenté au lecteur les divers éléments qui le composaient. J'ai dit plus haut qu'un certain arbre, appelé palétuvier, croissait en plein Océan; j'ai dit aussi que beaucoup de coquillages s'attachaient aux racines de ces arbres. En général, les coquillages de même espèce se réunissent de préférence sur les mêmes pieds. Les huîtres, principalement, font bande à part ; il en résulte que dans un restaurant de Fort-de-France, à celui qui demande une douzaine d'huîtres, on apporte une branche de palétuviers où se sont fixés ces excellents crustacés , dont une des co-> quilles est tellement encastrée dans le tronc, que l'animal lui-même semble faire partie du végétal.
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J'ai donc pu déjeuner h la Martinique avec du pain ne provenant pas d'un céréale, du beurre sorti d'un fruit réellement végétal et des huîtres qui étaient presque des fruits, frutti di mare, comme on dit en Italie, suspendus à une véritable branche d'arbre.
Mais revenons à cette forêt d'arbres fruitiers
dans laquelle nous passons à cheval. Des palissades bordent la route et, en entourant deux ou trois de ces arbres précieux, forment une petite cour carrée. Dans cette cour se trouve aussi une cabane, ou plutôt une cahute basse, noire et enfumée, faite de bambous et de pailles de cannes à sucre.
Près de cette cahute jouent deux ou trois enfants aussi maigres que nus. Un peu plus loin dorment à terre un homme et une femme, puisje me permettre de le dire? ornés de la même absence de vêtements, si, comme Fa dit Boileau, la nature embellit la beauté.
Quelques-uns tressent des petits paniers, connus à la Martinique sous le nom de paniers caraïbes, ou autrement dits, paniers de sauvages, puisque les Caraïbes étaient, comme on le sait, la race primitive que la civilisation européenne, c'est-à-dire chrétienne et laborieuse, a chassée
d'Amérique. D*autres bâillent au soleil , en man- {][eant une banane ; beaucoup nous demandent l'aumône.
« Mais, si tu as besoin, dis-je à l'un d'eux, pourquoi ne travailies-tu pas ? Il y a près d'ici beaucoup de sucreries dans lesquelles on pourrait l'employer. — Moi libre, s'écria-t-il immédiatement, mais, je dois le dire aussi, sans apparence de rancune ni de forfanterie ; moi posséder petit coin de terre, et moi content. — Eh bien, alors, si tu es content, qu'est-ce que tu veux? — Dn petit sou. » — Ceux qui ont voyagé dans la haute Egypte, ou dans l'Afrique centrale, pourront retrouver dans cette conversation l'éternel « bakchich chavaga » , que l'on entend sans cesse résonner à ses oreilles dans ce pays sauvage. ^
Je ne prétends pas que les noirs oisifs de la Martinique soient de mauvaises gens, pouvant à un moment donné nuire h la colonie. Je constate seulement qu'ils y sont d'une complète inutilité ; que leurs petites propriétés morcelées et dont le morcellement ne produit aucune richesse parce que pas une n'est cultivée, que ces petites propriétés, dis-je, se répandent là où pourrait pousser et où devrait pousser la canne a sucre.
Si je ne craignais de passer pour un alarmiste, je rappellerais à propos de ces noirs l'histoire d'Haïti et les orgies repoussantes de l'empereur Soulouque. Un pays abandonné aux nègres ne tardera pas à devenir le théâtre des scènes à la fois grotesques et sanguinaires que peuvent seuls inventer la démagogie, le despotisme d'un Caligula ou la sauvagerie africaine. Mais heureusement la Martinique et la Guadeloupe ne sont pas actuellement menacées de ces terribles fléaux.
Je dirai plus bas quel peut être le grave inconvénient de l'extension de la race noire oisive dans nos colonies des Antilles : ces hommes sont en tout cas d'un mauvais exemple pour les noirs travailleurs et les Hindous engagés dans les sucreries. Je crains aussi que la Martinique tout entière ne finisse par être trop peuplée de ces nègres et ne soit couverte de ces cases rabougries, puantes et surtout inutiles : il y a là un danger matériel moins périlleux que le danger moral dont j'ai parlé plus haut et qui provient des hommes de couleur, mais il y a un danger réel auquel il faut aussi remédier.
Comme je passais au milieu de ces petites habitations véritablement africaines, j'entendis
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un petit nègre appeler de loin son frère^ Démos* thènes. Celui-ci répondit en lançant un g[ros juron à son jeune interlocuteur qu*il décora du nom de Montmorency. Souvent, à la Martinique, résonnent aux oreilles les noms les plus ronflants et rappelant des illustrations d'époques les plus différentes, et cela non-seulement chez les nègres, mais aussi parmi les mulâtres, j'ajou* terai même, parmi les blancs.
Il y a peu de créoles, et je parle d'abord des gens tout à fait blancs, qui ne se disent issus d'une famille noble. Il leur est d'autant plus facile dé le faire accroire, que d'abord ^ malheureusement, cela est devenu facile partout, et qu'ensuite personne ne réclame aux colonies, les hommes de sang pm*ement européen formant la seule caste nobiliaire considérée réellement par tout le monde comme supérieure aux autres.
Cette abondance de noms illustres répandus à la Martinique tient aussi à plusieurs autres causes : d'abord, un grand nombre de jeunes gens appartenant à des familles réellement nobles sont venus sous l'ancien régime chercher fortune aux colonies. Beaucoup d'entre eux établirent des sucreries, achetèrent des esclaves, et pro* duisirent, comme les autres, une population
mulâtresse à laquelle plusieurs d'entre eux permirent d'usurper leurs noms. Ces noms se sont perpétues au moins de mères en fils et se trouvent ainsi appartenir à des hommes qui, s'ils ont dans les veines du sang d'anciens esclaves^^ possèdent aussi quelques parcelles de sang de grand seigneur. Cet abus de la part des gens de couleur est très-ancien. Dès l'année 1773, le gouvernement s'en était ému, et je trouve, daté du 24 juin de cette même année, un édit qui ordonne : « Toutes négresses , mulâtresses , quarteronnes, métives libres et non mariées qui feront baptiser leurs enfants, seront tenues « outré lé nom de baptême, de leur donner un surnom tiré de l'idiome africain ou de leur métier et couleur, mais qui ne pourra jamais être celui d'aucune famille blanche de la colonie. »
Gomme le nom africain déplaisait à cette population parce que, fière d'avoir été transportée en Amérique, même comme esclave, elle a toujours renié et cherché a oubUer son ancienne patrie, les enfants, dès cette époque, ont reçu des noms historiques : Romulus, Glytemnestre et taiit d'autres. Le Code Napoléon n'ayant plus parlé de cette ordonnance, les noms modernes et
européens ont peu à peu reparu. Quand un paquebot arrive à Fort-de-France , quand un gouverneur vient s*installer à la Martinique, tous les petits enfants qui naissent ces jours-là prennent le nom du paquebot ou Bien du gouverneur, et, îchose curieuse, se croient plus tard, quand ils sont arrivés à l'âge de raison , issus d'une grande famille, et parlent de leurs ancêtres. Aussi n'est-il pas rare là-bas de rencontrer un Spartacus, un Polyeucte, une Cléopàtre, un Robespierre ou un Bismarck du noir le plus foncé. Souvent Bayard se dit, a la Martinique, cousin de Nabuchodonosor, et Cicérou beau-frère de Lafayette. Ils ne sont, pour cela, ni guerriers, ni rois, ni orateurs, ni même heureusement commandants de la garde nationale ; mais nobles, ils le sont toujours.
Ce que je ne comprends pas, c'est que la loi française dispense les créoles blancs du service militaire. Ici les véritables nobles ont montré leur courage et prouvé ce qu'ils étaient; pourquoi aux colonies ne fournit- on pas aux blancs, si fiers à juste titre de la couleur de leur sang, ne leur fournit-on pas, dis-je, l'occasion d'en démontrer la valeur ?
Après avoir dépassé cette agglomér.ation d'ha-
bitations de nègres, nous traversons un magnifique pays. Mais je ne voudrais pas lasser le lecteur par de trop fréquentes descriptions de la nature. D'ailleurs, nous parviendrons plus tard à la portion la plus admirable de l'jle au point de vue pittoresque et aussi la plus intéressante au point de vue botanique, là où les forets vierges poussent dans un pays montagneux, déchiré, abrupt. — Mais, même en dehors de cette portion véritablement féerique, chaque pas que l'on fait à la Martinique modiâe le tableau de* vant lequel on s'extasiait et fait pousser une nouvelle exclamation d'enthousiasme.
Nous suivons un chemin bordé à droite par une montagne toute couverte d'arbres gigantesques, bordé à gauche par un précipice au fond duquel coule la rivière Madame, semblable à un torrent dont les cascades et les petits lacs se laissent apercevoir à travers des feuillages de cent espèces différentes; puis, enfin, nous arrivons à la portion cultivée, à la partie véritablement coloniale, aux plantation» de cannes à sucre.
Pour beaucoup de personnes et pour les habitants de la Martinique en particuUer, ces plantations de. cannes forment la partie non-s<eule-
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ment intéressante, ceci, j'en conviens , mais Teritablement bdle de la colonie. Un guide, pris à la Martinique et dans les Antilles en gé» nérâl, ne mènera jamais le touriste à tel point plus ou moins pittoresque, dans telle partie recouverte d'une plus ou moins belle végétation , mais à une première plantation de cannes, puis à une seconde, puis à une troisième, comme si elles ne se ressemblaient pas toutes. Quant à moi, au contraire, je pourrais dire des champs de cannes ce que Fontenelle disait des mou* tons : Je ne les aime que lorsqu'ils sont à moi. — Il y a des gens, dit Joubert, qui ne contempleront jamais dans la nature qu'une addition de revenus. Mais revenons aux cannes à sucre.
Je n'ai pas besoin de décrire la canne à sucre ; qui n'en a jamais vu ou même goûté? C'est un roseau possédant des nœuds de distance en distance assez semblables à ceux du bambou. La moelle d'où l'on extrait le jus par la pression est entourée d'une écorce assez dure, laquelle, une fois sortie de^ presses, prend le nom de bagasse. La canne est surmontée d'une sorte de plumet, composé de sept ou huit feuilles vertes allongées. Après la maturité, une fleur blanchâtre^ appelée
flèche^ pousse au milieu de ces feuilles et indique que la canne, ne devant plus grossir, est bonne à couper.
On peut planter la canne de trois manières ditTérentes : soit en la couchant horizontalement à quelques centimètres au-dessous du sol : chaque nœud produit alors une nouvelle canne. Un champ planté ainsi offre une belle apparence. Les cannes poussent très-droites et parallèlement les unes aux autres ; mais ce mode , très-employé en Egypte, n'est probablement pas le meilleur, car les planteurs y ont renoncé dans les Antilles.
On peut aussi séparer chaque nœud et les planter à égale distance, ou bien faire çà et là des trous en terre assez profonds et jeter péleméle dans chacun de ces trous un certain nombre de nœuds séparés. C'est ce dernier mode qui est employé maintenant dans les Antilles.
La consommation du sucre est telle, à présent, que tout sucre fabriqué est facilement écoulé. Ce n'est donc jamais par manque de placement ou même par des retards dans les éi^oulements de la matière fabriquée, que de nombreux plan* teurs se sont ruinés depuis quelques années dans les sucreries. La véritable raison est celle-ci : il
y a des pays dont la terre est tellement spéciale à la fabrication du sucre, pays où justement l'esclavage s*est maintenu jusqu'à nos jours, ou dans lesquels la main-d'œuvre est si peu chère, qu'ils maintiennent le taux du marché à un prix relativement très-bas. Je ne parle pas des sucres de betterave européens, qui ont aussi largement contribué à diminuer le cours du marché. Là où la main-d'œuvre coûte plus cher et où la terre n'a pas la même fertilité, les propriétaires gagnent peu ou même ^ ruinent.
Pour prouver à quel point le rendement de la canne à sucre peut varier suivant les différents climats, je citerai deux pays extrêmes que j'ai vus, rÉgyptè et l'île de Cuba.
Or, il y a peut-être dans le monde des contrées où l'on ait essayé de faire des plantations de cannes à sucre et qui soient, ou -plus avantageuses encore que l'île de Cuba, ou moins avantageuses que l'Egypte, pour la culture de ce roseau.
Dans l'île de Cuba, la main-d'œuvre ne se paye pas, puisque l'esclavage existe encore; mais, bien que cette considération ait un grand poids sur le taux du marché, laissons-la de côté et ne parlons que de la fertilité de la terre. Cette terre
ne se fatigue jamais de produire la canne à sucre ; on ne connatt que cette culture dans la plus grande partte de l'ile, appelée à juste titre la reine des Antilles; j'ai tu des champs qui n'avaient jamais produit que des cannes depuis quatre-vingts et cent ans, et dont la fertilité ne semblait pas devoir diminuer de longtemps. De plus, le champ, une fois planté, n'a besoin ni de labourage, ni de fumier, ni denonvelles semences, pendant dix ans. On récolte simplement la canne en la coupant près d'un nôçud au ras de terre, et de ces nœuds partent. Tannée suivante, de nouveaux rejetons qui donnent lien à une nouvelle récolte. De plus, comme la terre n'a pas besoin d'engrais, la bagasse qui sort de la presse est jetée dans les fourneaux de la machine et suffit seule pour la faire marcher ; on ne brûle jamais de charbon dans les sucreries de l'ile de Cuba. Les feuilles vertes qui poussent au sommet des cimes ont aussi leur utilité; elles nourrissent les bœufs travailleurs. Il résulte de tout ceci que dans l'ile de Cuba, la machine une fois achetée, les esclaves une fois attachés à la sucrerie, et le champ une fois semé, en dehors de la nourriture des esclaves, le propriétaire n'a plus une seule dépense à faire pendant dix ans. La canne nourrit
ses bœu£i, la canne alimente sa machine^ le champ (le canne n'a besoin d'être ni fumé, ni replante ; donc tout est bénéfice.
En Égfypte, au contraire, la canne doit être replantée après chaque récolte; il est nécessaire de rejeter la basasse dans les champs, pour fumer la terre et renouveler sa fertilité.
Il est donc besoin de s'approvisionner de charbon ; de plus , la main-d'œuvre se paye assez cher, et les chameaux que l'on emploie ne se contentent pas pour leur nourriture des feuilles vertes qui surmontent les cannes ; aussi plusieurs usines du vice-roi ont-elles cessé de fonctionner, et je doute qu'aucune d'elles produise jamais des résultats satisfaisants.
La Martinique tient le milieu entre l'île de Cuba et l'Egypte. Les cannes une fois plantées peuvent produire pendant quatre ou cinq ans;, une partie de la baguasse sert à alimenter la machine, et les bœufs se contentent de la même nourriture que ceux de Tile de Cuba.
Ce qui a ruiné une grande partie des proprié* taires de la Martinique et en général des colonies françaises, c'est que la nécessité des établissements de nouvelles machines, établissements qui entraînaient le versement d'un immense capital.
a coïncidé^ à quelques années près, avec Tabolilion de Fesclavage.
Je le répète encore, il fallait abolir resclavage, mais il fallait l'abolir petit à petit et surtout pas à ce moment-là. On a été surpris par le décret du mois de mars 1848, c'est-à-dire justement à Tépoque de la récolte (ce qui prouve combien les gouvernements improvisés connaissent les questions qu'ils décident et réfléchissent leurs actes) , on a été surpris, dis-je, par le décret qui abolissait l'esclavage, sans préambules et sans commentaires. Les propriétaires réclamèrent, bien entendu, suppliant le gouvernement de retarder jusqu'au mois de juillet l'exécution d'une pareille innovation ; il fallait au moins sauver cette récolte.
On daigna reconnaître à Paris que cette décision avait été prise à un moment inopportun, et, tout en affirmant le principe de l'abolition, on en recula l'application jusqu'au mois de juillet; mais on peut s'imaginer, après la commotion qu'avait produite une pareille nouvelle, si les propriétaires purent réunir un noyau suffisant de travailleurs; la récolte fut en grande partie perdue, et je renvoie aux statistiques de. cette époque les personnes qui voudraient s'instruire sur les pertes qu'occasionna, dans les années qui
suivirent, une mesure prise si inconsidérément '. Il faut ajouter aussi que les créoles habitant les îles françaises, ne se doutant nullement de ce qui les menaçait, avaient la légèreté de dépenser chaque année leurs immenses revenus et n'avaient pour la plupart aucune réserve sulHsante pour remédier à un revers imprévu de la fortune *.
Quelques propriétaires ont pu traverser la crise sans spmbrer; mais beaucoup, après avoir dépensé environ un million ou douze cent mille francs pour établir leur usine, ont fait faillite et ont été obligés de vendre leur matériel cent cinquante ou deux cent mille francs.
Quelques-uns des nouveaux acquéreurs, malgré l'exiguKté relative du capital engagé pour
> En 1845, les colonies avaient produit 102,000,000 de kilogrammes de sucre.
Elles ne produisirent :
En 1848 que 63,000,000 kilog.
En 1849 — 56,000,000 — En 1850 — 40,000,000 —
* Cette manière d*açir s*est perpétuée jusqu'à aujourd'hui chez presque tous les propriétaires, et, notamment à l'île de Cuba, beaucoup de fabricants de sucre voulant conserver leur usine sont obligés, vu l'état politique de cette colonie espagnole, de liquider quelque autre de leurs propriétés.
fO AUX ANTILLES.
fonder la sucrerie, ont dû fermer leur usine* Qu'on évalue alors quelles ont été les pertes de ceux qui avaient devant eux un capital suffisant pour faire face aux grandes dépenses qu'exigeaient les nouvelles inventions et à la perte matérielle occasionnée par les prétendus humanitaires français.