CHAPITRE VIL
Banque coloniale. — Les eng^ag^ës volontaires. — Un jury colonîaL — Quelques aperçus de réforme.
Plusieurs circonstances ont, sinon sauv^ la colonie au moment de toutes tes innovations, du moins ont maintenu le commerce à un niveau suffisant pour que l'ile ne fût pas complètement abandonnée des planteurs européens.
La première a été le grand nombre de traités passés entre les propriétaires de terrains et les nouveaux acquéreurs d'urnes. Les propriétaires de terrain, généralement créoles de couleur, esclaves noirs *affraDchis ou planteurs blancs ruinés qui, après avoir payé toutes leurs dettes, possédaient encore quelques lopins de terre ; les propriétaires, dis-je, continuèrent quelque temps à cultiver la canne à sucre. Us envoyaient leur récolte à Tusine, et les nouveaux acquéreurs leur payaient leur matière première à raison de cinq pour cent sur le prix du sucre fabriqué.
La seconde circonstance favorable a été la fondation de banques par actions. Après avoir décrété l'abolition de l'esclavage, le gouvernement de la République soumit aux députés la question des indemnités à allouer aux propriétaires. Ces malheureux furent de nouveau frus« très. A l'époque de cette révolution, tout esclave coûtait de quinze à dix-huit cents francs; or, aucune indemnité ne s'éleva au-dessus de quatre cents francs. Déplus, comme les esclaves, regardés comme ineubles sous les rois, s'étaient trouvés, grâce au Gode civil, immeubles par destination, ils ne pouvaient pas être saisis pour les dettes de leurs propriétaires ; l'indemnité, au contraire, pouvait être saisie ^et, a cause de ces temps de crise, diminuait beaucoup encore de valeur. C'est alors que les créoles propriétaires eurent l'idée de se soutenir mutuellement.
Ils fondèrent une banque en* versant tous dans une bourse commune une partie des indemnités qui leur avaient été allouées; banque qui devait servir à venir en aide aux propriétaires éprouvant momentanément des embarras pécuniaires, et les empêcher de voir le reste de leurs indemnités saisi.
C'est ainsi qu'ont été fondées les banques
coloniales qui fonctionnent encore aujourd'hui.
Mais en tête des circonstances qui ont contribué à sauver momentanément la colonie, il iaut placer la loi des engagements volontaires et l'immigration indienne.
L'esclavage une fois aboli, et les esclaves de« venant les sauvages et surtout les paresseux que j'ai présentés au lecteur, il fallait, coûte que coûte et avant tout, des bras pour faire marcher les usines. Les blancs n'arrivant pas d'Europe, il a bien fallu encore avoir recours aux noirs; or, les noirs ne voulant pas travailler, on a appliqué dans toute son extension ce qui était connu autrefois, mais très-sagement réglementé, sous le nom d'engagements volontaires.
Ces engagements, permis de tous temps pour remédier aux inconvénients résultant du manque de bras, surtout dans les commencements de la colonie, avaient entraîné beaucoup d'abus : certains propriétaires préféraient verser une solde journalière qu'une somme importante , pour l'achat de beaucoup d'esclaves; et puis, comme ces engagés ne leur représentaient pas un capital, ils les foisaient travailler outre mesure et s'en tenaient, pour les SQins à leur donner, au strict règlement. Beaucoup d'ordonnances étaient
venues alléger le sort .de ces malheureux. Par suite d'un ëdit du 3 août 1707, exigeant que tous ces engagés fussent âgés de dix-huit ans au moins et de quarante ans au plus, ces gens savaient au moins à quoi ils s'engageaient et pouvaient réellement être appelés des engagés volontaires.
Aujourd'hui, c'est bien différent : beaucoup de ces engagements sont pris, il est vrai, volontairement par des noirs réduits à la plus extrême misère; mais, la plupart du temps, les choses, se passent comme il suit : des sortes de courtiers, les mêmes qiii faisaient autrefois la traite des esclaves, profitent de l'état d'ivresse ou provoquent même cet état chez tel individu^ et lui font signer un engagement de trois, cinq ou sept ans y sans que celui-ci en ait conscience.
Ces courtiers d'un nouveau genre parcour rent le monde entier, surtout l'Inde anglaise et quelque peu la Chine, enivrent de vin ou de promesses des hommes de tous les pays et de toutes les couleurs, abusent surtout, il faut bien le dire, de l'ignorance des adolescents auxquels ils promettent la fortune dans les colonies fran* çaises, quelquefois même de l'inconscience des enfants, et reviennent dans ces colonies, suivis,
non pas d'esclaves, car les hommes qu'ils ramènent ont positivement signe leurs engagements sur des papiers tenus parfaitement en règle , mais suivis de pauvres diables qui se leurrent d'aborder à une véritable terre promise et qui, une fois à terre, se trouveront bel et bien entre les mains de tel planteur à la propriété duquel ils seront attachés et d'où ils me pourront fuir sans s'exposer aux répressions de la loi.
Encore une fois, je ne défends pas l'esclavage ; je trouve cette ancienne institution antisociale, antichrétienne, antihumaine; mais, je le répète, ceux qui, en abolissant l'esclavage, ont porté un coup aux colonies dont elles ne se re** lèveront peut-être pas, auraient dû fonder une institution pouvant Boiire fructifier la colonie et assurant en même temps le bien-être des employés dans les sucreries. Or, il faut avoir visité une sucrerie dans nos colonies françaises, pour juger combien les travailleurs y sont malheureux. Il est vrai qu'ils ne sont pa$ esclaves, mais, franchement, sont-ils libres , puisqu'une fois engagés, et la plupart du temps malgré eux, ils né peuvent partir?
On objectera qu'ils sont payés par tant de journées de travail; qu'ils reçoivent d'avance
une prime de cinquante francs par année cl*engagement; mais en dehors de ces minces bénéfices, comme ils ne représentent aucun capital, quelle économie ne fera pas le planteur sur leur logement et sur leur nourriture ! s'ils sont malades, qui les soignera?
Autrefois, dans chaque sucrerie, était un hôpital; un médecin français était attaché à cet hôpital, et il répondait presque sur ses honoraires de la vie des esclaves. A présent, quand il s'agit des engagés volontaires, naturellement tout est économie. A quoi bon un hôpital, à quoi bon un médecin? De plus, toutes les répressions se traduisant par une diminution de solde, à quelle misère ces pauvres gens ne tardent-ils pas à être réduits! Cependant, s'ils s'échappent, ils seront poursuivis par l'autorité et passibles de prison. De plus, venant de* tous les pays du monde, parlant des langues différentes, professant des religions différentes, ces gens se jalousent et parfois se haïssent.
Le malheur qui leur est commun les réunit quelquefois, et alors il se fait parmi eux des accouplements entre races si différentes, qu'il est impossible de reconnaître, dans les enfants qui en résultent, ni un type, ni même une couleur
accusée. Il se fait là un mélange sordide de toutes les extractions humaines leâ plus éloignées précédemment et les plus différentes. Les pauvres innocents qui naissent ainsi ne seront jamais d'aucune race, d*aucun pays, et pour dire toute la vérité, d'aucune famille. Ils appartiendront seulement à la misère et peut-être un jour au crime. Sera-ce bien leur faute?
Rien n'est triste , je dirai même lugubre , comme l'aspect actuel d'une de ces sucreries. A côté de la maison du blanc sont bâties les cases qui servaient autrefois de demeure aux esclaves. Ces cases étaient disposées suivant la mode africaine pour des esclaves exclusivement africains ; de plus, elles étaient soignées parce que leurs habitants eux-mêmes faisaient partie de la propriété. On y voit à présent des gens de toutes les races, dont les habitudes par conséquent sont très-différentes, et qui se trouvent par la nécessité soumis à la même règle, condamnés aux mêmes travaux, attachés à la même maison dans un pays qui leur est étranger à tous.
Ici, dans une chambre sale et basse, se trouve un petit autel élevé à Bouddha par huit ou dix Chinois; plus loin est un temple hindou, et quel temple! élevé k Brahma; puis, plus loin encore,
on aperçoit des idoles africaines. Je renonce à décrire l'intérieur de ces taudis à peine suffisants pour les sauvages du centre de l'Afrique, et que les pauvres Hindous ou les pauvres Chinois tâchent d'arranger à leur manière.
Sans doute, j'ai plaint de tout mon cœur les esclaves que je voyais travailler dans l'île de ' Cuba; mais, en considérant leur physionomie, en les entendant chanter et rire, en voyant leur bonne mine, je ne pouvais m'empécher de me dire : Sauf de la liberté, ces gens-là ne sont privés de rien; tandis qu'aux colonies françaises, dans les sucreries dont je parle, j'étais tenté de me dire : Si ce n'est de la liberté, et encore quelle liberté possèdent-ils? ces gens-là sont privés de tout.
Demanderait-on aux engagés volontaires s'ils voudraient être esclaves, ils répondraient que non, et ils auraient raison de parler ainsi, car on ne doit pas abdiquer volontairement sa dignité d'homme libre ' ; mais ils conviendraient comme moi qu'ils sont plus malheureux que ne l'étaient autrefois les esclaves. Et ceux qui, sans toutes
* On pourrait cependant rassembler beaucoup d'exemples d'eng^agés volontaires demandant à servir dans les anciennes conditions.
ces innovations, n'auraient jamais connu ni l'Amérique, ni la servitude ! Je me suis adjoint, pendant mon voyage, avec la permission de son maître, bien entendu, un Hindou arraché à sa patrie dans un âge tellement tendre qu'il ne se souvenait plus même du nom de son village et qu'il savait à peine quelques mots de sa langue natale.
Je l'emmenai avec moi pendant toute ma tournée dans les Antilles; pendant mon séjour à Cuba, un créole espagnol voulut me l'acheter comme esclave. — Je répondis naturellement que je ne voulais pas le vendre, d'abord parce que cet acte révolterait ma conscience et ensuite parce que je perdrais par le fait même ma qualité de Français. Pour me séduire, cet Espagnol m'assura que la loi de Cuba serait contre le pauvre Hindou, que tout le monde ignorerait cette vente, et m'offrit cinq mille francs de mon domestiqué.
Voilà un genre de commerce auquel les gens sans foi ni loi pourraient actuellement se livrer. Quand je ramenai ce jeune homme à la Martinique, suivant les désirs de son maître, il eût fallu voir ses pleurs et son désespoir ; et cependant, si je l'eusse renvoyé dans l'Inde, qui l'eût reconnu ou adopté?
iOO AUX ANTILLES.
Voilà une liistoire entre mille de ces malheureux dont les mêmes humanitaires qui ont décrété de France l'abolition deTesclavage ne s'occupent pas et ne s'occuperont jamais, sous le seul prétexte que ces pauvres gens portent actuellement le nom dUengagés volontaires. Établissons les principes, disent-ils. On dirait que le reste leur importe peu. Voilà cependant, mises au jour, les conséquences amenées par l'application de ces fameux principes soi-disant humanitaires, rêves d'utopistes ou d'ignorants!
Autrefois, un esclave mort était porté à sa dernière demeure avec un certain cérémonial.
L'enterrement devait se faire pendant le jour, et un archer du roi était désigné pour suivre le convoi funèbre ', tandis qu'actuellement cette cérémonie est une des plus déchirantes que l'on puisse voir.
J'ai été témoin, dans une sucrerie, d'un enterrement hindou. Tous ceux qui appartenaient à la race du défunt suivaient le corps et se conformaient ponctuellement au rit de leur religion et aux habitudes de leur patrie. Au lieu de toucher de compassion leurs compagnons d'infor-
' Ordonnance du 28 juin 1785.
tune, ils excitaient leur curiosité et même presque leur moquerie.
Ces Hindous au type si beau, au regard si fier, d'une race si noble, échoués en Amérique, j'aime mieux dire, par un effet du hasard, victimes à la fois de tant de choses et de tant de combinaisons humaines qui leur étaient absolument étrangères ; ces pauvres Hindous souffrant ainsi loin de leur patrie, hélas! et sur une terre française ! mourant de leurs souffrances physiques , ou plutôt de leur exil lui-même, suivis à leur dernière demeure par le petit noyau de leurs compatriotes dont on pouvait voir petit à petit diminuer et s'éteindre le nombre, ces pauvres Hindous, ce triste cortège, je l'avoue franchement, m'ont arraché des larmes !
On peut trouver aussi dans les sucreries françaises des journaliers. Généralement ce sont d'anciens habitants de la Martinique, que l'extrême misère réduit à accepter ce dur travail, ou d'anciens engagés qui, une fois libérés, ne })euvent pas se procurer d'autre occupation lucrative. Ces travailleurs ne peuvent cependant pas fournir moins de vingt-six jours de travail. S'ils quittaient la sucrerie avant ce délai, ils seraient aussi passibles des répressions de la loi.
On ne leur doit aucune prime d'engagement, et on les paye, suivant leurs capacités, de un à deux francs par jour.
Étrange destinée de cette immense Amérique, ou pour parler plus vrai, de cette portion de l'Amérique où la race primitive a entièrement disparu, et qui a servi de rendez-vous a des représentants de toutes les parties du monde, les uns pour y devenir esclaves, ou pis encore, comme nous venons de le voir, les autres pour être souverains plus absolus que jamais grand seigneur ne Ta jamais été en Europe !
C'est à cause de cette agglomération bizarre de races différentes, à cause aussi du caractère particulier des Européens, et principalement des Français, qui émigrent au nouveau monde, qu'il est erroné de faire appliquer dans les colonies les lois strictes qui sont votées et promulguées en Europe. C'est cependant ce qui a lieu dans nos colonies françaises; d'abord, il est fort difficile que Ton connaisse exactement en Europe quels sont les besoins les plus urgents des colonies, quelles sont leurs aspirations; et surtout dans ces temps qu'on est convenu d'appeler de réformes sociales, . qui sait si les colons, si les créoles, et surtout si le bas peuple, dans ces
colonies, sont parvenus à un degré d'instruction , (l'honnêteté suffisant pour être dignes de ces réformes nouvellement appliquées dans les métropoles européennes ?
Quand deux peuples vivent sous des climats (lifiGérentSy sur des terres de fertilité et de productions différentes, ces peuples doivent différer parleurs mœurs, leurs aspirations, leur genre de vie, leur organisation, leurs lois, je dirais presque, leur honnêteté, si, en cette matière, il était possible d'accepter des degrés et de reculer plus ou moins la barrière qni en marque irrévocablement la limite.
Je le répète encore, les lois qui régissent les colonies ne devraient pas être rédigées en France, par des Français qui n'ont jamais quitté l'Europe. On a déjà vu ce qu'a produit l'abolition de l'esclavage, de la manière que cette innovation a été votée et appliquée. Le suffrage universel, tel qu'il est établi en France, pratiqué dans les colonies, serait une parodie fort amusante, s'il n'était une arme terrible placée entre les mains, je ne dis pas des ennemis du progrès, je craindrais de n'être ni cru, ni apprécié, mais des ennemis de la France.
Je ne parle pas de beaucoup d'autres insti*
lOV AUX ANTILLES.
tutions, celle du jury, par exemple, qui rlevient une véritable boufFonnerie quand cette assemblée est par hasard exclusivement composée de nègres. L'un d'eux, nommé Épaminondas, et que je connaissais par hasard, fut juré pendant mon séjour à la Martinique. Il me disait avec sa manière pittoresque et naïve de parler le français : « Moi été, monsieur, aujoud'hui, dans péplexité teiible, moi avoi à juger assassin, et assassin été ti ami à moi. »
Ce n'est pas que je reproché à ce brave homme d'être l'ami d'un assassin ; il peut s'en trouver d'honnête; mais ce qui singularisait, ce me semble, son caractère, c'était de pousser l'amitié assez loin pour hésiter à condamner un homme convaincu du plus atroce assassinat ; et cependant Épaminondas n'était pas le premier venu; il avait terminé son instruction primaire chez les Maristes de Fort-de-France. Épaminondas était certainement une sommité à côté de Sully, de Néron et d'Artaxerxès, qui étaient aussi jurés en même temps que lui et qui étaient décidés à suivre ses conseils.
J'ai dit qu'à la Martinique les élections étaient toujours une question de couleur de peau ; je crains que les décisions du jury ne soient
aussi quelque peu influencées par la même raison.
Pour montrer à ^uel point les nègres sont en général (le bons, mais de grands enfants, qu'on ne peut vraiment pas assimiler à la race blanche, je citerai encore une élection qui eut lieu à la Guadeloupe et dont j'ai connu le héros. Il s'agissait de nommer un conseiller général dans un canton placé au milieu de beaucoup de sucreries. Les hommes de sang mêlé, devenus libres et habitant les grandes villes, étaient par hasard en minorité dans ce canton. La liste électorale ne comprenait exclusivement que des nègres; or, comme je l'ai dit plus haut, les nègres ont une peur atroce du suffrage universel; ils s'en méfient comme d'un engagement volontaire. Au premier tour de scrutin personne ne vota. Le dimanche suivant, comme l'urne était encore vide a quatre heures du soir, un propriétaire rencontra neuf de ses employés et les engagea à voter. Ceux-ci refusèrent. Alors, usant de son autorité : «C'est trop fort, marauds! leur crie-t-il, en les frappant du pied ailleurs qu'à la figure; allez donc voter, je le veux ! » Et éclatant de rire à la vue de leur piteuse mine, il ajouta : « Et surtout votez pour moi. n Le lendemain, ce propagateur électoral
d^un nouveau genre était nommé conseiller général, à son grand ébahissement, à l'unanimité de neuf électeurs, les mêmes qui avaient reçu la veille un ordre si péremptoire de se rendre à Turne électorale.
De tout ce que j'ai écrit jusqu'à présent, il résulte, ce me semble, que des réformes les plus urgentes doivent être appliquées dans l'organisation de nos colonies des Petites Antilles, si nous ne voulons pas les perdre. Les principales plaies qu'il faut guérir sont :
1* Lois coloniales votées en France par des personnes non compétentes et mal renseignées ;
2° Lois françaises promulguées aux colonies et dont l'application est impossible, ridicule ou nuisible ;
3* Lutte sourde et constante de la population de couleur contre la population blanche en vue de l'indépendance.
Quand les Haïtiens révoltés se sont affranchis ^ de la domination française, la première loi promulguée a été celle-ci : Défense absolue à tout Européen et même a tout homme blanc de posséder quoi que ce soit sur le territoire de la République. Retourner cette loi, ei^oprier en quelque sorte les personnes de couleur, en leur
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donnant une indemnité, bien entendu, ce serait peut-être le seul moyen d'éviter bien du mal; mais comme ces mesures absolues, les seules qui aient jamais produit de grandes choses, seraient traitées d'injustes dans les temps où nous sommes, il faut en trouver d'autres.
Pour guérir les trois plaies, j'établirais en France une sorte de chambre coloniale composée de gens compétents et chargée , soit de gouverner directement les colonies, soit, en appliquant un autre système, de contrôler, dans l'intérêt de la métropole, les décisions qui seraient prises dans les colonies par un gouvernement local.
J'étendrais ou je diminuerais les pouvoirs des gouverneurs. Ces malheureux sont placés actuellement dans une situation très-fausse. D'un côté ils reçoivent de France des lois toutes ' faites auxquelles ils doivent obéir, d'un autre côté ils peuvent légalement contrôler ces lois et les approprier un peu à leur gré aux intérêts coloniaux. Cette organisation, ce me semble, les place sous une dépendance nuisible et leur ac« corde tout à la fois un pouvoir trop, arbitraire.
Si l'on décidait d'établir un gouvernement colonial, je voudrais, ou bien voir les membres
de ce g[ouvernement nommés par la métropole, ou bien, si Ton établit qu'ils devront être nommés par la colonie, voir électeurs et éligibles désignés exclusivement parmi les blancs.
Une pareille organisation serait non-seulement possible, mais juste. Nous avons vu que le suffrage universel était exclusivement entre les mains des hommes de couleur; si la France devait leur liberté, bien qu'ils fussent restés ses ennemis, la France avait aussi le devoir de ne pas aliéner son droit de gouvernement en leur faveur. D'ailleurs, les gros industriels du pays étant encore heureusement presque tous des blancs, ayant par conséquent entre leurs mains la fortune de la colonie, son avenir et le bénéfice que la métropole peut en tirer, il serait juste qu'ils conservassent la direction de ces colonies.
Je supprimerais, bien entendu, les députations de la Martinique et de la Guadeloupe, et cela pour deux causes : d'abord, parce que les dépûtes sont nommés par un nombre dérisoire d'électeurs, et ensuite, parce que, nommés par les hommes de couleur, c'est-à-dire par les ennemis des intérêts français, ces députés ne peuvent qu'induire la Chambre en erreur sur les véritables besoins des colonies et être de véri-
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tables instrumeats agissant au sein même de la métropole en vue de l'indépendance coloniale.
Je favoriserais de tout mon pouvoir l'émigration des blancs à la Martinique et à la Guadeloupe. Ces blancs arriveraient peut-être en plus grand nombre qu'on ne le pense. Sans doute, l'abolition du droit d'aînesse a enrayé l'émigration de nombreux cadets de famille actifs, intelligents et instruits; sans doute, l'apathie des petits rentiers français qui se contentent de leurs minimes revenus et qui, au lieu de tenter fortune aux colonies, vont toucher chaque mois une somme insuffisante pour leur subsistance; êtres absolument inutiles pour leur patrie et leurs concitoyens; cette apathie paresseuse pourrait sembler faire obstacle à l'accroissement de la population blanche dans nos colonies. Mais la preuve qu'on pourrait donner du contraire est le fait de l'émigration au Venezuela.
Cette républi(|ue du Sud fait de séduisantes promesses aux Européens qu'elle appelle. Or, ces promesses ne sont pas toujours rigoureusement tenues ; de plus, des nations européennes s'opposent à l'émigration de leurs sujets dans ce
pays; notre patrie, notamment, retire la qua-
litti (le Français à ceux qui se reudent au Venezuela comme ëmigrants ', et cependant que de blancs débarquent chaque année dans cette république! En 1875, par exemple» on peut évaluer à quatre mille le nombre d'Européens qui, séduits par les promesses de Tancien g[ouvernement, ont débarqué au Venezuela.
 quel chiffre pourrait-on dès lors évaluer l'immigration martiniquaise si les blancs, et en particulier les Français, n'ayant pas à craindre de perdre leur qualité de Français, étaient assurés de trouver en arrivant au moins du travail avec l'espérance d'acquérir plus tard une position indépendante I
Je ferais en sorte que les propriétaires d'usines prissent de préférence à leur service ces émigrants européens. La terre est maintenant assez défrichée pour que nos compatriotes puissent travailler sous un pareil climat.
Enfin, j'étabUrais des lois sévères pour protéger les engagés volontaires contre les maîtres négligents. Gomme je l'ai dit plus haut, ces en-
' Cette mesure a dû être prise à cause de la quantité de Français qui, ayant émigré au Venezuela et n*ayant pas récolté l'arguent qu'ils espéraient, demandaient à être ramenés en France aux frais de l'État.
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gagés volontaires ne représentant pas un capital, il faudrait des règlements bien autrement sévères que ceux du Gode noir pour venir en aide à ces malheureux. Il faudrait, bien entendu, pour être justes, que ces règlements exigeassent d'un autre côté un travail sérieux et opiniâtre de rengagé volontaire. Je créerais des hôpitaux de l'État pour recevoir les travailleurs malades qui, malgré les règlements, seraient abandonnés de leurs maîtres.
Ces mesures, sans doute, pourraient avoir pour résultat de créer entre le maître et les travailleurs une séparation complète, presque une hostilité ; mais peu à peu, quand les blancs seraient arrivés en très-grand nombre, nos colonies des Antilles deiviendraient d'autres Frances transatlantiques, et alors on verrait maîtres et travailleurs, agissant dans un même but, ne connaissant de la politique que l'intérêt françaij, s'entr'aider mutuellement et donner à la colonie une prospérité qu'elle n'aurait jamais connue.
D'aiUeurs, qu'on ne s'y trompe pas, si des l'éformes complètes ne sont pas apportées, et dans ^n bref délai, dans: notre système colonial, on sera bientôt terriblement embarrassé pour se procurer des bras dans les Antilles françaises.
Les Hindous rapatriés se plaignent d^aToir été trompés ; certains abus se sont commis dernièrement à la Guadeloupe, et Ton a dû condamner tel propriétaire en cour d'assises pour avoir frappé un Hindou comme s*il était un véritable esclave. Que l'Angleterre s'en émeuve, et elle le fera^ qu'elle interdise l'émigration de ses sujets asiatiques aux Antilles et les engagements soidisant volontaires : comment marcheront les sucreries? Le mal peut fondre sur les colonies d'un jour a l'autre ; tâchons d'y avoir remédié avant qu'il se produise.
Mais des noirs et de la population mulâtresse, me dira-t-on certainement , qu'en ferez*vous au milieu de toutes ces réformes ? J'établirai ailleurs qu'il est de toute nécessité de faire peu à peu disparaître les noirs, et qu'un péril plus grand enr core que la perte de nos colonies doit nous faire regarder cette uîeSHte comme absolument nécessaire.
Pour arriver a ce but, j'eniploierais toutes les ressources et j'userais de toute influence pour pousser au Sénégal ou en Haïti , république nègre indépendante, au moins les noirs non travailleurs, les habitants des cases dont- j'ai parlé précédemment. Outre que cette mesure est
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nécessaire^ serait-elle injuste? Nous avons trouvé cette population gémissant dans le centre de l'Afrique sous le plus dur esclavage, nous l'avons placée d'abord sous la puissance d'un maître intelligent et, je fais en sorte de le répéter, presque toujours compatissant et bon ; nous l'avons ensuite affranchie et mise à même d'amasser quelque argent. En rendant les nègres soit au Sénégal, terre française où ils seront sûrs de conserver la liberté, soit a la république d'Haïti, où. leurs frères se sont affranchis même de la protection européenne, nous n'agirions pas , ce me semble, contre la justice, ni même contre la charité.
Une fois les noirs disparus , la population mulâtresse s'accroîtrait beaucoup moins, et qui sait même si elle ne s'évanouirait pas à la longue en se confondant avec les blancs ?
Et puis, après l'application des réformes dont j'ai parlé, au milieu de la nombreuse population blanche qui habiterait la Martinique et la Guadeloupe, les mulâtres sentiraient leur impuissance et renonceraient à tous efforts en vue de l'indépendance. Peut-être même, ne voyant plus à leurs côtés les noirs qui leur rappellent sans cesse leur origine, peut-être leur haine contre les
blancs parviendrait à s'éteindre; et il ne resterait plus rien de ces deux cauchemars du passé qui se sont appelés la traite des nègres et Tesclayage : misères à la vérité mal connues, mal jugées en Europe et surtout abrogées d'une Façon bien légère, mais misères qui ont cependant été la cause d'abus tels et trop nombreux ^ bien que rares, pour qu'elles ne soient pas à jamais flétries par les générations à venir.