CHAPITRE Vin
Le chemin du Garbet. — Le ti%onocéphale fer de lance. — Le spectacle de la nuit dans une fbrét tropicale.
Après avoir dépassé la région des cannes à sucre, quand on continue sa marche vers les monts du Garbet, le pays que l'on traverse devient de plus en plus accidenté. La route qui mène à la ville de Saint-Pierre, centre commercial et industriel de la Martinique, va toujours en montant ; la chaleur diminue à mesure que l'on s'élève, et devient supportable. Nous traversons encore quelques ag^glomérations de cases nègres entourées d'arbres à fruit ou à parfum. Ils diffèrent un peu de ceux que j'ai décrits précédemment : ou voit là des vanilliers, des cannelliers, des patchoulis, puis, en quantité prodigieuse, des bananiers et des orangers. Les fruits de ces derniers arbres surtout poussent en si grand nombre qu'on en débite neuf ou dix pour un sou malgré leur qualité , l'abondance de leur jus et l'excellence de leur saveur.
A droite et à gauche, le voyageur aperçoit quelques plantes sauvages très-communes dans les forêts tropicales ; des fougères arborescentes étendent leurs branches vertes au-dessus de la route et la protègent contre les rayons du soleil ; peu à peu, on se sent approcher de la partie vierge de l'île, de ces portions inexplorées de la colonie martiniquaise, où la nature, a Taide de trois grands éléments de fécondation végétale, terre grasse, chaleur, humidité, a réuni dans un rayon relativement restreint toutes les plus majestueuses et les plus délicates productions de son génie créateur.
Quand l'observateur part de la mer pour se rendre au sommet des monts du Garbet, il voit s'échelonner, à mesure qu'il s'élève, les parties les plus nobles de l'île, soit par elles-mêmes, soit par leurs habitants, soit par leur production. Tout en bas, à Fort-de-France, s'agite la population mulâtresse mêlée aux colons blancs, ensemble peu avantageux, tant pour la colonie que pour la métropole, ensemble sans utilité, sans avenir, sans moralité.
Au-dessus se trouvent les nègres inoccupés ; échelon à la vérité aussi inutile que le précédent, mais, à mon avis, supérieur en ce sens qu'il est
actuellement moins dangereux ; puis les hommes qui rhabitent étant d'une race inférieure, exilée, autrefois malheureuse , il est de notre devoir de les plaindre et même de les respecter.
Au-dessus des deux grandes nullités que je Tiens de nolhmer se trouve Téchelon des cannes à sucre, c'est-a-xiire le siège de la race active, laborieuse, productive, le siège de la véritable co-, lonie, le seul endroit de la Martinique vers lequel devraient se tourner tous les regards de la métropole et aux intérêts duquel tous les autres intérêts devraient être sacrifiés. Au-dessus de ces cannes h sucre, par un sentier qui devient de plus en plus sévère, de plus en plus abrupt et majestueux, appairaissent les forêts vierges, c'est-à-dire la partie que Dieu s'est réservée, les terrains que l'homme n*a jamais foulés parce qu'il n'a jamais eu ni les ressources ni les forces de travail suffisantes pour y arriver.
On peut le voir par ce tableau de la Martinique. Au-dessus de l'homme qui travaille, et je ne parle pas ici seulement, bien entendu, du. travail matériel, je parle de toute sorte de travail utile et dans toute sorte d'états ; au-dessus , dis-je, de l'homme qui travaille, il n'y a sur terre que Dieu ; au-dessus du travail lui-même, il n'y
ii8 AUX ANTILLES.
a que le repos céleste ; et ce repos qui n'est pas un sommeil, bien au contraire, qui est une vie, et une vie exubérante, est, à mon avis, magnifiquement représenté par les forêts tropicales, et en particulier les forêts de la Martinique, les plus vivaces, parait-il, du monde eirtier.
Mais ne pénétrons pas encore, même, hélas !
autant que cela nous sera possible, dans ce sanctuaire magnifique et à la fois terrible ; montons lentement par ce chemin de Balata et des monts du Carbet, le plus beau chemin que j*t)ie jamais parcouru.
Nous voici au sommet d'une arête : h droite et à gauche, au fond de précipices effroyables, résonnent des torrents impétueux et en même temps invisibles à cause de l'abondance de la végétation. Bornant d'autre part ces deux gouffres, deux nouvelles arêtes se dressent plus à pic, plus verdoyantes, et encore inexplorées.
Â. l'heure où nous gravissions cette pente, mon compagnon et moi, le soleil allait disparaître ; les hauteurs où nous étions parvenues étaient donc très-vivement éclairées, tandis que les vallées presque obscures semblaient des abîmes sans fond. Des bambous, des lianes aux formes et aux couleurs variées, toutes sortes
d'arbres que je renonce à décrire et même à nommer, prenaient leur point d'appui près du sentier où nous nous promenions pour s'élancer dans l'espace; puis certaines branches, plus grandes, se pliant en berceau à cause de leur poids, se dirigeaient vers les vallées et semblaient suspendues les unes aux autres en longues grappes de verdure et de fleurs resplendissantes au soleil. Çà et là, les lianes étaient si longues que leur extrémité disparaissait dans les profondeurs sombres des deux abîmes qui nous entouraient , régions inconnues , indescriptibles, vers lesquelles semblaient attirées toutes les splendeurs, toutes les forces, toutes les productions, toute la flore de la terre vitale où nous nous trouvions.
Ce qui ajoute à l'impression que produit une pareille nature , c'est que tout ce qu'on aperçoit en dehors du chemin est réellement impéné* trahie. Il faut réunir un grand nombre d'humains, organiser une véritable expédition pour tracer un sentier dans ces bois sans pareils. Ici des herbages de trois mètres de haut, des arbres colosses, debout ou couchés à terre; là des lianes sans nombre, les unes minces et sans feuilles, simulant d'énormes toiles d'araignée; d'autres,
iîa AUX ANTILLES.
verdoyantes, rendant plus compacte l'épaisseur de ces forêts; d'autres encore semblables à des serpents , et enfin des serpents véritables , aussi terribles que nombreux, sont autant d'obstacles qui s'opposent à la marche des travailleurs.
Le serpent de la Martinique, sombre et terrible animal, dont je m'étonne de ne pas avoir encore parlé, tant sont nombreuses les victimes qu'il a faites, tant est générale la terreur qu'il inspire.
S'il est un pays où il serait enivrant d'admirer la nature, de s'y enfoncer, de s'y perdre, de s'y abimer, c'est bien la Martinique : tout cela est impossible ; promenades à pied autre part que sur les routes, et encore les routes ne sont-elles pas très-sûres ; courses dans les bois, repos sur l'herbe, flâneries dehors ^ farniente de ça, de là, au hasard, tout cela est impossible : le trigonocéphale fer de lance, reptile habitant les îles de la Martinique et de Sainte-Lucie , et n'habitant que là dans le monde entier, veille, toujours pfét à s'élancer sur l'homme, et veille partout. On en rencontre souvent dans les environs immédiats des habitations, des villages ; on en a tué beaucoup dans les jardins de l'hôpital militaire qui touche à Forl-de-France ; on en a tué au milieu
de la savane dont j'ai parlë^ et jusque dans la maison du gouverneur située au beau milieu de la viile.
Ce serpent est, d'après M. Rufz, le plus venimeux de tous les serpents connus. Il peut atteindre la longueur de deux à trois mètres et la grosseur du poignet ; il est d'autant plus dangereux qu'il ne se trahit par aucun signal. Le serpent à sonnettes avertit de sa présence par son cliquetis, le serpent corail peut être signalé facilement à cause de sa couleur ; d'ailleurs, ces serpents sont relativement petits, ils s'éiancent rarement, et l'on peut avoir quelque chance de s'en préserver a l'aide de fortes chaussures. Le trigonocéphale, au contraire, sauf peut-être par son odeur, et encore faut-il en avoir une grande habitude, ne s'annonce par rien ; il est noirâtre, sa teinte est semblable à celle de la terre; il voyage peu, il se blottit le long des routes, dans les champs de cannes à sucre , se contourne en spirale dans une position où il est dit hvé, et attend : sur le premier gibier qui passe, fût-ce un rat, un manicou ou un homme, le serpent s'élance : son effroyable tête peut atteindre à plus d'un mètre au-dessus du sol. La victime, une fois mordue, s'affaisse immédiatement sur
i%t AUX ANTILLES.
elle-même et perd connaissance ; c'est au moins le cas le plus fréquent. De nouvelles morsures viennent hâter sa mort quand celle-ci n'a pas été amenée immédiatement par la première infiltration du venin.
Les faits que l'on raconte à la Martinique sur le serpent terrifient ; ceux dont on est témoin ou qui se passent pendant qu'on habite la colonie, impressionnent bien davantage encore.
Le soir principalement, et c'est l'heure où les serpents sortent de leur gîte pour commencer leur chasse, les conversations roulent trop souvent sur cet affreux reptile : or, comme on en a trouvé partout, comme aucune maison n'en est préservée, tant à la ville qu'à la campagne, comme les murs sont à claire-voie, comme cet affreux animal sait grimper le long des surfaces les plus nues et les plus verticales, l'imagination du voyageur novice est tellement frappée qu'il ne ferme l'œil une seule minute : tout bruit, tout craquement, tout froid dans le lit, est attribué au serpent. Il sourit le lendemain au souvenir de ces frayeurs nocturnes, mais ces frayeurs reparaissent invariablement toutes les fois qu'à la tombée de la nuit il s'est entretenu de cet ennemi toujours caché, mais toujours attentif.
LE CAMP DE BALATA. It3
Une nourrice négresse, m*a-t-on raconté dans l'île de Sainte-Lucie, s'étant réveillée la nuit avec rimpression d'un grand *poid6 sur la poitrine, faillit mourir de peur en s'apercevant que cette impression provenait de la présence d'un trigonocéphale. Réfléchissant heureusement aux conséquences que pourrait amener le moindre mouvement, elle reprit peu à peu son sang-froid et attendit. L'effroyable reptile changea plusieurs fois de place sur le corps de cette malheureuse , puis , sentant son lait , il la teta. Il la teta h plusieurs reprises , et s'enfuit enfin avec le jour.
M. Rufz, qui raconte aussi ce fait dans son livre sur le serpent de la Martinique, pense que c'est Jupiter qui a profité après coup de la dé* couverte de TAmérique et qui a échangé cette nuit-là sa forme de cygne contre la forme du serpent.
J'avais eu le plaisir de rencontrer à mon arrivée un créole qui avait fait ses études en France et qui avait été mon compagnon de classe. Ce jeune homme de trente ans, plein d'intelligence, d'espérance et de santé, avait conçu dès sa plus tendre enfance une horreur particulière du serpent. A cause d'une peccadille, il avait été en-
124 AUX x\NTILLES.
fermé dans un cabinet noir par ses parents, qui ignoraient, bien entendu, que dans ce cabinet se tenait caché un trigonocéphale. Ses cris firent croire a ia continuation de sa colère et contribuèrent à tenir la porte fermée. Ce n'est qu'évanoui par la peur, et heureusement sans avoir été piqué du serpent, qu'on retira le pauvre enfant de cet affreux réduit. Peu de temps après mon arrivée, comme il se promenait à la campagne avec un de ses amis, et comme il venait de l'avertir, en se souvenant de sa propre histoire, de ne jamais marcher dans l'herbe et de prendre toutes les précautions possibles contre la morsure du serpent, il fut lui-même atteint à l'épaule, bien qu'il n'eût commis aucune imprudence et qu'il n'eût pas quitté la route.
Ce ne fut pas seulement évanoui qu'on le rapporta cette fois au milieu de sa famille : la mort avait saisi mon pauvre compagnon de classe au. lieu même où il avait été piqué.
Comme je l'ai dit, la morsure du trigonocéphale fer de lance est toujours mortelle : un homme mordu est un homme perdu, et cela presque immédiatement. On cite des faits, un entre autres, qui prouvent combien est terrible le venin de cet animal. Un créole, ayant été piqué
à travers de grosses bottes, était mort des suites de la piqûre. L'homme auquel échurent les bottes ne prit pas garde qu'Hun croc était resté dans l'épaisseur du cuir et dépassait un peu à l'intérieur. Quand il y fourra la jambe, il s'écorcha et mourut. On cite encore la mort d'un naturaliste qui s'est blessé en étudiant des crocs trempés cependant dans l'alcool depuis deux ou trois mois.
Il n'est donc pas douteux que le venin du serpent de la Martinique ne soit un poison terrible et persistant. Cependant les effets de la morsure ne sont pas les mêmes chez tous les sujets. Faut-il attribuer ces différences au tempérament du blessé ou bien à l'âge, à la grosseur du serpent? voilà ce qu'il est très-difficile de conclure.
Deux faits sont cependant acquis à la science. Quand un serpent a mordu trois ou quatre fois . de suite, son venin est épuisé, et il lui faut plusieurs jours pour en recueillir une quantité nuisible. Voilà pour le serpent. On a aussi constaté que l'état d'ivresse pouvait diminuer chez l'homme les effets désastreux produits par la piqûre du trigonocéphale.
Un jeune soldat de l'infanterie de marine
iW AUX ANTILLES.
avait entendu dire à son capitaine qu'il désirait avoir un serpent vivant pour l'envoyer au muséum de sa viiie natale. Un jour qvi'il était excité par lu boisson au point d'en perdre le raisonnement, il aperçoit un serpent à terre, le ramasse sans autre formalité et le porte à son supérieur. Gomme celui-ci, effi^ayé, lui demandait s'il n'avait pas été piqué : « Oh! que si, dit l'autre en éclatant de rire, il ne cesse pas de me mordre, mais il peut continuer, je ne le lâcherai pas. Vous en vouliez un, mon capitaine; tenez, le voilà, vous pouvez le prendre. » — Ce serpent avait-il, par une attention providentielle, épuisé son venin quelques heures auparavant? Toujours est-il que le soldat, aussi brave que gris, et aussi gris que fortuné, fut pansé, soigné et sauvé.
Beaucoup, piqués une seule fois par le serpent, peuvent parvenir jusqu'à l'hôpital; plusieurs ne meurent pas des suites immédiates de la morsure; tous, on peut le dire, tant sont rares les exceptions, quand ils ont la chance de résister aux premières crises, succombent, deux ou trois mois après la piqûre, de maladies dont on reconnaît facilement le principe : anthrax, abcès gangreneux, éléphantiasis ou autres maux du même genre.
LE CAMP DE BALATA. ItT
Les habitants de la Martinique sortent toujours armés d'un énorme couteau long; de quatreving[ts centimètres environ , à l'aide duquel ils coupent les cannes, abattent des arbres et se défendent contre tous leurs ennemis. Quand ils ont été mordus du serpent à une extrémité, soit à la main, soit au pied, la plupart n'hésitent pas : ils se coupent immédiatement le bras ou la cheville. On ne rencontre, hélas! que trop souvent des gens mutilés par cette horrible et même cause.
La présence du trigonocéphale à la Martinique exige, pour le coupage des cannes, un mode tout particulier. Les travailleurs se placent en rond en se dirigeant vers un centre unique. Quand le champ est réduit à im cercle de dix ou douze mètres de diamètre, on cesse de travailler et Ton brûle. Les serpents effrayés se sauvent et sont exterminés.
On s'étonnera peut-être qu'on ne soit pas parvenu jusqu'ici à détruire cet épouvantable fléau. Beaucoup de raisons s'y opposent : le danger d'une pareille chasse, la fécondité de chaque serpent femelle qui peut produire jusqu'à soixante-dix œu6s, et surtout la présence des forêts vierges, repaire bienfaisant pour ces
animaux qui peuvent là tout h leur aise et se cacher et se reproduire.
J'ai connu des propriétaires de cannes qui bénissent la présence du serpent. La Martinique, sans les serpents, serait, comme la Guadeloupe, infestée par les rats, et les rats nuisent beaucoup aux cannes. Les serpents mangeant les rats dans les champs de cannes ont donc leur bon côté.
Qui sait s'ils n'ont pas d'autres propriétés bienfaisantes ! M O homme ! s'écrie M. Rufz , lorsque tu oses blâmer une chose dans l'œuvre des six jours , si contraire à tes intérêts, si mauvaise h ton esprit qu'elle te paraisse, ne songes-tu pas qui l'a faite? C'est Dieu! le Dieu bon et qui ne peut mal faire ; adore et cherche ! »
C'est en nous entretenant du terrible serpent de la Martinique et chevauchant au milieu de la splendide nature dont j'ai déjà trop souvent parlé, que nous parvînmes peu avant le coucher du soleil au camp de Balata.
Cette place militaire, magnifiquement perchée au sommet d'une des arêtes de la montagne du Carbet , fortifiée par les ravins, les précipices et les forêts vierges, se compose de cinq ou six petites constructions en bois servant d'abri à une vingtaine de soldats. Balata est à la fois une
place forte, un poste d'observation et un hôpital pour les militaires convalescents.
Le conseil général de la Martinique, comme je l'ai dit plus haut, ne cherche jamais à favoriser les établissements européens. Bien qu'il donne 10,000 francs de subvention à, des bains thermaux très-peu efficaces, par la seule raison que le propriétaire est un mulâtre, il n'accorde que 1,500 francs par an au camp de Balata pour s'entretenir, bâtir ses casernes, se fortifier, cultiver un jardin potager indispensable à la nourriture des soldats; en un mot, pour exister. Aussi est-on rempli d'admiration quand on voit l'habileté avec laquelle nos vaillants troupiers français suppléent à ce man(|ue de ressources pécuniaires.
Chacun de ces militaires se souvient de son ancien état, et, abandonnant l'uniforme dès que les soins de la patrie le leur permettent, ils redeviennent tous maçpns, charpentiers, couvreurs, forgerons, jardiniers, que sais-je? pour apporter leur contingent de service à l'existence et à l'entretien du camp. Tous les métiers sont représentés dans ce petit noyau de braves soldats; Ils s'aident mutuellement dans un but commun et patriotique. Ils prouvent au conseil général, qui
préférerait voir la Martinique défendue par une garde nationale, ils prouvent, dis-je, qu'on peut trouver dans l'armée française non-seulement la bravoure, mais aussi toutes les ressources de l'intelligence et du savoir.
Avec quelle patriarcale et franche bonhomie, avec quelle gaieté toute gauloise, le brave commandant de Balata, le lieutenant Ganter, nous offrit l'hospitalité ! Il nous donna une des chambres du camp ; puis, pour dîner : le pain du camp, la volaille, les légumes du camp, cueillis par son ordonnance, qu'il avait surnommé ironiquement Sans-Secousses, et accommodés par son cuisinier , jeune Corse que le hasard avait décoré du nom imagé de Monrotti.
La distraction favorite du lieutenant Ganter était de tuer et de mettre en bocaux les nombreux serpents qui venaient lui faire visite. Il en avait de toutes les grandeurs ; il les étalait devant nous les uns après les autres^en nous racontant sans forfanterie, je dirai même sans modestie, ce qui est le comble de la simplicité, dans quelles circonstances il s'en était emparé. Chacune de ces histoires lui semblait toute naturelle , et elles nous faisaient frémir.
Cet excellent homme collectionnait aussi des
matoutous-falaises , énormes araignées velues auxquelles la nature a accordé comme aux serpents un terrible venin qui pourrait tuer un enfant et éprouver beaucoup un homme dans la force de l'âge. Ces monstres repoussants se nourrissent principalement des jolis oiseaux-mouches et colibris dont les vives couleurs embellissent et complètent si heureusement la nature tropicale.
Quand ces brillantes et délicieuses ^ petites bétes viennent) tout en volant, pomper le suc des fleurs, les araignées blotties par derrière se jettent sur elles y les piquent , causent immédiate^ ment la mort, se laissent tomber avec le pauvre cadavre au plus profond des hautes herbes, et alimentent ainsi dans l'ombre leur horrible laideur de ce qui tout à l'heure encore n'était que délicatesse, grâce et beauté.
C'est surtout la femelle de ces matoutous qui a été douée d'armes terribles par la trop bienfaisante nature. En outre de son venin, elle possède deux dards acérés, à l'aide desquels elle peut tuer encore les oiseaux-mouches, les. insectes, voire même les matoutous du sexe réputé fort. Aussi il faut voir, nous racontait le brave commandant du fort de Balata, qui avait intelHgemment étudié les mœurs de tout son terrible
13i AUX ANTILLES.
entourage; il faut voir avec quelle délicatesse, quelle lenteur, ou plutôt, disons le mot, quelle prudence le matoutou fiancé s'approche de la charmante araignée femelle qu'il a l'intention de séduire. H sait que toute démarche inopportune, toute avance mal accueillie pourrait causer sa mort, et cependant l'amour le pousse à se prononcer. — Pauvre matoutou ! franchement son sort m'émeut : s'il avance inconsidérément, son trépas est assuré ; s'il n'ose pas avouer son amour, il périra peut*étre encore de désespoir :
A deux genoux il demande merci.
Tant et si bien qu*il faudra qu*il demeure Tout enflammé d*amour et ne sachant point l^heure Ou finira son adoré souci'.
Je ne veux pas parler des autres bétes désagréables qui pullulent à la Martinique et en particulier dans les environs du camp de Balata : le mille-pattes, sorte de reptile jaunâtre pouvant atteindre la longueur d'un pied, et dont la morsure est aussi dangereuse que celle du matoutou -falaise; le scorpion, le crabe venimeux, auquel les pluies permanentes et l'humidité gêné-
' Alfred de Musset.
raie de la colonie -permettent de fréquenter même les sommets des montag[nes. On rencontre aussi fréquemment des poux de bois qui déposent leurs œufs sous la peau des malheureux humains en leur causant une grande souffrance, des rougeots, des cancrelats et même des puces qui n*ont pas craint d'élire domicile dans notre belle colonie, mais qui, à côté des animaux que je viens de citer, pourraient passer là-bas pour des hôtes bienfaisants.
Le lieutenant Ganter, avec sa petite troupe composée d'une vingtaine d'hommes, vivait gaiement au milieu de tous ces ennemis, quand nous vînmes lui faire visite et lui demander Thospitalité pour une nuit. La conversation roula naturellement pendant la soirée sur les morsures possibles de tous ces êtres repoussants ; aussi j'avoi^e que je ne dormis pas. Mais je profitai de mon manque de sommeil pour contempler les diverses phases de la nuit au milieu d'une forêt tropicale.
Après le coucher du soleil, tous les animaux cachés se livrent à leurs ébats : les crapauds, les cabris de bois, les cricris, les sauterelles, et quelles sauterelles! annoncent bruyamment leur présence et le commencement de leur activité. On
sent que toute cette gent, immobilisée pendant la journée par les ardeurs du soleil, commence par respirer aussitôt après la tombée de la nuit, puis s'émeut, s'agite et vit enfin : les oiseaux chantent, les crapauds coassent, les insectes grincent.
Puis, au-dessus de tout cela, on entend le cri mystérieux des forêts vierges, ce cri que les naturalistes n'ont jamais défini et qui retentit à cette heure plus sonore et plus fréquemment répété. Pour les uns, c'est la plainte d*un oiseau que jamais, hélas ! on n'a pu découvrir. Pour d'autres, c'est le bambou qui, poussé par le vent, se heurte contre un tronc voisin ; pour d'autres encore, c'est une graine inconnue qui éclate. Quoi qu'il en soit et peut-être même à cause de cette lacune de la science, le poëte entend dans ce cri un appel mélancolique de cette nature majestueuse encore si pe.u connue.
Ce cri aigu, court, perçant comme s'il provenait d'une terreur subite, douloureux et attenx drissant comme le sbujpir d'un enfant qui souffre, sortant à de longs intervalles comme un glas de l'épaisseur de ces bois où l'on sait que personne n'habite ; ce cri a je ne sais quoi d'insaisissable qui étonne, frappe l'imagination et fait peur.
Outre cette voix^ que de choses on entend d'extraordinaire, que de choses on aperçoit, on découvre pendant ce long spectacle nocturne ! On sent que mille existences inconnues s'agitent autour de soi, tout près de soi, dans ce repaire impénétrable. Puis que de visions fantastiques ! Des mouches lumineuses en grand nombre, pareilles à des feux follets, font scintiller leurs lueurs subites et passagères dans les bois, dans les hauteurs de l'atmosphère et jusque dans les profondeurs des hautes herbes. Les arbres prennent des proportions gigantesques et l'apparence de personnes vivantes. Les fromagiers aux troncs blancs, entourés de lianes de toutes espèces, deviennent des jeunes filles prisonnières qui chercheraient à se dégager de leurs chaînes. Les bambous en berceaux agités par le vent se transforment en de gigantesques éventails de plumes placés là pour protéger et rafraîchir quelque assemblée de déesses sylvaines. ^
Âh ! celui qui assiste pour la première fois au spectacle de la nuit au milieu d'une forêt tropicale ne saurait se défendre d'une grande émotion. A Balata, où nous sommes, ce tableau est plus saisissant encore parce qu'on domine une grande étendue de terrains inexplorés et qu'on
136 AUX AÎSTILLES.
est habitué a considérer la forêt vierge comme le séjour privilégié .du serpent maudit. L'imagi^ nation terrifiée fait alors voir partout ce hideux animal. On n'entend que frottement de corps qui rampent et qui s'approchent ; on ne voit qu'arbustes s'inclinant pour livrer passage au roi terrible et venimeux de ces solitudes inconnues. On frissonne à chaque mouvement , à chaque bruit inusité. On ne sait quel est en soi le sentiment le plus fort, de l'horreur ou de l'admiration.
Cependant les heures passent, et la nuit va finir. Le bruit étourdissant des insectes diminue d'intensité. Les mouches lumineuses, devenues moins craintives, rentrent en masse dans l'épaisseur de la forêt et l'illuminent ; les torrents de leur voix monotone et plaintive parviennent à dominer le brouhaha qui s'éteint et qui va disparaître avec la nuit. Le calme renaît peu à peu. L'aube point ensuite à Thorizon. Les animaux rentrent définitivement dans leurs tanières, et après leur disparition le silence complet s'établit. C'est alors que la nature tropicale, à mesure qu'elle s'éclaire davantage, apparaît dans toute sa splendeur et toute sa majesté. Seul le cri mystérieux de la forêt, qui ne cesse même
pas pendant le jour, continue à frapper l'oreille, mais à de plus longs intervalles. La clarté s'accentue de plus en plus; il fait jour; puis, après de magistrales préparations , le soleil commence enfin radieux sa course triomphale.
A ce moment , le pauvre contemplateur , affaissé , s'humilie ; et comprenant qu'il vient d'admirer ce que son œil mortel peut supporter de plus beau, il élève, la paupière baissée, son âme vers le Créateur, parce qu'il vient d'en comprendre la puissance et qu'il craint d'en entrevoir l'éclat.